CHAPITRE IV
GabeU r- Le voyage en learie* — DiMentiont dans le
parti*
Nos réunions avaient lieu, comme je l'ai déjà dit, chez plusieurs marchands de vins, qui connaissaient parfaitement le but que nous nous proposions en allant chez eux. Quelques-uns même, tels que Coffweau, Pégrinet et Rousseau» étaient du parti. Il s'en fallait beaucoup que chacun fût d'accord sur les principes ; les communistes étaient les plus nombreux. Nous passions souvent notre temps à disputer plutôt qu'à discuter. Nous entendions parfois des discours à faire dormir debout l'auditeur le plus acharné. Cabet avait gâté l'esprit de tous ces pauvres gens-là en publiant son Voyage en /carte, ouvrage qui pourrait passer pour l'œuvre d'un fou, si {'on ce savait qu'il a été écrit dans un bqt mercantile. Ce brave marchand de papier ei}t retenait
sa clientèle dans un saint délire en publiant son journal le Populaire et de petites brochures.
« Méditez, méditez encore mes écrits, disait le pontife, et vous marcherez dans la voie du salut. »
Je ne sais si cette voie conduisait sur les bords de la Rivière Rouge; mais je sais que j'ai revu de ces pauvres malheureux qui, égarés par ses prédications, l'ont suivi dans les déserts du Texas ; ils m'ont avoué qu'ils étaient complètement désillusionnés, et juraient, mais un peu tard, que le révérend père Cabet ne les y prendrait plus.
A l'époque dont je parle, les chefs des différentes écoles publiaient une foule de petits écrits qui causaient la ruine du parti. Les attaques les plus violentes, les injures, la calomnie surtout étaient à l'ordre du jour. Les qualifications de traître, de mouchard, étaient prodiguées à des hommes qui souvent avaient fait les plus grands sacrifices et qui possédaient la plus profonde conviction. Il suffisait pour vous perdre qu'un individu, par motif de vengeance, vînt dire de vous :
— Connaissez-vous un tel ?
— Oui, eh bien?
— Le voyez- vous souvent?
— Quelquefois.
— On dit qu'il est mouchard I
— Àh bah! Et moi qui l'autre jour me suis trouvé à une réunion avec lui ! C'est bon, j'en préviendrai les amis.
Et ce propos, grossi comme d'usage, allait de bouche en bouche jusqu'à ce qu'un ami vtnt vous en prévenir. Inutile de chercher à remonter à la source de ces calomnies : celui qui le premier avait donné le branle se cachait dans la foule. Je suis persuadé qu'aucun homme politique du parti républicain n'a été entièrement à l'abri de ces infâmes soupçons. Albert lui-même, l'honnête Albert en fut un instant victime. La police devait bien rire en voyant ainsi la moitié d'un parti accuser l'autre d'être en relation avec elle.
Tel était le brillant accord qui régnait parmi les républicains, lorsque définitivement je m'enrôlai sous leur bannière. Je fus en peu de jours au courant des intrigues des petits et des grands. J'allais aux réunions des agents révolutionnaires, puis je lisais les ordres du jour dans toutes les sections de mon groupe, tantôt chez ceux qui consentaient a prêter leur domicile, tantôt chez les marchands de vin. J'avais pris mes fonctions au sérieux et j'exécutais avec la plus scrupuleuse exactitude les ordres qui m'étaient transmis par le comité. C'est ainsi que je me liai avec Albert, qui aimait mon zèle.
J'ai toujours remarqué en lui la plus profonde conviction, un peu d'orgueil, il est vrai, mais c'était son seul défaut ; honnête homme, très-brave, républicain sincère, sachant garder un secret, 11 avait toute les qualités d'un conspirateur, si ce n'est qu'il se laissait facilement influencer par ceux dont
le langage habile sut toujours l'éblouir ; aussi se tratna-t-il constamment à leur remorque.
Gomme il demeurait dans mon quartier, bous nous rendions mutuellement visite. Dans nos en* trevues nous causions toujours de nos espéranoea en l'avenir, « Si jamais nous triomphons, disions* nous, souvenons-nous que nous sommes des ou* yrierst soutenons-nous» ne servons pas de mareh*» pied aux intrigants, complétons noire éducation afin de noua mettre à la hauteur des événements qui peuvent surgir. N'ayons qu'une seule pensée» qu'un seul but , l'affranchissement de la classe ouvrière. » C'est ainsi que je devins non-seulement l'ami politique d'Albert, mais son ami intime.
En peu de temps nous donnâmes une impulsion puissante au parti ; nous le réorganisâmes. Notre système de prendre des auxiliaires dans les ateliers et en dehors des sociétés secrètes l'augmenta considérablement. Albert en fut si enchanté, qu'il pria le comité de passer une revue de nos hommes sur les boulevards extérieurs.
Cette revue fut passée un dimanche en plein jour, et voici comment : Chaque chef de groupe oonvoqua ses hommes dans un cabaret voisin du boulevard, extra- mur os, puis, k un signal, il prenait la fila fr son tour.
Dans un café, près du théâtre Montmartre, les chefs du ooroité se tenaient à une fenêtre, sans laquelle avait lieu le défilé. Les hommes marchaient
trou par twia, les chefs de groupa en tète. Afin de se faire mieux reconnaître, tous les hommes avaient l)QUtOQ&é $ gauche leur redingote ou leur habit.
Après h revue, les chefs de groupe, au nombre 4' une centaine environ, se rendirent à, un banquet barrière Boehechoyart, chez le restaurateur Vieil- Escaze. Là, il fut décidé que le parti étant assez nombreux, on descendrait dans la rue à la première occasion. Des discours ardents furent prononcés, et un membre du comité, Dourille, engagea les chefs de groupe à percevoir avec exactitude la cotisation mensuelle et h tancer vertement les récalcitrants, car j'ai oublié de dire que certaines mauvaises tètes prétendaient que l'argent était dé* tpqrpé 4e sa destination par MM. du comité. Us les mettaient au défi de leur montrer une seple caisse d'armes et de munitions.
Ceux-ci répondaient que le secret devait être gardé si on ne voulait pas mettre la police sur la trace des dépôts. Mais la suite prouva que les accusateurs avaient raison , car en Février le comité n'avait ni armes ni munitions, et ces fameux ordres du jour, qui absorbaient tant d'argent, étaient imprimés moyennant dix francs par mois par Becker. Ce fait fut ^véré lors du procès de l'affaire de la rue Pastourel, où Becker avoua que, malgré la modicité du prix, il lui était redù deux impressions.
Quant aux détenus politiques, ils ne recevaient qu'une faible partie des fonds qui leur étaient des-
tinés. Pendant plus d'un an que je restai en prison, je ne reçus que quinze francs, que je partageai avec mes camarades de captivité. Qu'on juge des sommes qui furent volées aux détenus politiques, pendant dix-huit ans que dura cette exploitation, comme elle dure encore, quand on saura qu'à Paris et dans toute la France, chaque réunion , chaque banquet patriotique se terminaient toujours par des collectes très-fructueuses.
La plupart des prisonniers politiques ne touchaient rien, car c'était pitié de mendier pour obtenir d'aussi faibles secours. Leurs malheureuses femmes étaient toujours renvoyées de Caïphe à Pilate. Mais si un écrivain, ami de ces Messieurs du comité, était arrêté par hasard , il se faisait mettre à la pistole. Dans les visites de chaque jour qu'on lui rendait, on se faisait suivre de paniers des meilleurs vins et de provisions de toute sorte ; tandis que le pauvre ouvrier dévorait en silence le pain noir et la maigre pitance de la prison.
Ces Messieurs ne fréquentaient que les banquiers banqueroutiers et les faussaires enrichis, avec lesquels ils se livraient à de joyeux galas. Le pauvre patriote n'avait pour compagnons que les voleurs et les forçats; souvent même il était forcé d'habiter le même cabanon qu'eux.