‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 21 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La goguette de la Grande-Chaamière. — Moy d'existence du citoyen Oanâdière.

Le lendemain, je fus exact an rendez-vous. « Depuis ton arrestation, me dit Albert, il n'y arien de nouveau dans le parti. Dourille voulait tout diriger seul, mais comme il n'est pas capable, je me suis retiré» et je me suis abouché avec des personnes plus influentes que lui. Le journal la Réforme nous sert pour faire la propagande. Les rédacteurs forment avec plusieurs députés de l'opposition un comité dont moi-même je fais partie» comme représentant la classe ouvrière. Si tu veux être des nôtres et m'aider dans la nouvelle organisation, je te dirai les hommes qui sont à ntftre tête. »

Comme il allait au-devant de mes plus chers désirs, j'acceptai son offre avec empressement. Je me mis à l'œuvre dès le lendemain, et peu de jours

après j avais enrôlé un grand nombre d'adhérents dont le concours m'était assuré d'avance. J'organisai ces hommes militairement.

Un samedi de paye, je conduisis Albert dans des ateliers de deux à trois cents ouvriers. Il ne pouvait trop admirer leur enthousiasme. En effet, ils ne demandaient que des chefs pour les conduire au combat.

« Vous en aurez , s'écria Albert, et qui combattront courageusement comme vous ! »

\ Plusieurs fois Albert me remercia au nom du comité; quelques-uns de ses membres témoignèrent même le désir de me voir.

, Je fus invité à un banquet chez le restaurateur ordinaire de ces messieurs, l'éternel Viel-Escaze, de la barrière Rochechouart. Ce fut là que je vis Caussidière pour la première fois.

Que j'étais loin de soupçonner alors la haine terrible, implacable qui devait remplacer la cordiale amitié qui s'établit ce jour-là entre nous d'une manière si franche de part et d'autre !

Nous échangeâmes de bonnes poignées de main, et nous promimes de nous réunir tous les lundis au même endroit pour nous occuper des affaires du pays.

Nous avons tenu notre promesse, et pendant plus de deux ans, Léoutre, Tiphaine, qui fut secrétaire de Caussidière à la préfecture de police, Pilhes, qui fut représentant du peuple, Fargin-Fayolle, Albert,

Lagrange, Delahode, Grandmesnil et tant d'autres s'y trouvaient habituellement.

Après le dîner, nous allions dans leté au Château-Rouge, et dans l'hiver à une goguette appelée la Grande-Chaumière. Combien de fois Caossidière fit-il à lui seul les frais de notre gattél Rien de plus 'comique que lui lorsqu'il nous chantait le Vieux Soldat, de Béranger. C'était sa seule chanson, mais il en usait largement.

Lorsque les fumées de Bacchus commençaient à obscurcir ses idées, il s'écriait :

« Attention I mes amis , je vais vous chanter le Vieux Soldat, de Béranger. »

La chanson est fort belle, mais l'abus, l'affreux abus qu'il en faisait, nous l'avait rendue si redoutable, que chacun prenait la fuite, qui par la porte, qui par la fenêtre.

— Mes amis, c'est pour la dernière fois 1

— Non, mille fois non !

Alors se voyant exposé à n'avoir plus d'auditeurs, il s'élançait et saisissant le premier venu de sa main

de fer :

— Eh bien 1 tu l'entendras toi, et tout entière.

Il fallait se résigner à une heure de torture, car le malheureux bissait jusqu'à trois fois de suite, tant était grand l'enthousiasme qu'il s'inspirait à lui-même.

Un jour nous étions à la Chaumière, et le président ne lui accordant pas assez vite la parole, il en-

tonna de sa voit de stentor la Marseillaise, qui était alors interdite. Le président agite sa sonnette; Je maître de l'établissement intervient. Mais ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Rien ne l'arrête : il tonne, il éclate I Au second couplet, il arrive au refrain ; mais il s'élève à un tel diapason, qu'il s'arrête suffoqué, écarlate.

Le président le rappelle à Tordre pour avoir chanté sans y être invité. Mais Caussidière a respiré,

il recouvre la voix. « Je t'em s'écrie-t-il ;

je sais bien que tu aurais préféré m 'entendre chanter Vive le vin! vive ce jus divin! » Et sans écouter le président, il continue le couplet. Toute la salle alors retentit d'un tonnerre d'applaudissements. Caussidière chante, danse et se donne un air grotesque en voulant paraître gracieux.

En sortant, il fut heurté par une vieille chiffonnière encore plus ivre que lui. Il s'empressa de lui donner le bras, et s'enfuit précipitamment avec elle. Après bien des recherches, nous parvînmes à les trouver buvant ensemble chez un marchand d eaude-vie. Léoutre, Albert et moi, nous eûmes toutes les peines du monde à séparer les deux amants.

En passant par la Halle, nous nous arrêlâmes un instant chez un marchand de vin, et Caussidière, qui devait quelques années plus tard se trouver à la tête de la police de Paris, se battit avec des porteurs. Je le laissai avec le petit Leroux. Bien m'en prit, car ils rencontrèrent Grandmesnil et s'instal-

lèrent dans on restaurant de la rue Montmartre. Là une latte gastronomique s'engagea. Elle dora deux jours, gigantesque, incessante, an grand effroi du restaurateur. Grandmesnil ne dut sa victoire qu'à une ruse de guerre : il avait retiré ses bottes pour être plus à son aise.

Ce fut vers celte époque que je m'aperçus par quel moyen ingénieux Caussidière se procurait l'argent nécessaire pour subvenir à toutes ses dépenses. Voici comment il battait monnaie : lorsque le matin il se trouvait remis de son ivresse, ou plutôt de sa fièvre de lait, comme il disait plaisamment, il allait trouver un individu complaisant qu'il connaissait insolvable.

« J'ai besoin d'argent, lui disait -il» fais-moi un billet, je le passerai et te donnerai cinq ou dix francs », suivant l'importance de la chose. Il connaissait bien son homme, et n'était jamais refusé. Muni de ce bon billet, il allait chez un des nombreux patriotes aisés de sa connaissance et lui présentait sa valeur. Il recevait tantôt de l'argent, tantôt des marchandises; il échouait rarement, car il assurait que le souscripteur était bon et que dans tous les cas on pouvait se présenter chez lui à l'échéance. Lorsque Caussidière parle d'affaire commerciale on d'entreprise quelconque, il a un tel accent de sincérité que les plus prudents se laissent prendre; et d'ailleurs comment se défier d'un homme qui, comme lui, faisait, disait-il, pour des

milliers d'affaires par an, et menait une vie si confortable ?

Inutile de dire que lorsque le billet lui revenait» un malheur imprévu était venu contrarier inopinément ses plus magnifiques opérations et le forcer à demander du temps. Lorsqu'il lui devenait difficile de placer ses billets, il s'adressait à un autre faiseur comme lui et l'envoyait à son tour exploiter sa clientèle. Je ne citerai pour exemple qu'un vieil officier de l'Empire, habitant Méry -sur-Oise, qui a fourni sept mille francs entre autres sommes pour l'entreprise des numéros des maisons pendant la nuit. Caussidière était l'associé de l'inventeur. Ce vieil officier était du reste une des meilleures vaches à lait de ces messieurs.

Us n'épargnaient personne : ainsi, un jour, Caussidière se présenta chez M. Ledru-Rotiin, et lui demanda une somme de 25,000 francs, que Ledru refusa net. Alors Caussidière , employant les grands moyens , tira un pistolet de sa poche et menaça de se brûler la cervelle , dans le cabinet même de l'homme impitoyable qui ne voulait pas sauver un patriote au prix d'un si léger sacrifice. Ledru-Rollin attendri s'exécuta et donna sa signature. C'est en prêtant ainsi son argent à certains démocrates, qui ne lui rendaient jamais, et en soutenant les journaux de l'opposition, que Ledru- Rollin a contracté ces dettes, source pour lui de tant de tracasseries.

Mais la pins riche moisson pour Cau&sidière fut celle que lui procura l'insurrection de Cracovie, en 1846. Muni de plusieurs feuilles de souscription, plein dune sainte ardeur, il allait chaque jour quêter au profit des Polonais chez tous les démocrates» exploitant ainsi l'enthousiasme qu'inspira toujours cette nation héroïque et malheureuse.

On assure qu'après la recette il daignait, en bon frère, partager avec eux. Ce furent là les beaux jours du citoyen Caussidière.

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