‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 23 sur 38 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Le Comité dissident. — Affaire des bombes incendiaires*

Après cette funeste affaire de Coffineau , le comité comprit qu'il était temps de se mettre à l'œuvre, de réunir les différentes fractions éparses du parti républicain, et de les soumettre à une direction supérieure et intelligente pour éviter à l'avenir de nouvelles catastrophes. Je fus chargé de ce travail avec Albert.

Ma mission consistait à aller trouver les chefs les plus influents et k leur expliquer les intentions du comité central. Pendant ce travail je fus heureux de pouvoir mettre à profit les indications que m'avait données en prison l'ex-mouchard dont j'ai parlé, pour éviter de me heurter aux faux frères. Bientôt je reconnus la vérité de ce qu'il m'avait dit, et je suivis ses conseils.

Dans une de mes excursions nocturnes , j'aperçus Delahode se promenant sur le quai Voltaire, entre le pont du Carrousel et le pont des Arts. 11 pleuvait à verse, et cette circonstance me donna à réfléchir. Est-ce que par hasard ce cher Delahode puiserait aussi dans la cassette des fonds secrets, medis-je? Mais, me rappelant ses chansons, ses magnifiques strophes sur l'Irlande et la Pologne, et surtout les articles violents qu'il écrivait dans le journal la Réforme, je jugeai la chose impossible, et, allant droit à lui, je lui frappai sur l'épaule.

— Bonsoir, Delahode !

— Hein! fit-il, d'un air tout surpris.

— Que diable fais-tu par ici à cette heure et par ce temps affreux?

— J'attends un bougre qui me doit de l'argent, et comme il passe par ici tous les soirs à cette heure, il va me payer, ou sinon... Et il frappa violemment le parapet, de sa canne.

Je remarquai bientôt qu'il voulait se débarrasser de moi. Mais comme il s'aperçut que je m obstinais à rester, il dit tout-k-coup : « Ah, bah I voilà une heure que je l'attends ! je reviendrai une autre fois et par un plus beau temps. »

Puis après m'avoir souhaité le bonsoir il me quitta en prenant du côté du pont du Carrousel. Moi je pris celui du pont des Arts.

« Ah! tu veux me donner le change! Il ne sera pas dit que j'aurai été mouillé jusqu'aux os sans

avoir découvert le mystère que tu veux me cacher. *

Au lieu de prendre le pont des Arts, je me postai sous les arcades du palais de l'Institut. Il était environ minuit, et à la lueur des becs de gaz je le vis revenir sur ses pas en cherchant de tous côtés si je n'étais pas embusqué sous quelque porte cochère. Il paraît qu'il se rassura, car je le vis recommencer sa promenade de long en large, comme auparavant.

Un quart-d'heure après , j'aperçus la voiture aux deux petites lanternes vertes que m'avait signalée mon ex-agent. Elle s'arrêta au coin de la rue des Vieux-Augustins; un homme en descendit. Delahode traversa le quai et alla droit k lui. Ils causèrent un instant, et je visDelahode faire le geste d'un homme qui met de l'argent dans sa poche.

Que disait-il donc, qu'il avait un mauvais débiteur? ils se connaissent I j'en sais assez et je partis.

Toute mon application alors se porta à éloigner Delahode de nos réunions, et surtout à empêcher Albert de tomber dans quelque piège. Car il était la clef de voûte de notre édifice. J'eus recours à la ruse; car si j'avais dit alors ce que je savais sur Delahode, j'aurais passé pour un calomniateur.

Quelques jours après, on lui refusa un article qu'il voulait faire insérer dans le journal la Réforme. Sa vanité d'écrivain en fut blessée. Je lui conseillai de se venger en fondant un autre journal, ce qu'il fit de concert avecl Pilhes et Dupoty Us

publièrent même le prospectus du journal le Peuple, et pendant ce temps-là nous en fûmes presque débarrassés.

Ces occupations ne me détournaient cependant pas du projet qu'avait conçu le comité. Je découvris une nouvelle fraction qui faillit compromettre encore le parti. Ce fut un nommé Cullot qui me mit en rapport avec elle. Elle était nombreuse et dirigée par des hommes de sac et de corde. Cullot m'apprit qu'ils avaient résolu de forcer les Tuileries et de tuer Louis-Philippe. Comme il leur fallait acheter des armes, ils devaient piller la boatique d'un changeur pour se procurer l'argent nécessaire.

Ils fondaient des balles, s'exerçaient à fabriquer de la poudre et des bombes incendiaires, dont une seule devait suffire pour incendier une caserne de gardes municipaux.

Je dissimulai mon étonnement au récit de toutes ces merveilles et je me rendis avec lui à une de leurs réunions qui se tenait chez un marchand de vin dans un passage, rue des Écluses, faubourg Saint-Martin.

J'entendis là discuter les projets les plus insensés. Le marchand de vin me montra un moule qui fondait cinquante balles à la fois, ensuite il apporta des fers de lance. En ce moment Barbast arriva suivi de deux individus, dont l'un était de mes suspects. A peine assis, le citoyen Barbast

demanda la parole pour une communication importante. Ignare et stupide à l'excès, cet homme a cependant de hautes prétentions à l'éloquence. Son discours qui menaçait d'être long fut interrompu par Velhicus, qui me demanda le but de ma visite.

Je lui expliquai alors que j'étais chargé par le comité central de rallier toutes les fractions divisées du parti républicain.

Le citoyen Velhicus, un des beaux parleurs de l'endroit, prit alors la parole. Mais Bar bast et Vitou l'ayant prise en même temps, je subis trois discours à la fois, auxquels je ne compris qu'une chose, c'est que j'étais envoyé par les aristos de la Réforme pour les diviser.

Je répondis que des membres du comité je ne connaissais qu'Albert, et que s'ils le désiraient je l'amènerais à la prochaine réunion. J'avais à peine fini de parler qu'on frappa à la porte, et je vis entrer deux braves travailleurs chargés de plomb qu'ils avaient volé pour fabriquer des balles.

Cette circonstance suffit pour me déterminer à ne pas rester plus longtemps avec eux.

Le marchand de vin en me reconduisant me dit qu'il nourrissait tous ces excellents patriotes, mais qu'il était ruiné et qu'il avait hâte de les voir engager la lutte , car il était réduit à déménager à la sonnette de bois (sans bruit et clandestinement).

Je frémis en pensant que je venais de reconnaître un espion parmi eux et qu'en cas d'une descente de

publièrent même le prospectus du y ,rs, comme et pendant ce temps-là nous en barrasses. gea mes crain-

Ces occupations ne m' re tout son pos-

dant pas du projet qu' . aussi détestables

découvris une nouvel'

promettre encore le * ., Cullot et Yitou vinrent qui me mit en rar lièrent à une réunion qui se breuse et dirigé' , chez un marchand de vin; ils Cullot m'app r , 0l présence était nécessaire, parce Tuileries e # * r is des renseignements et que j'étais fallait ai\>^ s i je voulais être des leurs, ils m'oftique« , .. , *, l » position préférable à celle que javais ce» 1 >'f. marchands de papier de la Réforme, qui >Â^f républicains que de nom.

*rfirt$ c ^ cz ' e marchand de vin qui se nommait ^ a affilié lui-même aux sociétés, nous trou- ■jL| une nombreuse réunion. L'orateur Velhicus ' «I la parole : il proposa de nommer un comité imposé de cinq membres, qui seraient déclarés en permanence. Ces membres devraient toucher chacun cinq francs par jour, pris sur les cotisations, et rendre de cinq jours en cinq jours compte aux chefs de groupes des mesures révolutionnaires qu'ils auraient adoptées. Deux agents révolutionnaires entretenus aussi aux frais de l'association transmettraient et feraient exécuter les ordres du comité.

Quiconque ferait connaître un des membres du comité serait expulsé. Les membres du comité ne

devront jamais être vus en état d'ivresse; ils seront révocables. Lorsque les adhérents seront an nombre do mille on commencera l'insurrection.

Je voulais me retirer, mais on insista en me disant que ma présence ne gênerait en rien et qu'on comptait sur ma discrétion.

Un chapeau noir, fort crasseux , fut placé sur la table et chacun y déposa son vote. Voici le résultat du scrutin : Feret, dit Moustache, Poitier, Vitou, dit le Papa, Cullot et Velhicus, dit le Râpé. La police fut heureuse et comme toujours il se trouva qu'elle eut de ses agents dans le comité.

Tous les membres présents jurèrent de ne jamais révéler ce qui venait de se passer.

La première démarche du comité fut de chercher à se procurer de l'argent pour acheter des armes et des munitions. Ledru-Rollin» auquel on s'adressa pour en obtenir un billet de 1,000 fr., destiné à mener à bonne fin une révolution, les éconduisit poliment en leur disant qu'un billet de 4,000 fr. ne suffisait pas pour renverser un gouvernement.

A la première entrevue que j'eus avec Albert il me demanda si je savais quelque chose de nouveau au sujet des hommes de la Villelte. Sur ma réponse négative, il me dit : « Tu mens, ils t'ont nommé teembre de leur comité, tu marches avec eux. »

Mes explications lui firent reconnattre son erreui . Bit ce moment Velhicus entra dans le café et nous aborda d'un air grave et sévère, et, s' adressant à moi :

— Tons coma de sons, monsieur, me dit-il?

— C est vrai . lui répondit Albert, et il partit d'un éclat de Tire vraiment homérique, que je ne pus m empêcher de partager en voyait la merveilleusetmiette de Telhicus.

Chose extraordinaire, il était rasé complètement

et portait des Innettes bleues. Son chapeau blam d'une hantenr prodigieuse, sa cravate Manche «m gilet blanc, contrastaient singulièrement avec le reste de son costume. Ses «m hère d'une longueur démesurée ressemblaient assez bien à nne paire de babouches : son pantalon noir on platôt un maillot de cette coulera- recouvrait ses os qui pointaient de tontes parts; son habit noir, à queue de morue, qu'il avait emprunte à un charpentier d'une taille colossale, lui descendait jusque sur les talons, et pour se donner un genre de dandy accompli il portait sur le bras son éternel paletot d'été, qui lui avait fait donner parmi les siens le sobriquet du Râpé. Il fumait un cigare de 5 centimes et tenait à la main un jonc de deux sons.

Tous les habitués de l'estaminet se joignirent ànous et toute la salle partit d'un immense éclat de rire.

Yelhicus, quoique très-susceptible, sut cependant se contenir. C'était un garçon d'une certaine intel* ligence, mais d'une vanité excessive et plein de confiance en son propre mérite. Il nous pria de sortir, car il venait pour nous parler sérieusement, disait-il*

Quand nous fûmes dehors : < Je sais, monsieur, que vous n'ayez pas gardé le secret sur ce qui s'est passé à notre dernière réunion, et que vous en racontez tous les détails k qui veut vous entendre.

— Vous vous trompez, lui dis-je ; * et je lui racontai les reproches que m'avait adressés Albert à cause de ma discrétion.

Il me fit alors des excuses et me dit d'un ton sentencieux : < Je ferai part à mes collègues de mon erreur sur votre compte, citoyen.»

Dès l'instant qu'il me traitait de citoyen, je vis que j'avais reconquis son estime. Quand les républicains se donnent entre eux le titre de monsieur, il est synonyme de coquin, de scélérat, etc.

Nous comprîmes quel était le but de sa toilette quant il nous eut expliqué qu'il venait vers Albert chargé d'une mission diplomatique.

Lui et ses collègues du comité de la Villette avaient résolu dans l'intérêt de la cause, et mettant de côté les dissentiments particuliers, de demander la fusion des deux comités. Il priait en conséquence Albert de lui obtenir une audience immédiate du comité de la Réforme.

Albert lui répondit que le comité ne tenait que des séances absolument secrètes et qu'il ne pourrait communiquer avec eux que par un de ses membres délégué à cet effet. Qu'au reste il se proposait pour se mettre directement en rapport avec lui et ses collègues.

Velhicus, quoique très-contrarié, accepta la proposition d'Albert et nous invita pour le lendemain chez Gorau.

Lorsqu'il nous eut quittés : « Comprends-tu ces imbéciles! me dit Albert, aller former un comité! Ils vont tout compromettre ; la police va les pincer, car, déterminés d'en finir comme ils le sont, ils vont se lancer dans quelque folle entreprise. Le seul moyen de les retenir, c'est d'aller les voir et d'employer la ruse pour les forcer à se dissoudre.»

A la Réforme on s'en rapporta à notre zèle pour tout ce que nous ferions à cet égard.

Nous nous rendîmes donc le lendemain chez Gorau. L'assemblée était complète ; on avait convoqué le ban et l'arrière-ban pour cette séance d'apparat.

On avait fait venir pour l'opposer à Albert le citoyen Lacambre, docteur en médecine, ex-professeur de rhétorique, etc., etc. Par malheur j'avais été prévenu dès le matin de cette disposition, et Albert, averti par moi, déclara dès son entrée qu'il allait se retirer si Lacambre restait; ajoutant que ses excentricités et ses inconséquences passées devaient le faire exclure de toute réunion politique.

« Puisque ma présence paraît compromettante à M. Albert, dit Lacambre en s'inclinant avec affectation, je me retire, mais je suis toujours à la dispotion des citoyens qui m'ont honoré de leur confiance.» Et il sortit accompagné de quelques amis

dévoués, qui ne voulurent pas l'abandonner. Ce furent alors des lamentations dignes de Jérémie : o Ah! quel malheur! s'il allait se fâcher, nous abandonner! »

Ces pauvres gens, habitués k l'entendre discourir pendant de longues heures sur la famille, le libre arbitre, l'Évangile, la République de Sparte et les lois de Lycurgue, sur la femme, le travail en commun, l'égalité des fortunes, la suppression des monnaies, sur tout enfin et d'autres choses encore, se croyaient voués pour toujours à l'ignorance en perdant ce précieux orateur. Et puis ils comptaient tant sur sa rhétorique, pour éblouir Albert !

La séance allait commencer lorsqu'on s'aperçut que le président d'âge, le papa Yitou, était absent. On s'empressa de le chercher et après un assez long espace de temps on finit par le trouver buvant chez un marchand de vin de la barrière, tout en dévorant des petits gâteaux dont il était trèsfriand.

On le conduisit avec mille attentions au tabouret d'honneur. Il voulut prendre la parole et prononça même quelques mots ; mais l'ivresse dans laquelle il était plongé ne lui permit pas d'achever la première phrase, et chacun put s'apercevoir que l'infortuné avait oublié l'un des articles essentiels du règlement.

Yelhicus s'empressa de prendre la parole, et Yitou, plein de confiance dans l'éloquence de son

ami, laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit profondément.

Après quelques discassions, Albert lut un ordre du jour assez belliqueux, écrit par Delahode, et dont la lecture ne fut interrompue que par les puissants ronflements du président d'âge.

En sortant de cette réunion, Yelhicus nous conduisit dans plusieurs endroits où se réunissaient des membres de cette même fraction.

Lorsque Yelhicus nous eut quittés, Albert médit: « Us sont nombreux, et jai remarqué parmi eux beaucoup d'hommes d'action ; ménageons-les , ils pourront un jour nous être fort utiles. Il nous faudra , je crois , faire quelques concessions à leurs idées les plus raisonnables. » Il me promit de secouer l'apathie des hommes de la Réforme,

Il alla, en effet, jusqu'à les menacer de se séparer d'eux, s'ils ne voulaient pas prendre une marche plus révolutionnaire : on le lui promit.

Tout allait donc bien, lorsque Cullot eut la malencontreuse idée de tomber dans un piège grossier. Une des lumières du comité proposa de fabriquer de nouvelles bombes incendiaires, assurant qu'une centaine suffiraient pour exterminer toute la garnison de Paris. On se mit aussitôt à l'œuvre : on fit un essai dans la plaine Saint-Denis, et quoi' qu'on n'eût pas réussi complètement, on n'en mit que plus d'acharnement à surmonter tous les obstacles.

- On dépensa tout l'argent en expériences infructueuses.

Cependant les hommes murmuraient; ils demandaient à grands cris ces fameuses bombes dont on ne parlait plus. « On a mangé notre argent, disaient-ils ; il faut révoquer le comité. »

Cette menace produisit son effet. On se mit à l'œuvre; mais l'argent manquait. Cullot ramassa une cinquantaine de francs, avec lesquels on fabriqua quelques bombes : on les fit voir aux mécontents, et ils se calmèrent.

J'appris alors qu'on devait passer un billet au sieur Vallier, cet officier de Méry-sur-Oise, dont j'ai parlé à propos de Caussidière.

Cet homme faisait partie de tous les comités : bonapartistes, légitimistes, républicains; les conspirateurs le récompensaient ainsi de son dévouement en espèces sonnantes. Seulement les honneurs dont on le comblait n'étaient pas tout à fait du goût de sa famille, qui parla même de le faire interdire. Cette fois, je convins avec Albert de le prévenir, et je fis le voyage de Méry avec Vitou père, qui resta dans un cabaret du village. Vallier me remercia, et me raconta tous ses mécomptes avec les patriotes. Je dis h Vitou que le bonapartiste ne voulait pas délier les cordons de sa bourse.

« Encore un que Ton pendra pour son refus, » me dit-il. Le comité fut atterré k cette nouvelle ; ce fut encore Cullot qui vint k leur secours. Il tira quinze

francs d'un médecin de la Ville tte; pais, le lendemain, il réunit encore une cinquantaine de francs: avec cela on fit des bombes qui, cette fois, réussirent à merveille : le choc seul suffisait pour les enflammer.

Le comité était triomphant. Barbast, qui avait contribué à leur confection pour une forte somme, en demanda deux pour mettre le feu au marché du Temple, qui ruinait son commerce de tailleur. Je fis remarquer que plus de quinze mille personnes du peuple vivaient de ce marché, et que ce serait rendre le parti odieux si un pareil fait était découvert : et on les lui refusa,

Un jour, je fus chez Cullot, au moment où il faisait des bombes. Je vis en entrant que le phosphore qu'il enfonçait par la petite ouverture s'enflammait :

— Mais la bombe va éclater I mecriai-je.

— As-tu peur? me dit-il. Je m'assis auprès de lui ; Yilou fils se tenait à l'écart. Le jeune enfadt de Cullot était baissé près de son père. Tout à coup j'aperçus un grain de poudre resté à l'ouverture enflammée.

Saisir l'enfant, le jeter sur un lit dans la pièce voisine, et refermer la porte sur moi, fut l'affaire d'un instant. La bombe éclate avec un fracas épouvantable, et brise les vitres de la maison. La femme de Cullot pousse un cri perçant.

Je me hasarde à ouvrir la porte ; la chambre est

pleine de fumée et de phosphore. J'étais suffoqué. Je cherche Cullot à tâtons, et je le trouve dans la cuisine, où sa femme lui jetait de l'eau sur le visage. Je lui arrache sa blouse qui brûlait, et l'aide à en remettre une autre. Nous prenons vivement les bombes et les emportons pour les cacher dans un terrain voisin , car le portier et les locataires accouraient irrités, et menaçant du commissaire. Là hombe avait sauté en l'air, et n'avait éclaté qu'audessus delà tète de Cullot. Yitou fils s'était jeté sur le carré, et s'était enfui précipitamment.

Quelques jours après, nous allions avec Cullot pour faire des expériences, lorsque des agents de police se jetèrent sur lui à la barrière de la Chapelle. Yitou père et un autre furent arrêtés. Je repoussai un des agents qui voulait porter la main sur moi, et me sauvai ainsi que plusieurs camarades. Je remarquai que Moustache avait, contre son habitude, refusé de prendre un verre de vin avec nous, et qu'au moment où les agents âe huaient sur nous il était à sa fenêtre. Je me dis «en moi-même : II a été bien inspiré.

Il n'y avait aucune preuve contre moi, et la femme de Cullot me dit que je n'avais rien à craindre de son mari ni du père Yitou. Ils m'engageaient, ^ta contraire, à continuer d'organiser les hommes Je la Villette, ce que je fis; seulement je pris la précaution de changer de domicile.

Ainsi que l'avait prévu Albert, l'accident arrivé

à Callot fut an mal pour un bien ; car, débarrassé de ce comité turbulent, et à l'aide d'un ami dévoué, j'eus bientôt organisé et discipliné tous ces hommes. Ce fut alors qu'Albert, voyant que cette occupation absorbait tout mon temps, demanda à mon insu au comité de m'accorder un subside pour m indemniser de la perte de mon travail. Flocon lui remit de l'argent pour moi et mon ami. Je reçus ainsi quelques centaines de francs.

Lorsque j'eus mis Albert en rapport avec tous les chefs de groupe, il me dit : « Je suis tranquille maintenant ; j'ai la clef, et nous pouvons faire la paix ou la guerre. Je vais demander quelques billets de mille francs chez moi pour acheter de la poudre, et si la Réforme ne marche pas, tu verras ce que je veux faire. »

Quelques jours après, il fut arrêté sur la dénonciation de Vitou fils. Je courus prévenir Flocon.

« J'ai quelque chose à vous apprendre , me ditil ; nous tenons un mouchard qui n'est peut-être pas étranger à l'arrestation d'Albert; et ce soir nous allons lui demander une explication. Lisez cette lettre. »

Elle était à l'adresse du sieur Turmel, marchand de vin rue de Poitou. On lui disait : « Si vous con- « tinuez ainsi à vous mettre en avant en tout, vous « vous perdrez, et vous né me serez plus d'aucune « utilité. Il y a déjà quelques soupçons sur vous : « allez encore à la Réforme, car j'ai peine à croire

ce que vous m'avez dit. Allez vous en assurer de

nouveau. » Cette lettre avait été jetée à la poste e la Préfecture.

Tunnel, qu'on avait envoyé chercher, arriva. H hercha à se justifier, mais, pour quelques-uns de ous,ilfut toujours considéré comme un mouchard.

Albert fut mis en liberté quelques jours après son «restation. Il me dit qu'il avait entendu prononcer mon nom chez le juge d'instruction , et que probablement un mandat d'arrêt allait être lancé contre moi, car Vitou fils m'avait aussi dénoncé.

Le fameux Considère se trouva mêlé, on ne sait comment, dans cette affaire, sans doute pour moutonner dans la prison. Il sut si bien exciter les autres prévenus contre moi, que tous, à l'exemple de Yitou, me signalèrent comme le meneur principal de ce complot.

Accablé sous toutes ces dénonciations, je fus condamné par contumace à quatre ans de prison et autant de surveillance.

Telle fut la véritable histoire de l'affaire dite des bombes incendiaires, que Caussidière, devant l'Assemblée nationale, lors de la commission d'enquête, confondit, à dessein, avec ces pétards qu'un monomane semait le soir dans les rues de Paris. Il osa m'aceuser d'avoir répandu ces pétards pour épouvanter la population ; aujourd'hui je n'ai pas besoin de m'en défendre, puisque le pauvre fou vient d'être arrêté en flagrant délit.

11 y est dans tout ceci quelque chose de pbs funeste pour moi que ma condamnation : comme je n'avais pas été arrêté, mes co-accusés m'accusèrent de trahison, eux qni me dénonçaient !

Cette inculpation me fot très-pénible. Découragé, je dis à Albert que j'étais résoin de me retirer jusqu'au jour dn combat» qui, je l'espérais, ne se ferait pas attendre longtemps, et qu'alors je ferais voir à mes calomniateurs qui d'eux ou de moi saurait mieux défendre la cause sacrée de la République. Je quittai Albert comme on quitte un ami, et je partis, le cœur serré par la tristesse, pour la. Hollande, où j'avais des parents.

Comme on le voit, tout n'est pas couleur de rose lorsqu'on sert au péril de sa vie messieurs les démocrates : on risque encore, à ce service, son ave* nir et son honneur.

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