‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 22 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Berceau du Socialisme* — Coflmeau et sa bande*

Cependant les événements marchaient vite; de nouveaux scandales éclataient chaque jour , là corruption s'étalait avec audace, la dernière heure de la monarchie arrivait fatalement, un seul effort devait la précipiter dans l'abîme. Que faisions-nous ? nous nous réunissions dans des banquets ; nous entendions des discours dans les conciliabules. Les hommes du parti s'impatientaient, appelaient l'heure de la lutte, et ne voulaient plus se contenter de nos ordres du jour. Ils menaçaient de quitter le comité de la Réforme et d'en former un autre, composé d'hommes d'action.

Je fis part de leur projet à Albert et l'engageai à venir les voir. Il fut très-mal reçu : « Si nous n'avons pas une solution dans un mois , lui dirent-ils , nous

laissons de côté tous vos écrivains de la Réforme. Ce sont des jouisseurs, des piliers d'estaminet qui dépensent en plaisirs et en orgies l'argent de nos abonnements.

« Votre Léoutre , qui se vante de dépenser 20 francs par jour au café , c'est un aristo, ainsi que votre Flocon. Depuis quatre ans, la Réforme a englouti plus de 500 ,000 francs. Pourriez-vous nous dire ou sont allés les 4 7,000 francs des souscriptions au profit des Polonais 1 ? sans doute qu'ils ont rejoint les \ ,500 francs versés pour offrir une épée d'honneur à l'amiral Dupetil-Thouars. Croient-ils que cela puisse durer! S'ils agissaient, encore I mais ils ne font rien. »

Les charpentiers surtout et les hommes de la Chapelle-Saint-Denis étaient les plus mécontents.

En le reconduisant, je dis à Albert : « Comment les trouves-tu ?

— Ils vont nous déborder et tout compromettre.»

Il me promit de décrire la situation à la première réunion du comité.

Ainsi que je l'avais prévu, ces messieurs ne s occupèrent que fort peu de ces réclamations. Les patriotes indignés se divisèrent en plusieurs fractions. Les plus exaltés formèrent avec Coffineauune asso-

1 Cet argent fut versé plus tard dans la caisse du Comité polonais, sur les réclamations du National, qui, par un sentiment naturel de fraternité, saisissait toutes les occasions de tracasser la Réforme.

ciation qui prit le titre de Socialiste matérialiste. Coffineau était an homme assez respectable, mais d'un caractère sombre et hargneux. On se rappelle ses différends avec Cabet.

Lesprédicationsinsenséesdescommunistesavaient égaré les hommes de Coffineau. Ils avaient compris à leur manière les théories de Fourier, de Cabet et de Considérant. Ils émirent les plus étranges doctrines, ils érigèrent le vol en principe, et c'était logique avec leurs antécédents. La plupart d'entre eux s'étaient jetés dans les conspirations, parce qu'ils n'avaient rien à perdre, et ils se faisaient ce singulier raisonnement : « Ruinons les boutiquiers, les commerçants, ils nous ont assez longtemps volés, puis nous en ferons des mécontents; ce qui servira nos projets révolutionnaires. »

. > Jls commencèrent à mettre leurs théories en pratique, en saccageant la boutique d un cordonnier, qu'ils dévalisèrent complètement. Ils employèrent aussi l'expédient de Caussidière et infestèrent le commerce de billets de complaisance. Ils ravagèrent les champs pendant la nuit, et volèrent à main armée sur les grandes routes.

Il leur fallait un grand nombre de complices pour mener à bonne fin des opérations aussi étendues ; aussi s'en ouvrirent-ils à plusieurs de leurs anciens amis. Les uns les repoussèrent avec dégoût, d'autres les dénoncèrent aux honnêtes gens du parti, d'autres enfin les livrèrent à la police.

Cette bande fut jugée aux assises de 4847, et le plus grand nombre fut condamné à des peines infamantes. Voilà le résultat de cette triste affaire, qui jeta le trouble dans les esprits. Les véritables républicains en furent consternés.

Le socialisme apparut ainsi sous de bien fâcheux auspices ; il se présenta d'abord comme une branche du communisme; aujourd'hui il menace d'envahir la société tout entière, et ne dissimule plus ses espérances. Je le dis hautement, malheur à là France, malheur à la civilisation de l'Europe, si jamais ce parti triomphe par la faiblesse ou plutôt par l'impéritie de nos gouvernants. Alors plus d'arts, plus d'industrie. On verrait se renouveler plus sanglantes les proscriptions de 93. Les comités de salut public, le partage des biens, la guillotine en permanence, le règnede la terreur, avec les promenades nocturnes pour effrayer la bourgeoisie.

Qu'on ne dise pas que j'assombris le tableau, c'est un résumé fidèle de ce qui s'est dit pendant dix-huit ans dans les sociétés secrètes ; et si Février n'a point amené tous ces désordres, c'est que les hommes modérés du parti républicain ont pris la direction des affaires, et ont su maintenir ceux qui jadis avaient conspiré avec eux. Aussi, que de haines se sont-ils attirées pouravoirsauvélepaysdesconvulsions de l'anarchie où voulait nous plonger une secte barbarel Qui ne se rappelle les trop fatales jonrnéesde Juin I quelle preuve plus sanglante en faut-il donner!

Aujourd'hui encore, que font leurs organes? ils excitent, ils poussent les mécontents à la révolte, ils ne dissimulent plus leurs projets; si jamais ils triomphent, ils n'écouteront plus la voix de ceux qui les ont dirigés avec tant d'art pendant les premiers jours de la révolution. En un mot, c'est un Mardi-gras révolutionnaire qu'il leur faut , Proudhon Ta dit, il doit les connaître.

Que fait-on cependant pour combattre un ennemi aussi redoutable? que fait-on en présence des cent mille voix données dans Paris à des noms jusqu'alors inconnus, choisis à dessein par les habiles du parti pour faire voir avec quelle discipline il fonctionne? On parle d'une ligue contre le socialisme, d'une croisade ; on menace de le supprimer violemment. Mauvais système ; la persécution enfante les prosélytes, et la plus mauvaise doctrine, traquée, poursuivie, aura bientôt de nombreux adhérents. C'est là l'histoire depuis le commencement du monde. D'ailleurs les véritables chefs du parti socialiste présentent leurs idées d'une manière habile et qui au premier abord peut séduire les esprits les plus forts. Ces rêveurs, avec leurs principes tout absurdes qu'ils sont au fond, fascinent aisément l'imagination des classes laborieuses» et puis les paresseux, les ivrognes et les vagabonds voudraient les mettre à exécution d'une manière immédiate et absolue.

Voici peut-être , s'il n'était pas dangereux pour

U sccks*. qv'ii «poserait à me terrible secousse, le aiwn î* plos sur d* combattre et de vaincre le KKÎaiistte. O serait de lui donner toutes facilités pour mettre son système en essai.

Acsâtât on Terrait les chefs d'école présenter leurs théories tontes contraires les unes aux autres. Ils ëe déchireraient à belles dents, sans trêve ni merci ; ils présenteraient des projets insensés et voudraient faire adopter chacun le sien comme étant le seul capable d'assurer le bonheur de l'humanité. Leors interminables et folles querelles auraient bientôt désabusé ceux qui sont de bonne foi, et le socialisme tomberait sous le ridicule de son impuissance. Alors les républicains modérés proposeront les lois régénératrices et de progrès qui doivent assurer le bien-être des travailleurs, et feront bénir la république. Taudis qu'aujourd'hui, les préoccupations de la défense, arrêtent le bon -vouloir des législateurs et leur font rejeter toute amélioration.

Ainsi les malheureux qu'ont égarés les fougueux orateurs du socialisme eu sont venus à ne rêver que le chaos au lieu de la vraie république qui pouvait seule assurer leur sort. Et, par la crainte qu'ils inspirent, on voit se jeter dans les bras des anciens partis une portion notable de la bourgeoisie dont les sympathies étaient sincèrement acquises à la république.

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