CHAPITRE II L'observation des faits en psychologie
Le plus grave reproche que je ferai à Buffon, c'est d'avoir raillé Réaumur qui a inauguré une ère nouvelle, celle de l'observation des faits. Jusqu'alors ceux-ci faisaient défaut, on raisonnait à vide.
Réaumur a touché un peu à toutes les branches de la science; partout il fut un novateur, et comme tel il était assez mal vu de beaucoup de ses contemporains. Bufîon, en particulier, qui aimait voir en grand et remonter aux causes, ne cessait de critiquer la minutie de ses observations : il nous le montre entre autres « fort occupé de la manière dont se doit plier l'aile d'un scarabée ». D'après Flourens, Réaumur est tout dans cette phrase : « Décrivons le plus exactement qu'il nous est possible les productions de la sagesse divine : c'est la manière de la louer qui nous convient le mieux. » Ses observations sur les abeilles témoignent de la sagacité la plus ingénieuse ; elles sont
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poussées jusqu'aux détails. Elles le conduisent à admirer beaucoup, et même trop, ces animaux qui n'étaient encore guère connus, malgré les observations de Maraldi et de Swammerdam; pour Réaumur : « les abeilles sont, parmi les insectes, ce qu'ont été les Romains par rapport aux peuples qui ont donné les plus grands spectacles à l'univers ». C'est à propos de cet enthousiasme, si gracieux dans sa naïveté, que Buffon disait avec ironie : « On admire d'autant plus qu'on observe davantage et qu'on raisonne moins. » Flourens, à juste raison, proteste; il fait observer que la question de VintelUgence des animaux est une question de faits, une question d'étude expérimentale, et ne saurait être une simple thèse de métaphysique; il ajoute : « Buffon se trompe; on n'observe jamais assez, et l'on peut être grand de bien des manières. Je remarque que dans cette admirable suite d'excellents observateurs, les De Geer, les Trembley, les Bonnet, les Schirack, les Huber, qui sont venus après Réaumur, tous l'appellent le grand Réaumur et qu'ils n'appellent Buffon que V éloquent Buffon. »
Comme on le voit, Réaumur eut de nombreux imitateurs : la plupart, comme lui, observèrent les insectes. Parmi eux, Bonnet et François Huber sont des physionomies curieuses.
Après avoir beaucoup observé, Bonnet se mit à méditer et il imagina une hypothèse sur Vâme des bêtes et leur industrie (1783) et une hypothèse plus générale sur la mécanique de nos idées. Chaque idée répondrait à une fibre du cerveau ; aux combinai-
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sons d'idées correspondraient, dans notre cerveau, des combinaisons de fibres et c'est en vertu de ces combinaisons que tous nos mouvements « voulus » s'exécuteraient ; en supposant enfin que ces comi)inaisons de fibres, acquises chez nous, soien; originelles dans l'animal, l'instinct des bêtes se trouve expliqué. Nous retrouverons quelque chose de cette théorie bizarre dans les conceptions modernes des Allemands.
François Huber est trop connu pour que j'insiste beaucoup. Son père, homme d'esprit, musicien, sculpteur, peintre, naturaliste..., était l'ami de Voltaire, qui rapporte que Jean Huber découpait son portrait dans une carte avec une aisance merveilleuse. Le jeune François devint aveugle à dixsept ans, mais après avoir vu M"" Lullin, qui devint sa femme, puis sa collaboratrice. C'est en partie avec les yeux de celle-ci qu'il fit ses observations sur les abeilles. En 1794, dans la préface de son premier volume, François Huber nous le raconte lui-même : « En publiant mes observations sur les abeilles, je ne dissimulerai point que ce n'est pas de mes propres yeux que je les ai faites. Par suite d'un accident malheureux, je suis devenu aveugle dans ma première jeunesse; mais j'aimais la science et je n'en perdis pas le goût en perdant l'organe de la vue. Je me fis lire les meilleurs ouvrages sur la physique et l'histoire naturelle... La suite de mes lectures m'ayant conduit aux beaux mémoires de M. de Réaumur sur les abeilles, je trouvais dans cet ouvrage un si beau plan d'ex-
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périences, des observations faites avec tant d'art, une logique si sage, que je résolus d'étudier particulièrement ce célèbre auteur, pour nous former, mon lecteur et moi, à son école dans l'art si difficile d'observer la nature. . . »
r>'est-ce pas là la meilleure preuve du génie de Réaumur, celle d'avoir réussi à transformer un aveugle en un observateur des plus remarquables? Ne faut-il pas aussi louer François Huber qui a su résister à la tentation de philosopher sur des faits non observés par lui, tentation à laquelle il semble qu'un aveugle ne puisse pas résister ? Avec lui, combien nous sommes loin des philosophes tels que Descartes qui, avec des yeux, n'ont rien su voir du monde extérieur.
J'ajouterai que Pierre Huber, fils du précédent, est aussi célèbre par VHistoire des Fourmis que son père l'est et le sera toujours par l'Histoire des Abeilles.
Ce que Réaumur et les Huber furent pour les insectes, Georges Leroy et Frédéric Cuvier le furent pour les animaux supérieurs.
Georges Leroy était lieutenant des chasses des bois de Versailles et de Marly ; il collabora à l'^jicyclopédie, à laquelle il donna en particulier l'article Instinct ; il doit être considéré comme l'un des principaux représentants de la grande école philosophique du xviu* siècle, celle de Diderot et de Hume ; ce qui le caractérise, d'après le D' Robinet qui a réédité ses lettres, c'est une complète
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émancipation théologique et politique. En place de Grève, on venait de brûler un livre d'Iîelvétius, De VFsprit, ouvrage condamné par la Sorbonne, par la Cour de Rome, par le Parlement de Paris ; G. Leroy protesta, bien que ne partageant pas les idées d'Helvétius, au nom de la tolérance et de la dignité philosophique ; mais bientôt, au nom de ces mêmes principes, c'est à Vollairo, qui venait de critiquer d'une façon acerbe Helvétius, qu'il osa s'attaquer.
C'est à Georges Leroy que nous devons le premier livre de psychologie animale, intitulé : Lettres philosophiques sur l'iyitelligence et la perfectibilité des animaux. Ces lettres sont du plus haut intérêt, et il est regrettable qu'elles soient tombées dans l'oubli. Elles parurent de 1762 à 1781 ; la plupart sont adressées à la comtesse d'Angiviller, une des femmes les plus éminentes du temps. G. Leroy a beaucoup observé les animaux supérieurs; les considérations qu'il développe sont des plus intéressantes : il réfute l'automatisme des bêtes; il tire de nombreux arguments de « l'éducabilité des animaux » et de « leur perfectionnement par l'hérédité ». L'erreur qui consiste à opposer l'un à l'autre l'instinct et rintelligence n'apparaît pas encore avec ses conséquences fâcheuses ; Flourens s'en désole ; Rémy de Gourmont, qui récemment a dénoncé celle erreur dans sa Physique de Vamour, s'en serait réjoui.
C'est Frédéric Cuvier, au contraire, qui a consacré cette opposition. Appelé à Paris vers
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1800 par son frère Georges Cuvier, il Tut chargé en 1804 de la ménagerie du Jardin des Plantes. G. Leroy avait écrit : « Le naturaliste, après avoir bien observé la structure des parties, soit extérieures, soit intérieures des animaux, et deviné leur usage, doit quitter le scalpel, abandonner son cabinet, s'enfoncer dans les bois pour suivre les allures de ces êtres sentants, juger des développements et des effets de leur faculté de sentir, et voir comment, par l'action répétée de la sensation et de l'exercice de la mémoire, leur inslinct s'élève jusqu'à l'intelligence. » Or, d'après son grand admirateur, Flourens, Fr. Cuvier fut au milieu de Paris ce que G. Leroy voulait que son naturaliste fût au milieu des bois ; pendant trente ans, il observa les animaux supérieurs sans idées préconçues. Il établit une échelle de l'intelligence chez les mammifères ; en haut se trouvait l'orangoutang, auquel, à la suite d'observations qui sont restées célèbres, il accorda « la faculté de généraliser ».