CHAPITRE XV
La garnison des Tuileries expulsée*
Caussidîëre et M. de Rothschild.
Une vengeance d'agent de police.
Lç 6 mars je reçus Tordre du Préfet de m$ tenir prêt avec ma compagnie. Le capitaine Beaume reçut le même ordre, ainsi qu'une compagnie de Montagnards. Lorsque nous fûmes réunis dans la cour, on nous fit charger les armes, puis on nous dit qu'il s'agissait d'expulser les bandes qui s'étaient attribué la garde des Tuileries, et n'en voulaient plus sortir si ce n'est à des conditions exorbitantes. Quand les Montagnards connurent le but de l'expédition, ils déclarèrent d'une manière péremptoire qu'ils ne marcheraient pas contre des frères et amis, qu'ils nous laissaient ce soin.
Nous partîmes sous les ordres du commandant Caillaud; mais à peine étions-nous sur le quai des Orfèvres que les Montagnards s'élancèrent par le
quai des Lunettes, et coururent prévenir leurs ff ère* des Tuileries. Quelques-uns même se joignirent à eux pour nous recevoir à coups de fusil au besoin. Barbasl et quelques détenus politiques étaient à leur tête.
Lorsque nous arrivâmes à la grille de l'échelle* on nous ferma là porte ; Caillaud nous rangea sut le trottoir en face et se rendit auprès des chefs, qui ne Consentirent à recevoir que lui seul. Il me dit : « Si dans un quart-d'heure je ne suis pas revenu, à la baïonhettel » Quelques instants après, un coup de fusil partit. J'allais m'élancer à l'escalade par les fenêtres du pavillon Marsan, mais Dormes me dit qbe ce n'était qu'un accident et que l'affaire allait s'arranger. Beaume,en ce moment, demanda à entrer pourvoir Caillaud, que nous croyions assassiné. On ne voulut pas y consentir; au contraire, les assiégés passèrent les canons de leurs fusils par toutes les ouvertures, et quelques-uns , armés de grandes épées, en lançaient des coups à travers la grille. Au moment où nous allions commencer le combat , Dormes, dont la conduite fut très-conciliatrice dans cette affaire, s'écria : « Eh quoi! est-ce que notas allons nous battre ensemble? des amis,' ça serait drôle ! » Puis se tournant vers les siens :
« Ce sont de bons patriotes comme nous , dit-il> je ne sais pas pourquoi nous ne les laisserions pas entrer. »
On ouvrit alors la porte ; tnais les Montagnarde
qui étaient venus au secours de leurs amis, ne voulant pas avoir perdu leur temps, s'apprêtèrent k résister et croisèrent la baïonnette. Irrité de leur audace, je fis croiser aussi la baïonnette et j'entrai tambour battant. Le général Courtais arriva sur ces entrefaites, et m'apostropha vivement de ce que je faisais battre la charge. Il m'ordonna d'aller me ranger au milieu de la cour avec mes hommes.
Cependant Caillaud s'était entendu avec les chefs de la garnison ; ils avaient consenti à se retirer à certaines conditions plus modestes que leurs prétentions de la veille.
Le général Courtais nous passa en revue, et les élèves de Saint-Cyr purent prendre possession du château.
Quant à Dormes , il vint le lendemain avec ses camarades à la Préfecture , et forma avec eux une nouvelle compagnie de Montagnards dont il fut le capitaine. Ce fut ainsi que les Tuileries furent débarrassées de cette fameuse bande qui jetait l'effroi dans tout le voisinage.
Le soir même de cette expédition, Caussidière me fit appeler et me félicita de ma conduite dans la journée; puis il se répandit en plaintes amères contre le Gouvernement provisoire. «Ils ne veulent pasmedonner d'argent, me dit-il ; maposition est on
nepeutplusembarrassée»;et s'exaltant: «Avec quoi veulent-ils que jepaie mes hommes? Ça ne peut pas durer, sacredieu! Eh bien! je sais où en trouver : tu
vaste rendre chez Rothschild, je l'impose extraordinairement pour une somme de cinq cent mille francs.
Par bonheur pour le célèbre banquier, Lechallier, qu'il avait envoyé àl'Hôtel-de-Ville, revint avec de l'argent, et Caussidière ne m'en reparla plus.
En descendant du cabinet du Préfet, je rencontrai un des agents de police qui m'avaient maintes fois arrêté et m'avait en dernier lieu fait condamner à trois mois de prison. Il m'aborda en tremblant et me pria de lui pardonner les mauvais traitements dont j'avais été l'objet de sa part. « J'ai tout oublié, lui dis-je, tout ce que je vous demande c'est de ne jamais m'adresser la parole. » Il voulut me tendre la main, je le repoussai. Quelques jours après, le misérable et deux de ses dignes acolytes rédigèrent un rapport contre moi, sous le patronage du sieur Élouin, qui, comme eux, voyant que j'étais dans les bonnes grâces du Préfet, craignait que je le fisse révoquer. Ce rapport fut présenté à Caussidière par les sieurs Élouin et Allard.
Ils eurent soin ensuite de faire connaître sous main aux Montagnards l'existence de ce rapport. Alors les anciens soupçons se réveillèrent contre moi, d'autant plus vivaces que ceux-ci étaient fort mécontents de ma conduite à, leur égard. En effet, j'étais bien coupable, car en toute circonstance je réprimais leurs excès autant qu'il était en mon pouvoir, et je me permettais de blâmer hautement leurs abominables projets.
— tss —
Dégoûté des scènes scandaleuses qui se renouvelaient sans cesse soùs rties yeux * épuisé de fàtigtafe et d'insomnie, je résolus de quitter la Préfecture et j'fenvoyai ma démission au Préfet. Le soir, je fus te trouver pour lui faire mes adieux. Mais dès qu'il itoe vit :
— Jai déchiré ta démission, me dit-il, je ttfc l'accepte pas. Tû veux me quitter au motnent M j'ai besoin de tous mes amis, où nous allons peutêtre recommencer la lutte; car tout est à refaire, je le vois.
— Je suis malade, il me faut du repos, objfcictaije, et d'ailleurs je ne puis vivre avec les Montagnards ; leurs soupçons, leurs procédés envers toioi, leur licence et leur insubordination fcne rendent l'existence insupportable ici.
— Si tu es malade, je te donnerai des médecins. Quant aux Montagnards, laisse-les faire, j ensuis aussi fatigué que toi; ils me sont utiles aujourd'hui, pi us tard j'en flanquerai la moitié à la porte et tout irfc bien. En attendant, situ veux, tu pourras suivre avec ta compagnie le citoyen Morisset, que je viens de nommer commandant de lacaserne des Petits-Pères. Je Veux faire occuper ainsi toutes les casernes de Paris par ma garde, qui prendra désormais le titre de Garde républicaine, afin de pouvoir tenir eh même temps tous les quartiers lorsque j'aurai bien mûri et préparé le projet que je mijotte. Une autrè raison me fait encore désirer le départ de la Gattte
urbaine de la Préfecture, je crains qu'elle ne se corrompe avec les Montagnards, parmi lesquels il s'est glissé, je le sais, des hommes de Blanqui, qui depuis quelques jours me devient hostile.
Je cédai à ses sollicitations, j'acceptai avec empressement sa jrfojposîtioh, et le soir même j 'étais installé à, la caserne des Petits-Pères. Après mon départ, les mauvais propos continuèrent dfc pluâ belle.