CHAPITRE Xfl
Y«l ra préjudice des Messes de Février*
Le commandant Forain et les Montagnards.
Une ronde, infernale. — Caussidière tragédien,
Ce n'était pas k la Préfecture de Police seulement qu'on dépensait aussi noblement l'or de la France ; le Luxembourg avait aussi ses petites fêtes que se donnaient réciproquement quelques délégués et les Montagnards. On y avait même trouvé un moyen assez ingénieux de se procurer de l'argent, ce nerf tout-puissant de l'amour et de la guerre.
Il y avait toujours au bureau de la Commission des récompenses nationales des bons signés en blanc par le président, et les citoyens Montagnards, ainsi que les anciens détenus politiques, y avaient leurs entrées libres. Ils considéraient les sommes produites par les souscriptions au profit des blessés de Février comme leur appartenant de plein droit. Qu'avaient fait ces derniers, di-
saient-ils? Ils avaient, il est vrai, combattu et renversé la monarchie, mais ils n'avaient pas souffert comme eux, pendant dix-huit ans, pour la cause de la liberté. C'était donc bien à eux, les vieux champions de la République, que cet argent devait revenir. Aussi prenaient-ils ces bons sans scrupule eU s'inscrivaient-ils, qui pour cinquante, qui pour cent francs. Puis ils passaient à THôtel-de- Ville, che& le caissier, qui payait. Le pauvre Albert, s'étant aperçu de ces malversations, en pleura de honte et de colère. C'est ainsi que des sommes considérables ont été volées aux blessés de Février par quelquesuns de ces hommes qui s'étaient attachés à la fortune de Caussidière.
Mais peu lui importait leur moralité, pourvu qu'ils fussent toujours prêts à servir ses projets ambitieux. Aussi avait-il soin d'entretenir leur dévouement et flattait- il sans cesse leurs passions les plus dépravées. Cependant comme il craignait que leurs orgies ne devinssent trop scandaleuses à la Préfecture, où elles pouvaient être bien vite connues, il leur assigna le palais du Luxembourg soit pour leurs parties de plaisirs, soit pour la machination de leurs projets infernaux. La liberté y était plus grande ; les allées et venues y étaient moins remarquées. Il y venait lui-même le soir, et n'en sortait souvent que fort tard.
Pornin, dont l'imagination brouillonne ne laissait aucun repos à son corps, tira de ce nouvel ar
rangement l'occasion de décerner à son ami une ovation brillante et qui n'eût rien de comparable dans l'histoire.
Un soir donc, je remarquai une grande agitation parmi les Montagnards : Pornin les traits animés allait et venait, donnant des ordres ; on apportait des torches par paquets, on s'exerçait à souffler et à beugler dans des instruments de musique apportés le matin même; parmi les musiciens improvisés, je remarquai surtout le citoyen Barbast ; ce roquet s'était emparé du chapeau chinois et l'agitait de toutes ses forces ; la grosse caisse retentissait sous les coups redoublés du papa Yitou.
Bientôt tous les Montagnards réunis quatre par quatre se mirent en marche, tambours, musique et drapeaux en tête. Ils sortirent silencieusement de la Préfecture, se dirigeant du côté du Pont-Neuf. Ma curiosité fut piquée au plus haut point et je les accompagnai.
Chemin faisant, Pornin me donna le bras et m'expliqua le but de cette expédition nocturne.
« C'est une surpriseque je ménage à mon illustre ami et collègue. Caussidière est en conférence au Luxembourg, et comme il est parti seul et sans escorte, j'ai composé une marche guerrière pour son retour. »
Nous arrivâmes au Luxembourg; après une heure d'attente, Pornin impatienté monta à la Commission et demanda Caussidière, qui se trouvait à
table avec une vingtaine d'amis. On nous fil entrer dans la cour, et on nous apporta des paniers de vin. Vers onze heures du soir, Caussidière parut; çfc fut un hourra général à sa vue, on alluma les torches, les tambours battirent aux champs, la musique fit entendre ses plus éclatantes fanfares, les drapeaux furent agités dans les airs. Le Préfet» la, tête échauffée, enthousiasmé dune pareille aubade, fier de l'amour de sa garde fidèle, se prêta de bonne grâce à tout ce qu'on voulut de lui. Quatre des plus robustes l'enlevèrent sur leurs épaules, et le 6a/ai7 ion sacre se mit en marche, aux cris mille foif» répétés de : Vive notre père ! Vive le grand soleil 4a la République 1 Puis on entonna un chœur de circonstance, celui de la Dame Blanche, qui commence par ces mots :
Vive à jamais notre nouveau Seigneur !
Des Montagnards il fera le bonheur.
Pornin,qui marchait en tête,fit arrêter la colonne à rentréedelarucdel'Ancienne-Comédie. — «Silence, dit-il, je connais un aristo qui demeure près le carrefour de Bussy ; nous allons lui donner un charivari dans le dernier genre. Attention k tous les mouvements de ma canne, elle vous donnera le signal t Qu'on éteigne les torches, nous les rallumerons à la porte du réac. 11 faut qu'il soit comme frappé de la foudre. Marchons 1 » Et la colonne s'avança silencieuse et sombre.
Pornin, arrivé sous le balcon de son ennemi, fit ranger tout son monde en un cercle immense. Chacun a rallumé sa torche, et sur un signe énergique du rancuneux gouverneur, la musique éclate comme im coup de tonnerre; chaque musicien joue un air différent; la grosse caisse, le chapeau chinois, les cymbales et les ophicléides font merveille. Tous les Montagnards qui n'ont point d'instrument entonnent à tue-tête des chants divers; la voix puissante de Pornin domine, elle atteint des notes jusqu'alors inconnues; tout en lui est action, il bat la mesure avec sa canne, le pavé résonne sous sa jambe dfe bois ; les torches s'agitent et répandent de sinistres clartés dans les airs, éclairant les atroces figures des Montagnards.
Les paisibles habitants du quartier, éveillés en sursaut, se précipitent épouvantés de leur lit, croyant leurs maisons en proie à l'incendie. Mille têtes livides de terreur se montrent aux fenêtres ; mais quel étrangespectaclesoffrealorsàlcursyeux! nos enragés concertistes se sont animés, et sous l'impulsion puissante de Pornin une ronde infernale a commencé. Caussidière lui-même est entraîné dans le tourbillon et se fait remarquer par sa taille gigantesque. M entonne la Carmagnole, et pendant une heure un vacarme affreux jette l'effroi dans tout le voisinage; puis la horde sauvage, épuisée, haletante, se remet en route au son de la marche guerrière du maestro Pornin, qui donne le bras à son ami.
— Eh bien, dit-il, s'il n'a pas entendu, c'est qu'il y a mis de l'obstination.
— Cela leur fait voir que nous ne sommes pas morts, dit Caussidière.
Et tous deux, en rentrant à la Préfecture, fatigués d'un exercice aussi violent, se mirent à table, après avoir envoyé aux Montagnards de quoi se rafraîchir amplement.
Le lendemain, M. Jean vint me trouver; il était tout consterné. Je lui demandai la cause de sa tristesse.
«Ah! M. Chenu, me dit-il, quelle affreuse peur j'ai eue hier! M. le préfet avait travaillé très-tard avec M. le gouverneur. Entendant parler haut, j'ai cru que M. Caussidière m'appelait; je me suis empressé de me rendre auprès de lui. Ah, Monsieur! je lai trouvé qui se promenait à grands pas ; il récitait des vers ; il faisait comme à la comédie. Dès qu'il m'aperçut, il saisit le grand sabre placé à la tête de son lit ; puis courant après moi, il me saisit le bras, et, m'appelant César, il me dit que j'avais opprimé mon pays et que j'allais expier mes crimes.
— Mais, monsieur, je ne m'appelle pas César, je m'appelle Jean, je suis votre domestique.
« Alors il a fini par me reconnaître.
— Ah! oui, c'est vrai, m'a-t-il dit, tu es un bon garçon, va te coucher vivement.
« Vous pensez bien que je me suis sauvé tout de suite, dans la crainte que ça ne le reprenne.
— Mon pauvre Jean, lui dis-je, vous aviez sans doute abusé du conseil que je vous ai donné, et M. Caussidière de vos carafons. »
Je pensai en moi-même que le souper au Luxembourg, r ovation dont il avait été l'objet, la ronde du carrefour et le travail avec M. le gouverneur avaient bien pu égarer sa raison.