‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 30 sur 38 · SD · texte numérisé non relu

SD

Citoyens comme vous. Trinquons à la paix! h là fraternité I »

Depuis ce jour l'amitié la plus cordiale régna etttrt les membres de ces deux honorables corps; les sergents de ville devinrent même si ardejils républicains qu'ils ne s'appelaient plus que citoyens, et firent dans les cabarets une propagande si active que les Montagnards étaient de vrais réacs auprès d'eux.

C'est chez ce même Toitot dont je viens de parler que les officiers montagnards et ceux de la garde urbaine prenaient leurs repas dans les premiers temps de notre séjour à la Préfecture de Police. Mais nos dépenses se trouvant excessives, Caussidière décida que nous serions servis par ses cuisiniers. On nous dressa donc une grande table dans lin des salons du premier étage; un domestique en livrée était chargé de servir dix officiers et se trouvait souvent en butte à leurs mauvais traitements. «Arrive ici, valet d'amfo, et verse à boire! Plus pleiA plus plein encore ! Nous buvons comme des hommes; nous prends-tu pour des ci-devants?» On s'arrachait les morceaux sur les plats : de là une foule de disputes très-intéressantes. Après le repas, Charles Gilles, le roi des goguettes de la Courtille et l'un des émules dePornin,nous régalaitde quelques-unes de ses élucubrations poétiques, véritables rapsodies.

Notre premier repas fut signalé par un incident assez comique, et que je crois devoir raconter : Noué finissions à peine le potage, que je vis un officier

montagnard se lever tout-à-coup, les traits contractée par la fureur et les yeux fixés sur la muraille. Je crus à l'apparition subite d'une nouvelle main de Balthazar ; mais en me retournant je reconnus la cause de sa fureur. Un magnifique portrait en pied de Louis-Philippe était appendu au mur du salon. « Qu'est-ce que cela ? » fut le cri qui s'échappa de toutes ces poitrines irritées. Les plus farouches dégainèrent, comme si l'ex-roi en personne leur fût apparu; puis, se tournant vers les domestiques stupéfaits : « Quel est l'audacieux qui a osé placer ici le portrait de ce tyran ? qu'on l'enlève à l'instant I » et, pour en finir, on allait le déchirer à coups de sabre, lorsqu'un amateur, Charles Gilles, je crois, s'écria : « Qu'allez-vous faire, citoyens! c'est un Rubens, d'une grande-valeur. * Cette considération sauva le tableau, et le lendemain il était couvert d'une toile verte, dont la couleur fit bien murmurer un peu nos intolérants Montagnards, qui finirent cependant par s'y habituer.

Une des plus singulières tribulations du citoyen Caussidière fut celle que lui causa la lutte survenue entre les cuisiniers de l'ex-préfetetles cuisiniers démocrates enrôlésdans le corps desMontagnards.Dans les premiers jours, le service de la table de Caussidière se faisait par les anciens cuisiniers de la Préfecture, et le farouche patriote, quoique gourmand plutôt que gourmet, se trouvait fort bien des mets délicats qu'ils lui préparaient. Mais cette heureuse

tranquillité ne devait pas dorer; les cuisiniers démocrates voulurent, bon gré, mal gré, faire tâter de leurs sauces au citoyen préfet. Un beau jour donc, armés jusqu'aux dents, ils envahissent les cuisines et en expulsent violemment les cuisiniers en fonction.

Dès le premier dtner , chacun put remarquer le changement subit qui venait de s opérer dans le système culinaire de la maison ; car les nouveaux venus, qui s'occupaient beaucoup plus de politique que de leurs ragoûts, avaient formé une espèce de club très-fréquente des citoyens Montagnards, et cela se conçoit : on goûtait les potages, on buvait le vin destiné aux rognons et gibelottes, et on le remplaçait par de l'eau ou du vinaigre. Un jour le sel manquait complètement, le lendemain tout était trop salé. Tantôt les viandes étaient brûlées, tantôt elles avaient à peine vu le feu.

Caussidière dévorait sa douleur en silence; les convives commençaient à murmurer; l'un d'eux avait même été jusqu'à dire : « Décidément, citoyen Préfet, ta cuisine tourne à la gargote; j'en ai assez. »

Les choses en étaient là, lorsqu'au beau milieu d'un dtner une dispute s'éleva dans le couloir de service entre Jean et un cuisinier montagnard. Celuici présentait à M. Jean une fricassée de poulet dont la mine déplut à ce dernier, qui refusa de la servir. Le Montagnard le repoussa d'un vigoureux coup de

poing, et vint lui-même intrépidement poser le plat sur la table. Mais M. Jean, prompt comme l'éclair, s'élance, saisit le plat, et d'une voix irritée : « Vous ne mangerez pas de ça, monsieur Caussidière, c'est de la cochonnerie. » Tous les convives furent de son avis, et Caussidière , qui n'attendait qu'une occasion favorable pour se débarrasser des cuisiniers clubistes, ordonna à son domestique de les expulser à l'instant. Jean ne se fit pas prier, et transmit avec joie Tordre du Préfet.

Son empressement faillit lui être fatal : on le saisit et l'on ne parlait de rien moins que de le jeter dans l'immense chaudière destinée à faire la soupe. Ses cris attirèrent mon attention, et je parvins à arracher de leurs mains mon ami Jean, à moitié étranglé. Il me raconta alors la cause de la violence exercée sur sa personne. J'appelai quelques hommes de ma compagnie et je mis à la porte les cuisiniers montagnards, ce qui me valut Tépithète de gendarme.

Cet incident, si petit en apparence, eut des suites fâcheuses pour Caussidière. Le soir même, au club, un orateur raconta le fait et accusa le Préfet de tendances aristocratiques. Caussidière, craignant pour sa popularité, jugea prudent daller lui-même se justifier au club Blanqui.

Page 1