‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 27 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Première rencontra des Montagnard* et dos Sergents

de tille* — Les Commiataires de police*

Pornin et Cauasidière

Quand vint le jour, je vis arriver successivement les chefs de groupe avec leurs hommes, mais sans armes pour la plupart, preuve évidente que les vieux de la vieille n'avaient pas tous combattu.

Je fis part de cette circonstance à Caussidière. — Je vais leur faire donner des armes, me dit-il ; cherche-leur un lieu convenable pour les caserner dans la Préfecture.

Je me mis aussitôt en devoir d'exécuter cet ordre, et je les envoyai occuper ce poste des anciens sergents de ville, où j'avais été si indignement traité autrefois.

Un instant après, je les vis revenir en courant.

—Où allez-vous? leur dis-je.

— Le poste est occupé par une nichée de sergents de ville, me dit Devaisse ; ils dorment tranquillement, et nous allons chercher de quoi les réveiller et les mettre à la porte. Ils s armèrent donc de tout ce qui leur tomba sous la main, de baguettes de fusil, de fourreaux de sabres, de courroies qu'ils doublèrent, et de manches à balai ; puis mes gaillards, qui tous avaient eu à se plaindre plus ou moins de l'insolence et de la brutalité des dormeurs, tombèrent sur eux à bras raccourci, et pendant plus d'une demi-heure leur infligèrent une si rude correction, que quelques-uns en furent longtemps malades. Aux cris qu'ils poussaient j'accourus, et ne parvins qu'avec peine à me faire ouvrir la porte que les Montagnards, car ils prenaient déjà ce nom, avaient eu la précaution de tenir fermée en dedans.

Il eût fallu voir alors les sergents de ville se précipiter dans la cour à moitié vêtus ! Ils franchissaient l'escalier d'un seul bond, et bien leur prenait de connaître les êtres de la Préfecture pour disparaître aux yeux de leurs terribles ennemis qui les poursuivaient avec acharnement.

Une fois maîtres de la place, dont ils venaient de relever la garnison avec tant de courtoisie, nos Montagnards se parèrent orgueilleusement des dépouilles des vaincus, et pendant longtemps on les vit se promener dans la cour de la Préfecture, l'épée au côté, le manteau sur l'épaule, et le chef

orné du tricorne jadis si redouté de la plupart d'entre eux.

Dès qu'ils se furent installés dans ce poste, je leur recommandai Tordre et la discipline ; je leur promis des armes, des rations, et une solde convenable. « Vous prendrez, leur dis-je, le titre de première compagnie des Montagnards. Quant à ma compagnie, comme elle est composée exclusivement de combattants, elle prendra celui de compagnie du 24 Février. Je vais aller occuper avec elle le poste qui se trouve sous la première voûte ; je pense que les hôtes qui l'habitaient ont dû disparaître en toute hâte en apprenant la manière dont vous avez traité leurs camarades. »

Je montai ensuite chez le préfet : les salons étaient encombrés de tous ces anciens piliers d'estaminet que Caussidière avait fréquentés toute sa vie ; ils voulaient profiter de la nouvelle fortune de leur ami, et celui-ci eut la faiblesse de les placer presque tous assez avantageusement. J'y remarquai tout ce qu'il y avait de plus crapuleux dans le parti républicain; j'y reconnus des mouchards et des voleurs qu'il venait déjà d'admettre comme officiers d'état-major. Delahode se vit aussi élever au grade de secrétaire-général : ce fut lui qui fut chargé de délivrer les laissez-passer, afin que nous pussions plus facilement nous reconnaître.

Après ledéjeuner , auquel Caussidière nous invita, je fus chargé avec Élie de désarmer les soldats qui

peet Traînait terrible. An mifieu, on avait ménagé m espace pour les commissaires. Chaevn se coifa, et Caussidière donna Tordre de les introduire.

Ces pauvres commissaires ne demandaient pis mieux car ils étaient en batte aux injnreset aux menaces des Montagnards qui roulaient, disaient-ils, les fricasser et les mettre à tontes sauces. « Tas de coquins, hurlaient les pi os forcenés, nous tous tenons à notre tour ! Tous ne sortirez pas d'ici, il fant que tous y laissiez votre peau. » Le sieur Morand surtout, secrétaire du commissaire de Belleville, avait tout à craindre de leur fureur, et je ne sais pas comment tout cela se serait terminé si l'ordre de faire entrer se fût fait attendre encore un instant.

A leur entrée dans le cabinet du préfet, ils se crurent tomber de Charybde en Scylla : le premier qui mit le pied sur le seuil de la porte parut hésiter un moment. 11 ne savait trop s'il devait avancer ou reculer, tant étaient sinistres tous ces regards tournés vers lui. Enfin, il se hasarda, fit un pas et salua, un autre pas et salua plus bas encore. Chacun fit son entrée en saluant profondément le terrible préfet, qui recevait toutes ces marques de respect froid et silencieux, la main appuyée sur la poignée de son sabre.

Les commissaires regardaient ce singulier appareil avec des yeux ébahis. Quelques-uns qu'égarait la terreur, et qui voulaient sans doute nous faire

leur cour, trouvaient le tableau imposant, majestueux.

« Silence! » dit un montagnard, d'une voix sépulcrale.

Lorsqu'ils furent tous entrés, Caussidière, resté jusque-là muet et immobile, rompit le silence, et de sa voix la plus formidable :

« Il y a huit jours, leur dit-il, vous ne vous attendiez guère à me trouver assis à cette place, entouré d'amis fidèles. Ils sont donc aujourd'hui vos maîtres, ces Républicains de carton, comme vous nous appeliez jadis I Vous tremblez devant ceux que vous avez accablés des plus ignobles traitements. Vous, Vassal, vous étiez le plus lâche séide du gouvernement déchu, le plus ardent persécuteur des Républicains, et vous voilà tombé entre les mains de vos plus implacables ennemis, car pas un de ceux qui sont ici n'a échappé à vos persécutions. Si j'écoutais les justes réclamations qui me sont adressées, j'userais de représailles. J'aime mieux oublier. Allez tous reprendre vos fonctions ; mais si j'apprends jamais que vous prêtiez les mains à quelque tripotage réactionnaire, je vous écraserai comme de vils insectes. Allez! »

Les commissaires avaient passé par toutes les terreurs, et contents d'en être quittes pour une bourrade du préfet, ils sortirent tout allègres. Les Montagnards qui les attendaient au bas de l'escalier les reconduisirent jusqu'au bout de la rue de Jéru-

salem, en leur faisant an bruyant charivari.

Quant à nous, à peine le dernier avait-il disparu, que nous partîmes d'un immense éclat de rire. — Bravo, Caussidière, tuas été superbe I — Et Vassal? — Je gage qu'ils ont cru assister au jugement dernier. — Ils auront la jaunisse I Caussidière était rayonnant et riait plus fort que les autres du bon tour qu'il venait de jouer à ses commissaires.

Ce jour-là les détenus politiques arrivèrent de Doullens, et Caussidière leur fit une brillante réception. 11 leur proposa d'entrer dans sa garde d'honneur, ce qu'ils acceptèrent avec enthousiasme. Ils se réunirent donc au corps -des Montagnards déjà formé, et tous ensemble ils célébrèrent leur heureux retour le verre en main.

On but à la République, à Caussidière leur illustre patron , enfin à tout le monde. A chaque toast les têtes se montaient, et les toasts furent nombreux. Lorsque l'exaltation bachique fut venue à son comble, on parla de se choisir un chef digne de commander un corps aussi respectable, et toutes les voix se réunirent sur Pornin, ancien détenu politique. Le choix était convenable, comme on le verra plus tard. On but donc à Pornin, commandant des Montagnards.

Pornin avait une jambe de bois : quelqu'un fit la remarque que Vincennes avait été défendu par un illustre capitaine dont le surnom de Jambe de Bois est à jamais célèbre. — Et pourquoi n'au-

rions-nous pas Yincennes? C'est cela, s'écria-t-on, il nous faut le fort de Vincennes, it nous faut son immense arsenal 1 Et séance tenante on décora le citoyen Pornin du titre de gouverneur de Yinoennes.

Pendant ce temps Caussidière dinait avec quelques amis. En haut comme en bas, on se livra à d* copieuses libations. Le citoyen Cuny arrivait de Doullens; il était l'ami personnel de Caussidière, et celui-ci voulut le reconduire jusqu'à son hôtel quoiqu'il fût deux heures du matin.

Lorsque Caussidière passa devant nous, nous pûmes voir qu'il n'était pas tout-k-fait à jeun»

Quelle ne fut pas notre surprise lorsqu environ vue heure après nous le vîmes rentrer escorté de plusieurs gardes nationaux, qui venaient s'assurer À le personnage qu'ils accompagnaient était bien le Préfet de Police.

Cette anecdote eut quelque retentissement : aussi Caussidière la raconte- 1- il à sa manière dans ses Mémoires. 11 prétend qu'il n'est sorti ce jour-là que pour dissiper un violent mal de tête causé par un travail excessif, et pour visiter le quartier Saint- Denis, où Ton se plaignait de flaques d'eau qui gênaient la circulation. Il ajoute que le costume d'artilleur que portait Cuny avait été la cause de son arrestation ; que les gardes nationaux avaient cru être mystifiés en voyant un individu se disant le Préfet de Police, seul, dans la rue, à une heure aussi avancée de la nuit.

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les fauteuils, les autres jouaient aux cartes sur le bureau et sur le guéridon.

A peine Pornin était-il entré dans la chambre de son ami , que nous l'en vîmes ressortir pâle et les traits bouleversés.

— Quel malheur! quel affreux malheur! tout est perdu, s'écriait-il, notre ami Caussidière est assassiné. Je l'ai trouvé baignant dans son sang.

Quoique déjà habitués depuis quelques jours aux fausses alertes de cet ivrogne, nous nous précipitons dans la chambre du Préfet et nous Tapercfrvons étendu, immobile. Pornin penché sur lui l'appelait des noms les plus tendres et cherchait à le soulever de terre. Tout-à-coup un grognement suivi d'un hoquet formidable nous rassura complètement, et nous pûmes reconnaître , en même temps, à l'odeur, quelle était la nature du liquide que le bon Pornin avait pris pour du sang.

Ce dernier se releva tout joyeux. — 11 respire, ditil ; fermons cette porte ; que personne ne rentre ; ce n'est rien, je connais sa maladie, laissons-le reposer; il en a plein son sacl

Pornin nous recommanda le secret sur cette aventure, mais lui-même se hâta de descendre et d'en raconter tous les détails au poste des Montagnards.

Voilà l'exacte vérité sur cette calomnie dont se plaint Caussidière, qui à la suite de son récit se permet cette boutade en guise de morale. « Braves

prendre aux détenus politiques que malgré leurs nobles titres à la reconnaissance du pays, ils devaient aussi quelques égards aux combattants de Février, qui les avaient rendus à la liberté, lis consentirent alors à rendre les armes dont quelquesuns s'étaient déjà emparés.

Je me disposais à passer une bonne nuit, et j'en avais besoin, au dire même du médecin qui ce soirlà me pansa. Mais j'avais compté sans les Montagnards. Deux d'entre eux, rentrant ivres, ne voulurent pas se donner la peine de faire le tour par 1 rue de Jérusalem, et vinrent ébranler la sonnett d'alarme placée à la porte du quai des Lunettes — Le tapage qu'ils firent m' ayant éveillé, je deman — dai ce que c'était. On me dit que deux Montagnarde voulaient absolument me souhaiter le bonsoir. lA fallut me résigner pour obtenir la tranquillité. Leuf visite fut longue et leurs propos si insensés qu0 mes hommes lurent forcés de les expulser.

Une demi-heure après leur sortie, j'entends toutàrcoup crier aux armes 1 Puis un autre Montagnard se précipite dans ma chambre.

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe, capitaine I les gardes nationales de Montrouge, dlvry et de Bicêtre se mettent en marche sur Paris, pour renverser la République. Je m'habille à la hâte, je monte à cheval, et, malgré un temps affreux, suivi de cinquante hommes seulement , je me rends à Montrouge*

• Noos frappons k la porte d'un marchand de vin, chez lequel, disait le Montagnard, se tenaient les conspirateurs. Le marchand de vin était couché, il se leva tout effrayé. Mon homme lui sauta k la gorge : « Où sont-ils, tes brigands d'aristos? Je l'avais bien dit que je reviendrais; tu vas nous suivre k la Préfecture, je t'emballe ! »

Je m'interposai : le marchand de vin me dit alors : « Monsieur est venu chez moi ce soir, il a tenu les propos les plus extravagants. 11 disait que la guillotine allait être en permanence sur la place de Grève et que tous les aristos allaient y passer. Quelques personnes qui se trouvaient là se permirent de lui faire observer que ce serait mal inaugurer la République que de nous ramener aux tristes scènes de 93 . Je suis républicain de la veille, criait-il.

— Eh bien! lui répondit-on, les républicains comme vous perdraient la République, et ce serait un devoir pour tout bon garde national de s'opposer à de telles atrocités. Lk-dessus, il partit fort en colère, nous disant qu'il allait revenir avec les Montagnards et nous faire arrêter tous.

Je rassurai le marchand de vin sur les intentions des républicains. Je réprimandai le Montagnard, et nous retournâmes k la Préfecture, de fort mauvaise humeur.

Le matin Caussidière nous fit donner Tordre de nous préparer pour le convoi des victimes de Février; nous devions lui servir d'escorte.

Je vis arec dégoût se presser pour entrer à l'église tous les hommes les plus dévoués à la monarchie ; ils étaient là se disputant l'honneur d'être les premiers à jeter l'eau bénite sur ceux qui avaient combattu pour renverser leur idole. Mais le peuple était alors le maître ; ils s'inclinaient devant leur nouveau souverain.

A la suite du cortège, les détenus politiques se firent surtout remarquer par leurs excentricités, Huber était dans un cabriolet entouré de ses amis juchés sur le siège, sur le cheval et jusque sur la capote qui portait cette inscription : Victimes politiques. Ils parcoururent ainsi toute la longue ligne des boulevarts, faisant des allocutions , poussant des cris et se donnant en spectacle. On les aurait pris pour une voiture de chicards descendante la Cour tille, un Mercredi des cendres. Le souvenir de leurs souffrances passées pouvait seul les sauver du ridicule qu'ils se donnaient.

Nous fîmes le tour de la Colonne de Juillet, et nous rentrâmes à la Préfecture.

Cette nuit fut encore pleine d'agitation. Les Montagnards avaient bu à leurs amis morts pour la liberté, et ils nous amenèrent, après les avoir roué$ de coups, deux marchands de vin , l'un qui leur avait refusé à, boireà crédit, et l'autre qui s'était montré assez peu patriote pour leurréclamerunesomme de 8 ou 4 francs qu'ils venaient de consommer chez lui.

Lorsque je parlais à Caussidière des excès aux*

quels sfe livraient ces hommes , il en gémissait, mais H avait la main forcée avec eux. Le plus grand nombre avait vécu de sa vie ; il avait partagé leur misère et leurs joies; plusieurs lui avaient rendu gfcîvicé. Il dut bien regretter alors la vie de BohêtoB cjîl'il avait menée jadis. S'il fut débordé, s'il ne put tes contenir, c'était une conséquence de ses propre* antécédents.

Cependant les appartements de l'ancien préfet Tenaient enfin d'être mis à la disposition de Caussidière.

Pornin, qui depuis la nuit terrible dont j'ai parlé plus haut n'était pas rassuré sur les dangers que courait la vie de son ami, du soleil Ad la République, comme il aimait à l'appeler, s'était installé dans râhtichambre, ou plutôt dans une vaste salle d'attfente, située en face du cabinet même du préfet. îl s'y fit apporter un lit, y coucha avec sa fille et son gendre, fit poser deux factionnaires à sa porte comme à celle de son ami. Cette distinction lui était acquise , car j'ai oublié de dire que Caussidière ayant refusé d'appuyer pour le présent sa nomination au poste de gouverneur de Vincennes , les Montagnards lui avaient donné, comme fiche de consolation, le titre dé vice-préfet, et Caussidière, en attendant mieux, l'àvaii nommé gouverneur de la Préfecture et commandant des Montagnards.

Pornin fit de cette pièce une véritable caverne de brigands. À l'instar du préfet, il eut table ouverte

à tout venant. Caussidière, pour se décharger d'un partie de sa besogne, lui avait confié le soin d'orga niser de nouvelles compagnies de Montagnards e les gardiens de Paris. Sa chambre ne désemplissai pas de solliciteurs; il descendait avec eux chez lei marchands de vin de la rue de Jérusalem; carlevi qu'on lui distribuait le matin était loin de suffire àt son immense consommation. 11 était constamment en état d'ivresse ; il fréquentait de préférence les personnages les plus dégoûtants; il échangeait volontiers contre un petit verre d'eau-de-vie la plaque de gardien de Paris; aussi, comme on doit le penser, faisait-il d'ignobles choix.

A sa table, la conversation ne roulait que sur les projets les plus extravagants ; on évoquait les plus sanglants souvenirs. Le thème favori de l'amphitryon portait sur la manière dont on expédierait les trois cent mille aristos qui devaient être immolés à la consolidation de la République.

A propos de ces trois cent mille têtes, un convive, le papa Vitou, revenu de Doullens plus féroce que jamais contre les réacs, manifesta de sérieuses inquiétudes sur l'état des prisons de Paris, qu'il savait, par expérience, n'en pouvoir contenir qu'une vingtaine de mille, et encore en les entassant les uns sur les autres, ce qui, du reste, ne pouvait être un mal selon lui.

« Mais, dit Pornin, en ma qualité de gouverneur de la Préfecture, je puis, je dois même visiter les

prisons; et dès demain, pour savoir à quoi nous en tenir là-dessus , nous commencerons par Saint-Lazare, qui est la seule, je crois, que nous ne connaissions pas: et d'ailleurs il y aura à rigoler.

«Ainsi donc à demain notre première visite; mais comme là il y aura des dames, faisons un petit bout de toilette, que chacun soit rupin.»

Si Pornin abusa souvent du divin jus pendant le temps qu'il remplit les fonctions de gouverneur de la Préfecture, on ne peut pas lui reprocher d'avoir étalé un grand luxe dans sa toilette. Il portait constamment un vieux paletot en castorine couleur noisette, qui, aujourd'hui encore, est son unique vêtement et d'hiver et d'été.

Mais pour la solennité du lendemain il lui convint de faire un sacrifice, et de porter une marque distinctive de sa haute dignité. II fit donc appeler à l'instant même un nommé Duclos , ouvrier chapelier, enrôlé dans les Montagnards, et lui commanda de lui faire immédiatement un magnifique chapeau à la Henri IV , qu'il surmonta d'une gigantesque plume rouge de plus de trois pieds de hauteur. Ce chapeau et ce panache cadraient assez mal avec le reste de son costume ; mais Pornin, en austère républicain, n'y regardait pas de si près.

A l'heure convenue tous les convives de la veille étaient prêts à partir , et Pornin s'adjoignit un ami compétent en la matière, et pouvant lui donner tous les détails nécessaires sur le personnel des prison-

nières de l'endroit. On fit les frais d'âne voiture, Bt l'on se fit conduire à Saint-Lazare.

On se présenta donc an greffier, qui déclara qùll lui était défendu de laisser visiter la maison pi qui que ce fût sans un ordre spécial et formel.

— Je suis le gouverneurde la Préfecture dé Police, dit Pornin ; et à l'appui de son dire il tira dé sa poche son écharpe ronge qu'un Montagnard lui ceignit, puis il présenta sa carte : et le directeur étant absent, le greffier fut forcé d'obéir.

Pornin visita tout, depuis les cachots jusqu'aux cuisines ; il goûta le pain dont les prisonnières se plaignaient : « Chouette, dit-il, j'en ai mangé de plus toc que ça. Allons, les petites mères, vous ne devez pas vous plaindre ici ; cette maison est superbe, la nourriture bonne ; puis vous ne me paraissez pas engendrer la mélancolie. »

A celles qui réclamaient leur liberté et lui racontaient toute l'injustice de leur arrestation : « C'est bien, petite, ta demande me paraît juste, j'en parlerai à mon illustre ami; » puis il leur prenait le menton d'un air tout-à-fait galant.

Il promit au greffier une bonne note auprès du préfet et le félicita sur la tenue de la maison ; il eut un mot pour tout le monde, et pendant longtemps on parla de ce grand homme maigre qui avait un si beau chapeau et qui avait fait de si belles promesses.

Jusqu'à la sortie de la prison tout s'était passé

convenablement et dune manière assez digne ; mais Pornin qui avait été une bonne heure sané boire et s'était livré à une conversation soutenue pendant tout ce temps, se sentait fort altéré ; et, sfe tournant vers le greffier qui le reconduisait avec force salutations : « Veux-tu prendre un canon, citoyen? » lui dit-il.

Celui-ci, abasourdi à cette étrange proposition, hésita un instant, biais en bon courtisan il s'empressa d'accepter, et Ton se rendit chez le marchand de vin, où Ton porta plusieurs toasts de circonstance.

Lorsqu'on eut quitté le greffier on remonta en voiture, et chemin faisant chacun fit part des observations qu'il avait faites sur le nombre de prisonniers que pourrait contenir Saint-Lazare, et de toutes les supputations il fut conclu qu'on pourrait y coffrer trois mille arislos.

« Nous ferons mettre ces pauvres poulettes en liberté, dit Pornin; sous la République les prisons ne doivent servir que pour les réacs. Toi, Vitou, comme je gais que tu les soigneras bien, je t'accorde la direction de cette prison, que tu m'as demandée. Nous garderons le greffier, qui m'a l'air d'un bon zigue. »

Ceci n'est que ridicule, et montre seulement l'insouciance de Caussidière, qui avait ainsi abandonné des fonctions importantes à des hommes qui en étaient tout-à-fait indignes, car ils rendaient mé-

prisable le pouvoir, qui doit toujours être respecté. Mais voici un des hauts faits de Pornin, qui démontre* chez cet homme la plus complète ignorance des lois de convenance et de morale publique.

Il osa faire de sa chambre à la Préfecture de police même un lieu de crapuleuse débauche, et malheureusement le Préfet, non-seulement ne s'y opposa pas, mais consentit encore à approuver par sa présence l'orgie organisée par son subordonné.

En revenant de Saint-Lazare, le sieur Baptiste, Thomme compétent dont j ai parlé, proposa de prendre un verre de vin dans son établissement, situé rue de la Vieille-Place-aux-Veaux. La motion fut acceptée d'autant plus volontiers que quelques-unes des prisonnières avaient donné au chef de maison, intime de Pornin, différentes commissions pour leurs compagnes.

Une circonstance naturelle de tout instant d'arrêt pour ces messieurs fut une suite non interrompue de libations, qui bientôt eurent échauffé les têtes à un tel point qu'on engagea une partie de plaisir pour le soir même, et que Pornin invita à souper chez lui, à la Préfecture, toutes les dames composant le personnel de rétablissement.

Pornin prit donc les devants pour préparer la petite fête de famille, le souper régence qu'il voulait donner à ses amis. Sa fille, la citoyenne Chatouillard. l'aida avec intelligence dans tous ces préparatifs, et à la nuit tombante les convives s'é-

t aient glissés dans la Préfecture ; on s'installa dans 1 appartement de M. le gouverneur.

On donna une consigne sévère aux deux sentinelles, avec défense de laisser entrer qui que ce fût. Cet ordre était plus facile à donner qu'à faire exécuter, car la porte ne fermait pas à clef et les Montagnards obéissaient difficilement à des chefs qu'ils s étaient donnés eux-mêmes et qu'ils ne respectaient que fort peu, les connaissant pour ce qu'ils valaient. Aussi la curiosité ayant été éveillée au plus haut degré lorsqu'on connut les singuliers hôtes que recevait Pornin , trouva-t-on mille prétextes pour venir le troubler par des visites inopportunes. 11 se levait alors furieux et menaçait de passer sa jambe de bois à travers le corps des téméraires qui osaient le déranger dans ses plaisirs. 11 repoussa même brutalement et fit jeter à la porte un Montagnard qui avait 50 francs à lui remettre au nom de la Commission des récompenses nationales.

Ce ne fut donc qu'à une heure assez avancée de la soirée que la société put se livrer à l'aise à tout le dévergondage dont de pareilles gens étaient capables. Alors s'engagea l'orgie la plus échevelée; tout ce que l'imagination la plus déréglée du marquis de Sade a pu rêver de plus hideux fut mis en pratique par cette troupe éhontée. Le Champagne fut versé à flots; d'immenses bols de punch éclairèrent les scènes les plus révoltantes et que la plume la moins chaste se refuserait à décrire.

Pornin, ivre de vin et de luxure, était l'âme de cette dégoûtante bacchanale, et il poussa le délire jusqu'à déclarer qu'une aussi belle fête de famille ne pouvait se passer de la présence de son ami, l'illustre Préfet de Police. Caussidière vint en effet, et ne fit pas chasser cette horde immonde. Il se joignit à eux et partagea avec enthousiasme leurs plus sales plaisirs.

L'orgie se prolongea jusqu'au jour, et l'on se sépara en se promettant bien de se revoir le plus souvent possible.

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