CHAPITRE IX
La Révolution de Février, tomment se bâcle un Gouvernement provisoire*
Quelques mois après, j'appris par les jour&aux cle France, que je lisais assidûment sur la terre de l > exil , la manifestation qui devait avoir lieu b l'oe- «^tsion du banquet du douzième arrondissement. Je compris que le moment était venu ; que dé graves «événements se préparaient.
Je partis donc et j'arrivai à Paris le %\ février au Soir. Le lendemain, dès le matin, je parcourus plusieurs ateliers, je rassemblai quelques hommes déterminés et nous arrivâmes aux Champs-Elysée*. Je trouvai là, une foule immense qui criait tn't)* la Hé forme 1
Excités par la vue de tout ce peuple plein d'enthousiasme, par les charges nombreuses de la cavalerie, nous résolûmes de résister. Nous fîmes pieu*
Toir les pierres et les chaises sur les sergents de Tille et les municipaux. Nous sentions bien que le terrain des Champs-Elysées ne nous était pas favorable; aussi le quittâmes-nous pour traîner à notre suite l'émeute dans l'intérieur de Paris.
En chemin je rencontrai, rue Neuve-des- Petite- Champs, près de la Bibliothèque, Albert, Caussidière , Pilhes, Delahode et quelques autres. Ils me reconnurent : « Où vas-tu, me dirent -ils ?
— Je vais dans Paris continuer la besogne commencée aux Champs-Elysées.
— Ne crains-tu pas d'être arrêté? me dit Delahode : d'où viens-tu ?
— Je m'étais exilé devant les soupçons qu'on a voulu faire planer sur moi. J'avais promis à Albert de revenir pour le jour du combat : l'heure a sonné, et je viens me mettre à la disposition du parti. »
Albert, Pilhes et Caussidière me serrèrent la main et m'assurèrent qu'ils ne m'avaient jamais soupçonné. Nous nous séparâmes par prudence. Mais avant de nous quitter, Albert me donna rendez-vous pour le soir même, place du Palais-Royal.
Je vis donc Albert le soir : il m'avoua que le comité n'avait rien prévu, et que l'on n'avait pas d'armes.
c Où sont donc leurs promesses? m'écriai-je. Ils mentaient donc lorsqu'ils nous promettaient des armes et des munitions pour le jour du combat I Que sont devenues les sommes versées? N'importe,
je n'y tiens plus; j'ai des cartouches en lieu sûr; je commence demain avec les amis que tu as vus tantôt. Où est le rendez-vous, en cas de succès?
— A la Réforme, me dit-il, c'est de là que nous partons pour lHôtel-de-Ville, où nous devons installer un gouvernement provisoire. » On voit que nous vendions la peau de Tours avant de l'avoir jeté par terre.
J'appris ensuite au café que Caussidière était résolu à donner ; qu'on pouvait compter sur lui pour deux raisons. D'abord il avait besoin de se faire tuer, ses affaires allant très-mal ; puis il avait dit sérieusement , et à. jeun, qu on ne pouvait tarder plus longtemps. Delahode seul s'opposait à une prise d'armes.
Le lendemain, la lutte s'engagea. Je fus blessé a u côté gauche, à la barricade de la rue Vieille-du- Temple. ' e n'entrerai point ici dans le détail des différents combats qui se livrèrent pendant ces deux Jours; le souvenir en est présent à la mémoire de t°us. Seulement, qu'il me soit permis d'affirmer, Malgré les observations contraires, que le peuple s ^st réellement battu en Février; et, d'ailleurs, Pour quiconque a vu alors l'aspect de Paris, il est ^ toute évidence que cent mille soldats déterminés à mourir n'auraient pu sauver la monarchie.
Quand nous fûmes maîtres de l'Hôtel-de-Yille, °ti nous avions pris deux pièces de canon, je vis la
victoire assurée et je courus à la Réforme pour annoncer au comité cet heureux succès.
Je ne trouvai là que quelques hahitués : je mandai où était Flocon. On me dit qu'il était café. En descendant je le trouvai en uniforme cfe la garde nationale, causant avec Baune ; tous deux fumaient tranquillement leur pipe, leur fusil vierge sous le bras.
« L Hôtel-de-Ville est à nous, leur dis-je, nous avons des canons, les troupes battent en retraite de tous côtés, les casernes sont brûlées ou occupées par le peuple, la garde nationale est avec nous, tout Pi ris est hérissé de barricades.
— Avez- vous vu Caussidière ? me dit Flocon.
— Non, je n'ai pas même vu Albert, mais je suis certain qu'ils se battent comme des lions.
— Voilà qui change terriblement les affaires, ajouta Flocon : il faut nommer un gouvernement provisoire. » Puis se tournant vers ceux qui me suivaient :
« Vous paraissez échauffés, mes braves, vous devez avoir soif , entrez au café. » Et il me donna de l'argent pour leur payer de la bière.
« Hâtez-vous, me dit-il, vous monterez à la Réforme, jai des ordres à vous donner. »
Un instant après je fus le retrouver ; il y avait avec lui Cahaigne, le frère de Bocquet, Baune et quelques autres.
On vint annoncer alors qu'un combat terrible se
titrait sur la place du Palais-Royal, et que la troupe, retranchée dans le poste du Château-d'Eau, opposait une résistance désespérée.
« Qu'on les mitraille, dit quelqu'un, » et Ton me donna l'ordre d'y conduire les deux pièces de canon de l'Hôtel-de-Ville. Cet ordre, rédigé par Boc- «juet, était ainsi conçu : « Citoyens, on massacre « nos frères sur la Place du Palais-Royal. Nous auto- * risons le citoyen Chenu, porteur de cette lettre, à t y faire conduire les deux canons qui sont en votre t pouvoir, afin d en finir promptement avec les « derniers défenseurs du tyran Louis-Philippe.» Signé Bocquet. Au-dessous, le cachetde la Réforme. On m'adjoignit Cahaigne pour porter cet ordre, et on nous donna, en outre, quelques proclamations pour les distribuer au peuple.
Arrivés à l'Hôtel-de-Ville , nous trouvâmes une foule compacte, ivre de joie et de vin. Des hommes, des femmes étaient montés sur les deux pièces de canon et jusque sur les chevaux. Ils se faisaient trafner ainsi autour de la place.
Nous ne pûmes leur faire entendre raison. J'eus beau leur montrer Tordre dont j'étais porteur, leur expliquer que quelques coups de canon épargneraient le sang de leurs frères , rien ne put les engager à descendre et k nous suivre.
« Viens, dis-je à Cahaigne, cette scène me dégoûte ; il n'y a plus là un seul des combattants de ce matin ; il n'y a plus qu'une tourbe insensée
qu'une compagnie balaierait en on instant. Retour— = nons à la Réforme. »
En route je me trouvai séparé de Cahaigne. Je re — trouvai rue Rambuteau des patriotes de ma connaissance, qui gardaient leurs barricades. On nous dît que Pornin et une foule de nos amis, arrêtés La veille, étaient à la Préfecture. Nous résolûmes de les délivrer. Nous partîmes avec des forces imposantes.
« Tous les municipaux et les sergents de ville y sont réunis, razzia complète ! » tel fut le cri général.
Des sapeurs improvisés marchaient en tête, des tambours de la garde nationale battaient la charge. Arrivée au Quai-aux-Fleurs, la colonne se divisa en deux forts détachements : l'un prit par le quai pour attaquer la porte de la Cour-du-Harlay ; quant à nous, nous primes par la rue de Jérusalem.
La porte était fermée > nous allions l'enfoncer, lorsqu'elle s'ouvrit tout-à-coup. Nous nous précipitons et trouvons les municipaux armés et prêts à faire feu. Le sang allait couler, lorsque l'un de nous s'élance le sabre à la main, et relevant du geste les fusils qui s'abaissaient déjà :
« Baslesarmes ! s'écria-t-il; si vous faites un mouvement, le peuple va vousécharper.»En ce moment on entendit quelques coups de fusil du côté du quai. Ce fut alors un désordre impossible à décrire. Près de deux cent cinquante cavaliers qui se trouvaient dans la petite cour du Dépôt l'encombraient ; le flot qui envahissait la Préfecture grossissait à chaque
instant. Les municipaux ne tentèrent plus alors aucune résistance; mais quelques-uns brisaient leurs fusils plutôt que de les rendre. Les cavaliers surtout voulaient s'en aller avec leurs chevaux, disant qu'ils étaient à eux. « Vous n'emporterez que votre peau, disait le peuple; trop heureux encore de n'en pas laisser après nos baïonnettes. »
On déposa les armes dans un coin de la cour; quant aux municipaux désarmés , pour les faire échapper à la colère de la foule on leur donna des blouses et des bourgerons. Alors nous fîmes mettre en liberté tous ceux de nos amis qui avaient été arrêtés les jours précédents. Ils défilèrent devant nous, Pornin en tête, en criant : Vivent nos libérateurs !
Je me dirigeai sur la place du Palais-Royal, où j'entendais encore la fusillade.
Arrivé à la rue du Musée, je vis des tourbillons de fumée; c'étaient les voitures du Roi qui brûlaient devant le poste du Château-d'Eau, dont le peuple s'emparait en ce moment.
Ce fut là le dernier et le plus terrible des combats de cette journée. Je vis là Pilhes , Etienne Arago en uniforme, Caussidière, Albert et Delahode. Lesseré venait d'être blessé à la cuisse, il était tombé en criant : Vive la République! Ce furent là les seuls chefs que je vis combattre; les autres, tels que Baune et Flocon, avaient jugé prudent de ne pas quitter la rue Jean-Jacques Rousseau. Les habi-
tants de cette rue qui ont de la mémoire doivent bien rire lorsqu'ils entendent ces deux braves sevanter d'avoir combattu pour la République; et lefeuilletoniste qui écrivit dans le Courrier Français : « C'est à la barricade de la rue de Valois que l& « citoyen Ferdinand Flocon s'est tant distingué »,, aurait mieux fait de dire : « C'est dans la rue Jean* Jacques Rousseau que le citoyen Ferdinand Flocon, a si bravement fumé sa pipe, pendant que le peuple se faisait tuer à la barricade de Valois. » Mais c'est; ainsi qu'on écrit l'histoire I
Après la prise du poste du Château-d'Eau, nous fûmes aux Tuileries, où nous assistâmes au sac des appartements du Roi et de la salle du Trône.
Je retournai à la Réforme, et chemin faisant je songeai au petit nombre de Républicains que j'avais vus combattre. Mais le peuple se passa bien d'eux, comme on a pu le voir, et puis, en revanche, si on ne les vit pas au combat, ils eurent soin de se faire voir après la victoire. Ils surent tirer à eux tout le profit d'une révolution qu'ils n'avaient pas faite, qu'ils n avaient pas même prévue.
J'étais encore suivi d'une centaine de combattants ; les uns montèrent avec moi dans les bureaux, les autres formèrent un poste dans la cour. J'entrai dans la première pièce à gauche. Une quarantaine de personnes au plus étaient réunies, parmi lesquelles se trouvaient :
Flocon.
Delpech , fondeur en
Beaune.
cuivre.
Caussidière.
Gaulier, vidangeur.
Sobrier.
Gervais, maçon.
Louis Blanc.
Tissot, charpentier.
Thoré.
Dupuis, corroyeur.
Garnaux.
Gras.
Fayolle.
Cahaigne.
Tisserandot.
Et. Arago.
Albert.
Ch. Frotlier, tailleur.
Delahode.
Vallier.
Boivin.
Etienne Augier.
Chenu.
Petit.
Joseph Ledoux.
Bocquet.
Boileau.
Pont.
Zammaretti.
Etc. , etc.
Plusieurs d'entre eux, qui ne m'avaient pas encore revu, vinrent me serrer la main. On me demanda si j'étais blessé, en voyant la buffleterie de Haa giberne inondée de saug.
« Ce n'est pas mon sang, répondis-je, c'est celui fi 9 un garde municipal. »
Beaune paraissait présider : « Voici, nous dit-il, la liste des délégués au Gouvernement provisoire que le National nous communique. Il nous laisse la moitié des places. »
On proposa tour-à-tour les citoyens Flocon, Arago, Ledru-Rollin, Louis Blanc; tous ces noms furent adoptés. Beaune proposa après coup le citoyen Albert pour représenter les travailleursdans le Gou-
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Quand nous revînmes de cette expédition, Caussidière était déjà parti avec quelques camarades seulement.