CHAPITRE V
Affaire de la rue Pastourel.
Quelque temps après la revue dont je viens de parler, comme personne ne voulait plus payer les cotisations et que certains membres du comité voyaient ainsi s'évanouir toutes leurs ressources, ils imaginèrent de fonder un journal. 11 fallait pour cela des fonds considérables et un homme présentable pour le gérer. On jeta les yeux sur Grandmesnil.
C'était un homme d'une grande probité; il avait de nombreux amis parmi les hommes politiques, et connaissait les conspirateurs des quatre parties du monde. Ce n'était point un homme d'action, mais un homme de conseil seulement. Par malheur, il était d une intempérance excessive, le vrai type de Gargantua; ne quittant jamais le gigot ni la hou-
à terre. Un autre assura même me lavoir vu jeter. Pendant ce temps, Catelier ayant reconnu parmi les commissaires de police un de ses amis d'enfance, le sieur Elouin, il s'approcha de lui pour lui demander des explications :
« Va-t'en au diable, » lui dit Elouin, et il le fit garder plus étroitement que les autres.
Comme je persistais à déclarer que c'était une méprise, et que je refusais de donner mon nom et mon adresse, l'un deux me dit : « Nous vous connaissons, voilà quinze jours que nous sommes à vos trousses. Vous demeurez rue du Puits-Vendôme, n° 4, au quatrième étage; vous allez nous y suivre. Du reste, la place est déjà occupée par des hommes à nous, et rien ne sera enlevé. »
Je compris que j'étais pris au piège» et que toute résistance était impossible. 11 fallait donc me résigner et accompagner ces messieurs à mon domicile. Ils procédèrent en ma présence à une perquisition qui ne fut pas longue, car ils allèrent droit à l'armoire où était déposé le sac aux munitions. Ils y trouvèrent un pistolet de cavalerie, une poire à poudre, des cartouches et un drapeau ; puis, dans un tiroir à secret de mon secrétaire, le formulaire de l'association, un ordre du jour, et quelques lettres de Catelier adressées au comité. Tout cela, avec un vieux sabre rouillé, compléta la saisie.
— Messieurs, dis- je alors en riant, vous avez été bien renseignés.
— Nous ne nous trompons jamais, dit'une espèce d ours mal léché du nom de Figac.
En entrant à la Préfecture, je ne pus me défendre d'un frémissement douloureux en me rappelant les affreux traitements que j'y avais endurés autrefois. Mais alors j'y trouvai un grand contraste; au lieu des cris et des vociférations, je n'y entendis que le grincement des portes roulant sur leurs gonds, et le pas cadencé des sentinelles.
Le lendemain, on me conduisit à la Conciergerie, où je restai cinquante jours au secret. Après trois mois d'instruction, le parquet n'ayant pu trouver contre nous la trace du plus petit complot, on nous envoya en police correctionnelle comme prévenus d'avoir fait partie d'une société secrète, et moi, en plus , comme ayant eu en ma possession des armes et des munitions de guerre.
Au jugement, j'appris une foule de choses intéressantes sur le compte de mes co-accusés : Catelier avait été condamné à cinq années de travaux forcés pour faux , et avait subi sa peine au bagne de Toulon; Becker, l'imprimeur des ordres du jour, avait aussi été condamné à dix années de travaux forcés pour faux. J'espérais pour eux que c'était une calomnie; mais ils avouèrent, et le rouge me monta au visage,
Dourille fut défendu par Emmanuel Arago, et cet avocat, qui se disait pourtant républicain, suivit la vieille méthode de ses confrères ; il voulut sau-
ver le chef en sacrifiant les soldats, et se permit cette étrange sortie : « N'allez pas, messieurs, ditil en s' adressant aux juges, n'allez pas comparer Dourille avec ces hommes I Est-ce qu'il les connaît? Est-ce qu'il les a jamais vus? » Et il jeta sur nous un magnifique regard de mépris.
Je me contentai de dire à Dourille, en présence de son avocat et des nôtres : « Il parait, monsieur» que vous avez laissé ignorer à votre avocat les relations que nous avons eues ensemble. » Dourille garda le silence.
M* Joly me défendit avec un talent remarquable. Il ne se laissa point aller à des récriminations mesquines, comme l'avaient fait les autres avocats. Il plaida la cause au fond, et il eut d'admirables mouvements oratoires, lorsque, pièces en main, il prouva que les ministres d'alors avaient été conspirateurs et membres des sociétés secrètes.
Malgré ses généreux efforts, j'eus la grosse part dans l'affaire et je fus condamné à deux ans de prison.
Au nombre des voleurs et des assassins parmi lesquels je me trouvai, il y avait un ancien agent de la police secrète, qui en avait été chassé pour sa mauvaise conduite, et qui alors était en prison pour vol. Cet homme, ayant appris que j'étais condamné politique, m'aborda, et, voulant se venger de ses anciens chefs, m'initia aux secrets et aux mystères de la préfecture de police. 11 me nomma tous les
agents secrets, il m'apprit leurs rases, il me dit leurs lieux de rendez-vous, et me mit ainsi en état de déjouer tous leurs projets par la suite.
Après plus d un an de prison, on vint nous annoncer une amnistie que le Roi nous accordait à l'occasion de son voyage en Angleterre et de la victoire d'isly,
M. Pinel, secrétaire-général de la Préfecture de Police, se rendit lui-même à la prison ; il nous fît une petite morale et m'engagea k ne plus voir mes anciens amis politiques.
Quelques jours après ma sortie, je fus insulté par ces mêmes agents qui m'avaient arrêté. Je fis la sottise de leur répondre, une lutte s'engagea, dans laquelle je maltraitai si fort deux d'entre eux, qu'ils restèrent tout étourdis sur la place. Je fis trois mois de prison pour cette belle équipée.
A ma première sortie, je rencontrai Albert , le petit Leroux, Boivin et plusieurs autres républicains. Albert parut enchanté de me revoir, et de mon côté j'éprouvai un vrai bonheur en lui serrant la main, car je l'ai toujours aimé. Il me proposa d'entrer dans un café pour causer, et me donna rendez-vous chez lui pour le lendemain.