CHAPITRE XIX
Risquons-Tout. — Retour à Paris» — Arrestation.
Encore Pornin. — Entrevue avec Allard.
Départ pour la Pologne*
Le premier individu que je rencontrai le lendemain fui un personnage que je soupçonnais depuis longtemps attaché à la police. De plus, je savais que cet homme avait joué un rôle odieux dans la révolution de Belgique, en 4 830. 11 avait un grade supérieur parmi les Volontaires. Je me promis hien, en le voyant, de ne pas me compromettre dans cette affaire. Seulement, je m'informai du charretier pour lequel j avais une lettre, et je le trouvai à l'auberge qu'on m'indiqua.
Lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre : « Je pars, me dit-il, et je vous attendrai jusqu'à deux heures du matin sur la route de Menin, près des quatre chemins. Vous reconnaîtrez facilement
mes voitures, elles sont toutes trois pareilles. » Quelques instants après il partit.
Pendant la nuit on battit le rappel : nous nous mîmes en marche. Vers trois heures du matin, nous trouvâmes les voitures et je pus voir que je n'étais pas le seul initié au secret de ce qu'elles contenaient. En effet, lorsque nous les rencontrâmes, une dizaine d'individus étaient déjà armés et se chargeaient de cartouches. Chacun en fit autant. Ce pillage de voitures silr le milieu d'tine route et dans l'obscurité offrait un spectacle assez lugubre.
Les chemins étaient affreux, et Ton n'entendait que des jurements : un grand nombre se plaignaient de n'avoir pas mangé la veille. Enfin le jour arriva et je vis que la colonne était composée de deux fractions; les Parisiens formaient l'arrière-garde. Les Belges, tous habillés d'une blouse grise et d un chapeau de même couleur, déployèrent leur drapeau et nous le nôtre. Nous arrivâmes sur une hauteur près Mouscron, d'où nous pûmes distinguer les troupes belges qui nous attendaient.
A notre approche elles se massèrent et les chasseurs se déployèrent en tirailleurs. Aux premiers coups de feu des troupes, les Belges qui formaient l'avant-garde ripostèrent ; mais une panique étrange s'empara d'eux et ils se mirent à, fuir dans toutes les directions. Les Parisiens se voyant abandonnés aussi lâchement se crurent trahis et firent feu en même temps sur les fuyards et sur les troupes.
Le combat s'engagea alors assez vivement. Les Belges ayant ouvert leurs rangs démasquèrent deux pièces de canon chargées k mitraille. Leur décharge tua quelques hommes. Un élève de l'Ecole polytechnique, Fosse, et un marchand de vin de la rue de Ménilmontant, qui avait un grade supérieur, combattirent vaillamment. Ils furent même sur le point de s'emparer des deux pièces de canon dont l'une avait erevé. Quant au misérable agent dont j'ai parlé, il avait pris la fuite et je ne le revis plus. Il nous avait conduits à la boucherie : son rôle était fini. Le combat commencé vers six heures et demie du matin dura jusqu'à neuf. 11 y eut peu de morts de part et d'autre. Les Belges poursuivirent les vaincus jusque sur le territoire français et y firent même quelques prisonniers.
Us étaient tout fiers de leur facile victoire et nous criaient : < Comment trouvez-vous ça, les Parisiens? oa tous disait si braves! — Nous reviendrons, disaien l eoa-ci, et vous nous le paierez cher!» Quant k moi, filais resté tranquille spectateur de la lutte. En rentrant k Lille on nous désarma tous et on fit monter immédiatement en chemin de fer.
arrivâmes k Paris sur les quatre heures du l. Brisé de fatigue, je me rendis chez moi pour reposer. Le lendemain, de grand matin, un de police nommé Palestrineau vint me prier fc»e rendre avec lui à la Préfecture, le préfet déme parler. Je le suivis sans défiance aucune;
mais arrivé dans la cour, il me présenta an mandat d'arrêt signé Caossidière, et me déclara que j'étais son prisonnier. Je lui demandai la cause de mon arrestation.
« 11 y a, me répondit-il, an article du Code qui me dispense de vous répondre : le juge d'instruction vous dira cela. »
Toute résistance était inutile, aussi je me laissai conduire au dépôt sans murmurer. On me mit dans une cellule particulière, où je restai un instant comme anéanti, tant était grand mon étonnement.
Je me remis bientôt et j'écrivis k Caossidière une lettre qui resta sans réponse. t
Le lendemain , un nommé Fiolet , arrêté pour l'incendie du chemin de fer de Rouen, fut placé dans ma cellule. Il me dit avoir entendu raconter par les gardiens que j'avais été arrêté pour avoir trahi les Républicains et pour un détournement d'une centaine de francs dans ma compagnie.
J'écrivis donc à Caussidière une seconde lettre dans laquelle je repoussais énergiquement ces imputations, dont lui-même connaissait parfaitement la fausseté; ajoutant que celait une mauvaise chicane de sa part.
De même que la première, cette lettre resta sans réponse. Le directeur, auquel je demandai si mes lettres parvenaient au préfet, m'assura qu'elles lui étaient exactement remises.
« Eh bien ! lui dis-je, voulez -vous lui en remettre
une dernière? je suis certain qu'après l'avoir lue, il s'empressera de me faire mettre en liberté.»
Je lui écrivis donc pour la troisième fois :
< Escroc, si d'ici à cinq heures du soir je ne suis
< pas libre, tu pourras lire demain dans les journaux
< une lettre qui est maintenant en lieu sûr, et qui
< fait connaître quelques-unes de tes escroqueries
< passées, et les complots que tu trames aujourd'hui. « Je veux sortir avant ce soir. »
Je donnai cette lettre au directeur, qui revint au bout de vingt minutes en me disant : « Votre lettre a produit de l'effet; vous allez sortir. Il m'a dit en me congédiant : « Qu'il se tranquillise, je vais le faire mettre en liberté.»
Une heure après, Morisset vint m'annoncer que je pouvais partir.
— Pourquoi m'a-t-on fait arrêter, lui demandai-
— Je n'en sais rien, me répondit-il.
— Je sais bien, moi, pourquoi Caussidière agit ainsi; c'est que je n'ai pas voulu me rendre l'exécuteur de ses hautes œuvres , et qu'aujourd'hui il craint que je ne révèle les propositions qu'il m'a faites.
Lorsque je passais devant le poste occupé par les hommes de ma compagnie, qui était de garde ce jourlà à la Préfecture, ils vinrent avec empressement au-devant de moi.
— Comment, capitaine, me dirent-ils, on vous a
arrêté pour l'argent que Tabary a wléf
nous sommes cotisés et nous avons renbonaè ks
cent vingt-cinq francs. Qnant à Tabary, nous lavons
chassé honteusement ;J\ est maintenant avec les
Montagnards.
Une fois sorti de prison je rentrai chez moi pour consoler ma femme, et vers le soir je vins me promener sur le quai de la Préfecture poor voir quelqu'un de ma compagnie à qui j avais donné rendezvou*. Comme il ne venait pas à l'heure indiquée j'allais me retirer, lorsqu'un Montagnard aviné vint fe passer et me reconnut*
—Comment ge fait-il que tu sois sorti? me ditil ; Caussidière nous avait promis de te garder jusqu'aux élections.
Nous causâmes quelques instants; puis, fatigué dq sa conversation, je le quittai pour retourner chez moi. Je ne songeais guère alors à la scène qui avait lieu à la Préfecture pendant ce temps-là, dont j'étais l'ipnocente cause, et que j'ai apprise le lendemain.
Mon ivrogne en rentrant raconta au poste des Montagnards qu'il m'avait vu rôder aux abords de la Préfecture. Le propos alla de bouche en bouche et arriva jusqu'à Pornin, considérablement grossi et emhelli. On m'avait vu embusqué et armé jusqu'aux dents, épiant le passage du préfet pour l'assassiner; ce qui du reste était facile à deviner à la foreur de mes regards. Pornin, qui était couché, suivant son habitude, sans être positivement à jeun, bondit sur
sa couche ; il s'habille en toute hâte et dojme Talar me. En un instant toute la Montagne est sur pied, mais personne ne sait encore de qupi il s'agit. Pornin alors leur expliqua ma présence, les projets homicides qu'il me suppose, et, tout éperdu du péril imaginaire dont il croit son ami menacé, ordonne une battue générale aux environs de la Préfecture et recommande à ses hommes de nVamener mort ou vif. Quant à lui, il va prévenir Caussidière et s'entendre avec lui des mesures k prendre.
Je ne sais pas si celui-ci crut réellement au danger que lui annonçait Pornip; mais il fit mander surle-champ Allard et Elouin, qui furent d'avis qu'il n'y avait pas un instant à pordre, qu'il fallait me faire arrêter de nouveau. « CTffôt ui^c paauv^ise canaille, ajouta Allard, voulant faire s^ cour 3u préfet, il a donné bien du 61 h retordre à mes agents. »
Oa résolut de choisir ppu? m'wçter quatre gaillards d'aplomb , expression consacrée en pareil cas; puis l'on lança un mandat d'arrêt çonlrç moi. «S'il fait résistance, dit Caussidière, j'irai le chercher f} la tête des Montagnards- »
De grand matw, j'entendis frapper à ma porte. Un pressentiment me dit que c'était h police. Je saisis mes pistolets et j'ouvris. Les quatre agents allaient se jeter surjupi; mais, à la vpç des pistqlçts dirigés sur^eux, ilg se précipiteient dans l'esc^jvr et coururent rendre compte à Allard de la réception que je lenr avais faite.
Je fus tranquille toute la journée, déterminé que j'étais à me faire tuer plutôt que de céder. Le soir j'entendis encore frapper à la porte*
« Je suis seul, me dit Palestrineau, ne craignez rien ; ouvrez-moi. »
Dés qu'il fut entré, — M. Allard vous demande, nie dit-il, et vous ne serez pas arrêté si vous voulez consentir à quitter la France. Le préfet est comme vous très-exaspéré. M. Allard veut arranger tout cela pour éviter un malheur. Il se prépare une expédition pour la Pologne; si vous voulez en faire partie, on vous donnera tout ce qui vous sera nécessaire.
—Je ne puis consentir à faire partie d'une nouvelle expédition ; quand bien même j'accepterais ce que vous me proposez, il me serait impossible de faire seulement une étape. Voyez l'enflure de mon pied , elle me permet à peine de me tenir debout. Mon côté est encore tout sanglant.
Palestrineau parut touché du triste état dans lequel je me trouvais.
— En effet, me dit-il, vous devez terriblement souffrir; M. Caussidière ignore sans doute cela.
— Il le sait parfaitement, voilà ce qui m'exaspère. Encore si je souffrais seul; mais il n'ignore pas qu'il torture en même temps ma femme et mes enfants. Il va plonger toute une famille dans le désespoir.
— Venez voir M. Allard, il vous attend sur le
Pont -Saint-Michel ; peut-être écoutera-t-il vos raisons.
Je me décidai à partir avec lui. Arrivé au Pont- Saint-Michel, je trouvai M. Al lard. C'était la première fois que je voyais ce personnage, dont j'avais si souvent entendu parler.
— Pourquoi, lui dis-je en l'abordant, le préfet veut-il m'expatrier?
— J'ignore, répondit-il, le motif d'une résolution aussi extrême.
— Il n'y a pas de loi qui autorise un magistrat k exiler sans jugement un citoyen, quelle que soit la nature du crime ou du délit qu'il a pu commettre ; c'est de l'arbitraire.
— En révolution, mon cher, rien n'est illégal. Je comprends Caussidière : vous le gênez, il se débarrasse de vous ; c'est tout naturel. Allons, il faut vous résoudre à faire ce voyage ; vous en reviendrez. Vous êtes jeune, déterminé ; vous verrez du pays et ferez peut-être fortune par lk. Palestrineau vient de me dire votre état de souffrance. Je vous paierai la diligence jusqu'à Strasbourg, et je vous donnerai en outre une somme d'argent pour vos besoins. Est-ce que votre femme aussi ne sera pas plus tranquille que de vous voir constamment en butte aux perséeptions?
Je me décidai. Le lendemain, Palestrineau vint me chercher pour me faire enrôler dans la légion polonaise, dont le recrutement se faisait rue de
l'Arbalète; il m'acheta en même temps l'uniforme de cette légion et le fourniment complet. Puis il paya la diligence, et je partis muni d'un passeport pour le grand-duché de Posen.
« Je reviendrai bientôt, dis-je à Paleptrineau en le quittant, le règne de ces gens-là ne peut durer, ils usent trop vite du pouvoir. » '