‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 17 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Affaire d'Avril. — La rue des Ménétriers.

Deux ans après, arriva l'affaire d'Avril. Je n'avais encore fait partie d'aucune société secrète ; mais j'avais rencontré de temps à autre d'anciens camarades de prison. Quelques jours avant cette insurrection, je vis Deshaycs, centurion aux Droits de l'Homme, qui dit : « Nous allons recommencer, toute la France est avec nous : Lyon, Bordeaux, toutes les grandes villes n'attendent que notre signal. Yeux-tu être des nôtres? » Je refusai, en lui disant que je ne me souciais pas de retourner en prison. Il ne se rebuta pas pour cela, et vint me voir plusieurs fois sous différents prétextes, mais en réalité pour m'inculquer les principes républicains, Quoique sans la moindre éducation, Deshayes me convenait; j'admirais en lui la bravoure et la franchise. Un matin,

il vint chez moi; il me parla bataille, et, malgré la pensée que je chagrinais ma bonne vieille mère, je le suivis chez un marchand de vin. Nous y trouvâmes des chefs de section en permanence.

On nous ordonna d aller rue Beaubourg faire des barricades ; nous désarmâmes des gardes nationaux; on nous donna deux paquets de cartouches. La troupe nous attaqua ; il y eut des morts et des blessés de part et d'autre.

Le lendemain, vers cinq heures du matin, je fus blessé dangereusement d'un coup de baïonnette dans une attaque faite par un peloton du 35 e de ligne: c'était rue des Ménétriers, qui aujourd'hui a entièrement disparu dans les nouvelles constructions de la rue de Rambuteau. On me porta chez un épicier.

Quelques instants après, la barricade fut enlevée par la troupe. L'épicier et sa femme pansèrent ma blessure. Une heure après, j'étais un peu revenu à moi et je manifestai l'intention de retourner chez ma mère, qui devait être inquiète de mon absence. Ces braves gens me prêtèrent une blouse, car la mienne était tachée de sang et de boue ; puis ils ouvrirent la fenêtre donnant sur la rue Beaubourg pour s'assurer si je pouvais me retirer en sûreté. J'entendis quelques coups de fusil , puis un cri. Je me retournai, le mari était tombé raide mort dans l'embrasure d une fenêtre. Je n'eus que le temps, avec le garçon, de prendre la femme et de la porter

sur le lit, où elle expira en disant : « Mon Dieu ! Mon Dieu I *

« Je vais les venger I m'écriai-je; » el, saisissant le fusil appendu au-dessus du lit, je le chargeais, lorsque le garçon, voyant ses maîtres étendus sans vie, me pria de ne pas attirer de nouveaux malheurs sur la maison. « Yous ayez raison, lui di*rje,» et je me retirai le cœur navré de cette scène.

Deux autres individus réfugiés comme moi dan* cette maison en sortirent en même temps. Mais quel plus affreux spectacle nous attendait rue Transnonaiç ! Des soldats du 35% iyres pour la plupart» se tenaient devant une maisoji dont ils éloignaient brutalement le monde; leurs baïonnettes étaient rouges de sang, et des cheveux étaient collés à, la crosse de leurs fusils. C'était hideux à voir I

Je trouvai ep rentrant ma mère darçs une affreuse inquiétude ; elle fut me chercher un médecin, et malgré ses soins je restai pr|s d'un an malade de ma blessure; et je jurai encore que fois de ne plgs me mêler à ces lijttes sanglantes. Mais l'homme propose et Dieu dispose.

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