‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 26 sur 38 · SI · texte numérisé non relu

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de connaître les entreteneurs et les amourettes de ces dames ? Je vous demande un peu à quoi ça sert qu'on préfet de police sache tout ça? Je casse M. Jules aux appointements et je le révoque de ses fonctions.

* Hais c'est une mystification de ce farceur de secrétaire-général . Au lieudera'initier aux mystères de la politique, il me fait connattre les mystères des théâtres. Je lui ai écrit de venir demain. S'il vient, je le coffre d'emblée.

— Tiens, dit Israël Javelot, lis donc.» Il venait de trouver une lettre, sans doute oubliée dans l'empressement de la fuite. On prévenait le préfet que la veille une caisse d armes déposée chez un entrepositaire & la Ville avait été pillée. Et on citait les noms de ceux qui avaient pris part à ce pillage. Cette lettre était encore signée de M. Jules. Mais cette fois il avait eu l'imprudence d'ajouter son vérirable nom ; et comme il venait de changer de domicile, il donnait sa nouvelle adresse.

Gaussidière prit la lettre et la serra dans la poche de sa redingote. « Enfin, dit-il, j'en tiens donc uni Faites-moi souvenir de le faire arrêter. »

En ce moment l'adjudant Caron demanda à parler au préfet de police :

— Que me voulez-vous? lui dit Gaussidière.

— Monsieur le préfet, dit Caron .

— Dites citoyen, interrompit Caussidière.

— Citoyen préfet, je viens de la Ville, où j'ai

pris le mot d'ordre, et j'ai vu en passant porter des cadavres à la Morgue ; où faudra-t-il les exposer?

Caussidière le chargea d aller les compter et de les faire transporter ensuite dans une des salles basses de l'Hôtel-de-Ville.

« Messieurs, dit Caussidière, je vous invite à souper. » Et il sonna.

« Jean, servez nous à souper, mon garçon, lui dit-il. » Jean sortit.

« Il va très-bien, ce petit Jean, n'est-ce pas? Comme ces coquins d'aristorates se faisaient servir à la parole I »

Pendant le souper la conversation roula, comme on doit bien le penser, sur les événements du jour. Je sus enfin pourquoi Caussidière avait si mal accueilli la maigre place qu'on lui avait offerte.

« J'avais juré à mon père, nous dit-il, de monter les marches de l'Hôtel-de-Villc (ce qui voulait dire, dans le langage du conspirateur, faire partie du Gouvernement provisoire). Je ne suis que préfet; mais patience I II y a de bien mauvais éléments parmi les choix du National. Au premier soupçon de réaction je les écrase sans pitié. J'ai déjà un pied dans rétrier, je leur monterai sur le dos.»

Après le souper, le préfet sentit que son pied était enflé des suites d'une entorse qu'il s'était donnée en franchissant les barricades. Son domestique lui fit une compresse avec de l'eau sédative.

« Je souffre aussi beaucoup,» dis- je à mon tour;

et Jean s empressa de me panser aussi le pied; mais comme j'avais une écorchure assez profonde audessous de la cheville, l'eau sédative me causa une atroce douleur. Jean poussa la complaisance jusqu'à me prêter des pantoufles ; et comme nous étions restés seuls :

— Monsieur Chenu, me dit-il, voulez-vous me rendre un grand service?

— Qui diable vous a dit mon nom, Monsieur Jean?

— Je vous ai entendu nommer par M. Caussidière qui parlait de vous. Vous qui paraissez si bien avec lui, dites-lui un mot en ma faveur, je vous prie, pour qu'il me conserve ma place.

— Je crois qu'il vous rend justice; vous vous êtes montré très-intelligent ce soir. Je puis vous 'assurer qu'il est coûtent de vous.

Et comme je partais sans prendre le petit- verre qu'il m'avait vçrsé après le café :

— Vous oubliez de prendre votre petit verre, me dit-il.

— Je le sais bien.

— C'est que voyez-vous, monsieur, cette eau-devie-là est bien supérieure à tout ce que vous avez pu boire.

— Vous croyez I lui dis-je ; et j'en avalai une gorgée. Elle élait très-boune en effet. — Ecoutez: vous me demandiez tout à l'heure de parler en votre faveur au citoyeu préfet? Eh bien, je vais vous donner un conseil qui vaudra mieux pour vous,

j'en sois sûr, que les meilleures recommandations. Tenez toujours de cette excellente liqueur à sa disposition; ayez bien soin qu'il n'en manque jamais, et Tons verrez qu'il ne pourra plus se passer de tous.

— Bien vrai, Monsieur Chenu ?

— Je vous l'assure ; je le connais un peu, je sais ses goûts.

— Soyez certain alors qu'il en aura toujours un carafon sous sa main , puisque tous dites que cela lui sera si agréable.

— Oui, mon ami, il sera très-sensible à cette délicate attention de votre part.

Je laissai H. Jean enchanté de mon conseil.

Quand je rentrai dans le salon, Caussidière disait : « C'est ici que me recevait pour ma surveillance le secrétaire- général de la police. C'est ici qu'il m'a si souvent menacé de me faire quitter Paris. Maintenant je suis le maître, et demain je veux l'y recevoir à mon tour en vrai despote, dans mon fauteuil, le sabre au c, n...deD...I»

On annonça un officier de pompiers; il nous dit que le feu était aux Tuileries.

— Qu'est-ce que ça me f..., dit Caussidière, laissez-les brûler. Il n'y aura plus de repaire à tyran à Paris.

L officier lui fit observer que la galerie de bois adossée au Louvre exposerait le musée si le feu s'y communiquait. Alors il se décida h donner des ordres pour l'éteindre.

Sur ces entrefaites,ladjudant Caron rentra et dit qu'il avait compté quatre-vingt-quatorze cadavre* de bourgeois.

Caussidière, ayant reçu un message du gouvernement, se mit à écrire.

Pendant ce temps Cahaigne avait demandé la liste des commissaires de police. Nous nous mtmes à en casser une quarantaine. — Nous les remplacerons par des patriotes, dit Sobrier.

— Je voudrais, luidis-je, voir changer celui de mon quartier. Le coquin me traitait avec une insolence et une méchanceté rares même chez un commissaire de police. Je voudrais voir sa figure en apprenant que c est à moi qu'il doit son renvoi.

< — Mieux que ça, me dit Sobrier, il sera plus plaisant de prendre sa place.

— Cette idée me convient, et j'accepte.

Il me nomma ainsi commissaire de police dans le quartier du Temple, et me donna sur-le-champ l'ordre d'expulser cet honorable magistrat. Mais 6 néant des grandeurs humaines! A peine avais- je ma nomination dans ma poche que Caussidière présenta à Sobrier ce qu'il venait d'écrire.

Celui-ci fit un geste de surprise :

« — Comment, s'écria-t-il, tu donnes ta démission?

— Oui, et tous les deux aussi vous allez faire comme moi.

— Très-bien, luidis-je : et je mis ma nomination en morceaux.

— Oui, nous donnons notre démission, mais nous allons rester ici : et le premier qui vient pour prendre ma place, je le f... à la porte. Car je veux que ces messieurs, et il appuya sur le mot, sachent bien qu'on ne renverse pas Caussidière aussi facilement qu'on l'élève. Toi, capitaine, au lieu d aller t'enfouir dans un bureau de commissaire de police , tu vas m' organiser militairement une armée révolutionnaire. Ce matin tous nos amis des sociétés secrètes convoqués par toi vont se rendre ici. J'ai écrit à Coré de venir avec cent hommes de la 4 4 e légion. Ce son des bons, ils feront désormais le service avec vous. Tous les détenus politiques se joindront à nous et je veux si bien manœuvrer qu'avant peu je les tiendrai tous. Toi, Sobrier, tu feindras de te séparer de moi et tu vas à l'instant même, pour faire de la polémique contre le National, fonder un journal, et dans un premier article tu réveilleras le souvenir des clubs de 93, tu appelleras le peupleà ces assemblées révolutionnaires, et nous ressusciterons les sociétés des Droits de l'Homme et des Amis du Peuple dont tous les patriotes devront faire partie.

Alors Sobrier et Cahaigne se mirent sur un guéridon et rédigèrent ce fameux premier article de la Commune de Paris. Quand il fut achevé, Caussidière le trouva si parfait qu'il voulut qu'il fût affiché sur tous les murs de la capitale.

Grandmesnil entra en ce moment : on échangea quelques poignées de mains.

«Eh bien! dit Caussidière, nous y sommes. Ce n'est pas plus difficile que ça. » Et tous s'étendirent dans des fauteuils et sur des canapés : chacun prit ses ébats comme le font des valets en l'absence de leurs maîtres.

Grand mesnil nous fit alors un rapport exact sur la situation. Il nous raconta ce qui s'était passé à la chambre des députés : Toute la ville est dans l'allégresse; les maisons sont illuminées. Les Tuileries, la place de Grève sont encombrées de patriotes armés. Les barricades sont gardées comme si l'ennemi était à nos portes, Paris ressemble à une véritable forteresse.

— Garnier-Pagès est nommé maire de Paris.

— Mauvais choix, dit Caussidière; il m'a déjà envoyé un ordre et je refuse d'y obéir.

— Si Garnier-Pagès est appelé à la mairie de Paris, nous allons avoir le Pagnerre, Saint-Roch et son chien. Et Marrast donc? Il sera curieux de le voir dans le même conseil avec Flocon ; les deux antipodes réunis I L'accord ne sera pas long. Nous voilà revenus au bon temps de la Gironde et de la Montagne.

Grandmesnil assura que le Gouvernement provisoire préparait un décret portant que tous les Français âgés de 21 ans seraient électeurs. Il donna ensuite son avis sur la création des clubs et des commissaires extraordinaires. Nous avons le suffrage universel, c'est bien commencer, dit-il ; nous aurons

arec cela la majorité h l'Assemblée nationale : la boutique est enfoncée. Hais il faut que tons les patriotes restent armés et que tous aussi fassent partie de la garde nationale ; et il engagea Caussidière à rédiger une proclamation dans laquelle il recommanderait aux citoyens combattants de conserver leurs armés et d'en empêcher la vente sur les places publiques comme cela s'était fait après la révolution de Juillet.

Léoutre, gérant de la Réforme, entra à son tour; il sortait de Sainte-Pélagie. La Révolution lui épargnait un an de prison auquel il avait été condamné pour délit de presse. On vint dire que les défenseurs des barricades du Faubourg- Saint* Denis arrêtaient le départ des malles-postes, sous le prétexte que cela détruisait les barricades. Léoutre fut chargé d'aller leur faire entendre raison. La nuit se passa ainsi à donner des ordres.

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