CHAPITRE XVI
Les Arbres de la Liberté. — Pornin et Grandmesnil. Une liste de candidats. — Les Chefs de Clubs.
De tous côtés s'élevaient les arbres de la liberté, et il vint un moment où, suivant l'heureuse expression d'un représentant, quelques individus poussèrent la manie de la plantation jusqu'à faire croire au prochain reboisement de Paris. Les Montagnards se faisaient surtout remarquer dans ces occasions qui prêtaient au tapage, et quelquefois au désordre. D'ailleurs, ils étaient assurés de trouver là quelques imbéciles qui se faisaient un honneur de leur payer à boire.
Grandmesnil voulut faire une véritable solennité de la plantation d'un de ces arbres dans le jardin du Luxembourg. Il convoqua à cet effet tous les principaux Montagnards et les chefs de clubs. Des lettres d'invitation furent adressées aux membres les
plus influents des sociétés secrètes, pour lesquels iin banquet splendide était préparé au palais. On devait, disaient ces lettres, y traiter une affaire urgente et de la plus haute importance.
Les vins furent distribués avec réserve pendant la première partie du repas; et avant de lâcher la bride à l'intempérance accoutumée des convives, Grandmesnil prit la parole.
« Citoyens, dit-il, je vais vous expliquer le butde notre réunion. Voici que l'on prépare les élections à l'Assemblée Constituante et que déjà les ambitieux de tous les partis se mettent sur les rangs. Il nous importe, à nous les chefs et l'élite du parti républicain, de déjouer leurs prétentions; nous avons surtout à combattre les hypocrites du National, qui mettront tout en œuvre pour faire arriver leurs créatures. J'ai donc imaginé de dresser une liste de candidats. J'y ai inscrit tous vos noms. Qui, en effet, peut être plus digne que vous, dont la pureté est connue, de représenter le pays. J'ai consulté là-dessus notre ami Marcus (c'est ainsi qu'on désignait familièrement Marc Caussidière), et il approuve mon projet. Il lut alors sa liste.
- — Je proteste! s'écria Pornin , qui venait d'arriver.
Aucun des convives ne fut surpris de cette excla- Hation du gouverneur ; on connaissait son esprit de contradiction. Mais on trouva étrange et presque ftionstrueux qu'il vint si tard à un banquet où il lavait que devait se trouver Grandmesnil, car il
avait juré de venger la défaite que son illustre afoi avait éprouvée dans la lutte gastronomique que j'ai racontée plus haut. 11 s'avouait, il est vrai, moins fort que son ennemi sur le gigot ; mais comme celuici avait la réputation d'être aussi franc buveur que grand mangeur, Pornin voulait depuis longtemps le provoquer à un combat à outrance, et so promettait bien de remporter une victoire éclatante.
Grandmesnil redoutait un échec qui pouvait compromettre sa réputation, et, jusqu'à ce jour, il avait évité toute rencontre avec son dangereux adversaire. Il est avéré d'ailleurs qu'il lui fallait quinze jours pour se préparer à un tournoi de ce genre, tandis que Pornin, gouffre béant, était toujours disposé à entrer en lice.
C'était donc là une occasion qu'il devait saisir avec empressement, et dès la veille, en effet, il en parlait avec enthousiasme, et se vantait de renvoyer rejoindre ses nombreuses victimes; car il est bon que l'on sache que ces sortes de duels étaient assex fréquents dans le parti. On se souviendra longtemps de Blondeau et de Mathieu. Ces deux infortunés, ayant eu l'étrange audace de s'attaquer k Pornin, succombèrent après une longue et vaillante défense.
Le vainqueur les conduisit religieusement à leur dernière demeure, et dans l'oraison funèbre qu'il ne manquait jamais de prononcer sur la fosse, il disait en pleurant d'attendrissement :
« Pauvre ami! je te croyais plus fort ! j'aurais dû ménager ta faiblesse! Pardonne-moi! Les larmes que je verse sur ton cercueil attestent mes regrets. »
6a douleur était sincère alors. Nous étions forées de l'arracher de ces lieux, et pour calmer son désespoir, nous le conduisions au bouchon le plus proche, où il noyait sa tristesse dans des flots de vin d'Argenteuil.
Il devient nécessaire d'expliquer la cause de sa tardive arrivée au banquet. — On n'a sans doute pas oublié ses nouveaux amis les sergents de ville, qui ne le quittaient plus. Quelques-uns même voulurent l'accompagner jusqu'au Luxembourg, et il fit avec eux de longues stations devant les comptoirs des marchands de vin qui se trouvent sur îa route.
Ces innombrables libations avaient encore contribué à le rendre plus insociable que de coutume, et lorsqu'il avait dit en entrant : « Je proteste! » il ignorait complètement ce dont il s'agissait.
C'était du reste son habitude de troubler par des interruptions continuelles les orateurs qui prenaient la parole dans nos réunions. Il était le fléau de nos banquets. Aussi, lorsqu'il avait appris par hasard qu'on se réunissait chez un traiteur, et qu'il venait demander à l'un d'entre nous chez qui on se rassemblait, on avait toujours soin, malgré les promesses qu'il faisait d'être sage, de l'envoyer à l'autre extrémité de Paris,
Il se rendait au lieu qu'on lai avait indiqué, et après avoir fureté dans toutes les guinguettes, où il finissait presque toujours par trouver quelque démocrate mieux renseigné que lui, il nous arrivait comme une bombe, et, furieux d'avoir été mystifié, il s'écriait en brisant ce qui lui tombait sous la main :
— On se méfie donc de moi maintenant! On m'envoie à la barrière du Maine» et l'on est aux Amandiers 1 C'est par trop me faire trimer, j'aurai raison de cet affront I
Il ne restait qu'un seul moyen de l'apaiser et d'obtenir un peu de silence. Il fallait lui présenter un verre plein, et comme il était altéré par sa course furibonde, il ne buvait pas, il engloutissait coup sur coup, tout en grognant, le vin que ses voisins s'empressaient de lui verser. Lorsque enfin il paraissait moins irrité, deux ou trois d'entre nous se dévouaient, et, sous prétexte de boire plus à l'aise ailleurs, on l'entraînait au dehors, et nous pouvions reprendre ensuite le cours de nos discussions.
Pornin abusait étrangement de la crainte que nous inspirait son humeur querelleuse, car jamais il ne paya son écot.
Je reviens à la proposition de Grandmesnil : on imposa silence au gouverneur, qui, après un long débat, consentit enfin à écouter l'orateur.
On lui fit comprendre qu'il s'agissait de le faire nommer représentant du peuple. Un doute cependant l'arrêtait encore.
— Pourrai-je, dit-il, être en même temps représentant et gouverneur de Vincennes?
— Sans nul doute, lui dit-on.
— Alors, j'accepte.
Le gouvernement du fort de Vincennes était le Lut de toutes ses convoitises ; il l'expliqua lui-même dans cette circonstance.
« Lorsque Caussidière, dit-il, en aura fini avec les réacs de l'Hôtel-de-Ville, et que je tiendrai cette place avec deux mille Montagnards, la justice du peuple pourra avoir son cours ; la vraie République sera fondée. Nos pères, en 93, avaient fort bien compris la Révolution, lorsqu'ils retranchaient sans pitié les membres gangrenés de la société. Ils n'eurent qu'un tort, ce fut de laisser courir à la frontière les plus ardents patriotes ; ils devaient au contraire conserver auprès d'eux ces fidèles défenseurs de nos libertés. Ne tombons pas dans les mêmes fautes; restons armés, et gardons nousmêmes ces forts que la tyrannie a fait élever pour éterniser sa puissance, et que le hasard a fait tomber entre les mains du peuple. Envoyons aux frontières tous ces traîneurs de sabre dont s'entourent les Pages et les Lamartine. Que pas un soldat ne mette le pied dans Paris avant la complète réorganisation de l'armée.
« C'est en voyant conservés les anciens généraux du tyran, que la réaction ose déjà relever la tête. Croiriez-vous qu'en allant hier au faubourg Honoré,
j'ai vu les Champs-Elysées sillonnés de voitures armoriées. Les équipages reparaissent : je regtettai vivement de n'avoir pas avec niôi tihê compagnie de Montagnards pour rosser les mattres et les valets; et faire un feu de joie de leurs carioles sut* la Place de laRévolutiôb. Vous voyez donc bien qU'il me faut Vincennesl Deux pièces de cànbn chargées à mitraille et pointées sur h route autant biehtôt fait justice de ce luxe ihsoleiit. Quand ils verront éôihment j'âî+àngé leurs brillantes câlèchëè, ils y regarderont à deilx fois avant dé diriger leurs ptdménàdes vers le bois dé Vincennes. C'est aussi datis cet àrschàl que les patriotes trouveront les armes et les canons qu'on nolis refuse aujourd'hui. Ce n'est point par ambitidh personnelle que je parle ainsi. Je le prédis, si nous îie nous hâtons pas d'écraser ceux qui tentent d'arrêter dans sa marche le char révolutionnaire, tibiis sommés encore une fofe f... NoUs notons pas à craindre maintenant l'invasion étrangère ; Caussidière taille sous main de la besogne aux despotes ; ils auront bientôt assez d'occupation chez eux sans venir se mêler de nos affaires. Nos véritables ennemis sont chez nous, il faut les anéantir avant qu'ils aient eu le temps de se rassurer toût-à-fait. »
Ce Chaleureux discours, qui était dans lés idées de tous les auditeurs, fut accueilli par de vifs ap-