‹ La naissance de la république en février 1848Chapitre 36 sur 38 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Les Polonais. — Le Roi de Prusse* — Les bords du Rhin. Magdebourg. — Eisleben.— Retour.

Cependant depuis plusieurs jours déjà la colonne polonaise était à Strasbourg; d'autres colonnes arrivaient ou étaient attendues de jour en jour; Tordre du départ n'arrivait pas. Ceci a besoin de quelques explications.

Après Février, certains membres du Gouvernement provisoire songèrent à faire de la propagande armée; mais, n'ayant pas la majorité dans le conseil, ils résolurent d'agir d'une manière inostensible; aidés par leurs agents secrets , ils organisèrent les bandes de volontaires dont nous avons vu le sort en Belgique et en Allemagne,

Quant aux Polonais, le cas était tout autre ; les sympathies qu ils inspiraient, leur nationalité reconnue chaque année par la Chambre des Députés,

semblaient leur donner le droit de fonder les plus légitimes espérances sur l'avènement de la République, avènement auquel ils avaient concouru en combattant vaillamment en Février. Mais l'éloignement de la Pologne, les embarras inséparables d'un nouveau gouvernement rendaient ces espérances difficiles à réaliser, du moins de longtemps : il fallait tout attendre des circonstances, et saisir l'occasion favorable lorsqu'elle se présenterait.

Cette occasion parut se présenter bientôt : la révolution de mars, qui chassait le roi de Prusse de Berlin, fut en partie l'œuvre des Polonais. Tout le monde se souvient de Mierowslawski porté en triomphe et forçant Frédéric-Guillaume à se découvrir devant les cadavres des hommes du peuple tués pendant l'insurrection. La confiance des Polonais devint donc légitime , surtout lorsque le roi de Prusse, effrayé de leur influence k Berlin autant que de la révolution française, feignit, pour gagner du temps, d'abandonner ses droits sur le duché de Posen et de le déclarer indépendant, s'en référant, du reste, à la décision de l'Assemblée allemande qui allait se réunir à Francfort.

L'empereur d'Autriche, chassé de Vienne à son tour, promit la liberté à la Gallicie. Alors les Polonais répandus dans l'Allemagne se rendirent de toutes parts dans le duché de Posen. Mierowslawski à leur tète somma le roi de Prusse de tenir sa promesse, Les ordres partirent bien de Berlin pour que

la citadelle de Poseii loi fût remise; mais le gouverneur, qui avait des ordres secrets, réfute d'obéir, et Mierovrslawski courut aux armes.

L'enthousiasme n'avait pas été moins grand en France qu'en Allemagne ; de toos côtés les Polonais accouraient à Paris et formaient de nombreuses colonnes, qui devaient être commandées par les vieux chefs qui en 4830 avaient fait trembler le czar. Les plus impatients partirent par petits détachemenu, et arrivèrent à Cracovie, où ils furent fort mal accueillis par les Autrichiens. 11 y eut nne espèce d'insurrection, et une trentaine d'entre eux périrent dans le combat* Une partie te jeta dans les Carpalhes, et l'autre revint fe Paris pour y raconter la perfidie du gouvernement autrichien. Leurs récits commentés dans les clubs servirent de prétexte à ceux qui organisèrent l'affaire du 4 5 mai.

Ces premiers détachements avaient obtenu leur passage par le chemin de fer du Nord ; mais le Roi des Belges, ne se souciant que fort peu de voir tous ces révolutionnaires traverser ses États, et craignant la contagion de l'enthousiasme» refusa le passage par ses chemins de fer. Il ne restait donc plus qu'une route ouverte pour gagner l'Allemagne» celle de Strasbourg. Mais c'était un temps précieux que l'on perdait, puis des difficultés s'élevaient déjà dans le duché de Posen ; le Roi do Prusse reprenait pea*à*peu la direction des affaires» Les chefs

les plus sages comprirent que c était partie perdue, et qu'il fallait attendre encore.

Mais on ne remue pas en vain les masses : on avait dit à la foule des exilés : « Vous allez revoir votre patrie, » aucune considération ne pouvait les retenir. Il y eut donc scission violente entre les modérés et les exaltés ; ceux-ci résolurent de partir quand même, et se choisirent de nouveaux chefs.

On partit donc de Paris avec grand cortège : on avait adopté un uniforme pour se faire remarquer et exciter l'intérêt sur le passage de la colonne, composée partie de Polonais, partie de Français. On traversa la France aux applaudissements des populations, toujours sympathiques à la cause polonaise; on recueillit de nombreuses souscriptions dont certains chefs s'attribuèrent la plus grande part. Mais il avait fallu s'arrêter k Strasbourg ; les gouvernements allemands s'opposaient au passage de troupes aussi nombreuses dans un moment où leur propre pays était travaillé profondément par l'esprit révolutionnaire.

Lorsque j'arrivai, l'un des chefs, Madjinski était à Francfort pour solliciter de l'Assemblée allemande le passage à travers les États de la Confédération. Il obtint, et difficilement encore, que nous passerions par fractions de soixante hommes au plus. On lui avait reproché d'avoir enrôlé des Français. Madjinski nia le fait, et pour donner le change, on ajouta à .nos noms la Anale ski: ainsi je

fus Chenowski, né à Varsovie. Le préfet de Strasbourg ignorait sans doute cette petite supercherie, car il signa notre feuille de route.

Quoi qu'il en soit, la réponse donnée à Madjinski ne nous satisfit pas : on délibéra, et le résultat de la délibération fut que le lendemain on passerait le pont de Kehl, tambours en tête, sans se soucier davantage des deux pièces de canon chargées à mitraille qui défendaient le passage, ni des deux régimentsquitenaientgarnison dans cette ville à cause des fréquentes incursions des réfugiés allemands.

Cette belle résolution excita notre enthousiasme au plus haut point : nous nous disputions l'honneur de passer les premiers et d'entraîner par notre mort assurée, mais glorieuse selon nous, une guerre européenne. C'était même là notre but, car nous étions persuadés que, par suite de ce massacre, la garnison de Strasbourg et la population entière de cette ville étaient déterminées à nous venger en franchissant le Rhin.

Je n'ai jamais pu savoir ce qui s'était passé entre les chefs de la colonne et ce qui put changer leur résolution : j'ai cru que ce n'était peut-être qu'une épreuve pour s'assurer de notre courage. Le lendemain, en effet, cinquante-cinq hommes furent désignés et partirent. Je me trouvai dece premier départ.

Nous saluâmes en passant le monument que l'armée du Rhin fit élever à Desaix entre le grand et le petit Rhin; puis, au milieu du pont, nous tour-

nâmes une dernière fois nos regards vers la France, et tons ensemble nous poussâmes le cri de : Vive la République ! Quant à moi, je songeais avec tristesse à ceux que j'aimais, et je cherchais à oublier Ceux qui me forçaient ainsi à quitter ma patrie. Un instant après nous prenions le chemin de fer, et je fus bientôt distrait de mes sombres rêveries par la beauté des sites qui se déroulaient à nos yeux.

Entraînés à toute vapeur, nous voyions d'un côté fuir la haute flèche de Strasbourg, de l'autre se dé' veloppet le majestueux panorama des Alpes-Rhénanes, dont les cimes lointaines se perdaient dans l'horizon. Nous passâmes devant Rastadt, lieu qui plus tard devait être funeste à quelques Polonais de notre compagnie, qui y furent fusillés dans la dernière insurrection du duché de Bade. Nous vîmes aussi Carlsruhe et son parc magnifique, et bientôt nous arrivâmes à Manheim, uûe des plus jolies villes de l'Allemagne*

On nous avait préparé une réception qui devait être brillante ; mais l'autorité qui, craignait quelques désordres, nous fit monter dans des voiturel au sortir des wagons, et traverser rapidement la ville. On criait vive la Pologne! sur notre passage, et le9 dames agitaient leurs mouchoirs pour nous témoigner leur sympathie*

Nous primes ensuite le bateau à vapeur, où un dtner très- confortable nous fut servi de la part du grand-duc* Nous arrivâmes à Mayenca Vers cinq

heures du soir ; c'était le jour de Pâques, et toute la population, prévenue de notre arrivée, nous attendait sur le quai. Chacun de nous fut enlevé par les habitants, qui se disputaient littéralement notre possession. L'hospitalité me fut offerte par M. Sehmain, restaurateur, rue des Tombeaux-Saints ; je fus reçu par ce brave homme comme un vieil ami; il s'empressa de me faire visiter la ville, où je remarquai surtout la cathédrale avec ses curiosités antiques, la statue de Guttemberg, que trois villes Mayence, Strasbourg et Harlem, i?e disputent l'honneur d'avoir vu naître. Mes hôtes, dans chacune de ces trois villes, m'affirmèrent que le célèbre inventeur de rimprimcrie était leur compatriote.

Après le souper, son fils me fit assister à plusieurs clubs en plein vent. L'un entre autres, composé de gardes nationaux armés et qui se tenait fous un réverbère, piqua vivement ma curiosité. On y discutait de la prochaine réunion de la rive gauche du Rhin et la France. * Que la France, s'écriait un fougueux orateur, nous envoie deux régiments, et nous chasserons oes mannequins-là ! » Il désignait d'un geste de mépris une patrouille d'Autrichiens qui passait. « Nous irons, ajoutait il , porter au Champ-de-Mars le drapeau du département du Mont-Tonnerre.» Notre présence, comme on le voit avait échauffé les têtes.

Ce fut bien alors l'occasion pour la France de reprendre ses anciennes limites ; les populations,

restées françaises malgré leur longue adjonction à l'Allemagne, nous appelaient de tous leurs vœux et se seraient levées comme un seul homme à l'approche de nos armées. Le roi de Prusse aurait volontiers échangé son titre de roi contre celui d'empereur d'Allemagne, et la République française, en appuyant sa prétention contre l'Autriche et la Russie, eût obtenu facilement, en échange de son appui, la rive gauche du Rhin, sa frontière naturelle.

Mais une coterie choisit pour ambassadeur en Prusse un homme qui n'était rien moins que diplomate, et qui au lieu d'encourager les patriotiques inspirations de Frédéric-Guillaume, préféra s'allier aux cl u bis te s et aux démagogues de Berlin. Le roi, voyant qu'il n'y avait pas à compter sur l'appui d'un gouvernement qui se faisait représenter d'une manière aussi inhabile, se jeta malgré lui, et malgré la volonté hautement manifestée de son peuple, dans les bras de la Russie.

La fraction turbulente du Gouvernement provisoire ne rêva que l'alliance de Républiques microscopiques et imaginaires, et ne voulut pas comprendre que le seul et véritable allié de la France était l'empire d'Allemagne. C'était une digue puissante opposée aux envahissements de la Russie et un acheminement vers la reconstitution de toutes les nationalités européennes.

Cette réflexion est le résultat de mes conversations avec certains hauts personnages que j'eus

occasion de voir pendant mon séjour en Allemagne.

Tous les habitants de Mayence étaient venus audevant de nous à notre arrivée; le lendemain matin à cinq heures, ils nous reconduisirent au bateau à vapeur qui nous attendait. La nuit s'était passée en fêtes.

La plus belle partie du voyage sur le Rhin est sans contredit celle qui se trouve comprise enlre Mayence et Cologne. Le fleuve coule entre deux montagnes, dont les pics quelquefois inaccessibles sont couronnés de vieux châteaux en ruines, derniers vestiges de la puissance féodale. Toute la partie qui fait face au midi est couverte de vignes d'une grande richesse. C'est là que se trouve le fameux vignoble de Johannisberg , appartenant au prince de Met ter nich. Les mariniers nous firent la galanterie accoutumée en passant auprès d'un écho produit par deux gorges de montagnes et qui se répète quatre ou cinq fois ; ils tirèrent deux coups d'une petite pièce de canon destinée à cet usage.

Nous ne fîmes qu'apercevoir Coblentz et la forteresse xTErhinbrestein, ainsi que les autres villes qui bordent le Rhin des deux côtés, et nous arrivâmes à Cologne.

La première chose que je cherchai en entrant dans cette ville fut la maison de Jean-Marie Farina; mais quel ne fut pas mon étonnement en trouvant que cette ville n'est peuplée que des descendants du célèbre inventeur de l'eau de Cologne

et que tous ont éerit sur leur enseigne Jean-Marie Farina, seul possesseur de la véritable Eau de Cologne. Ne confondez pas mon établissement avec celui des charlatans qui m* environnent. Puis, sur les volets, des réclames à rendre jaloux le père Aimés, du Bazar Provençal.

Cologne est une belle et grande ville; sa cathédrale mérite la réputation dont elle jouit.

En quittant Cologne, nous traversâmes le Rhin sur un pont de bateaux. Le fleuve coule en cet endroit dans sa plus grande largeur. Nous prîmes le chemin de fer, qui nous conduisit, en passant par Dasseldorf, jusqu'à Minden, ville forte de la Westphalie. Là nous fûmes arrêtés par ordre du gouvernement prussien. Ce brusque changement dans sa conduite à notre égard avait pour cause la guerre acharnée que Mierowslawski faisait à la Prusse dans le duché de Posen. Nous restâmes ainsi pendant huit jours logés dans une baraque du chemin de fer et nourris par les habitants, que nous payions de leur hospitalité par des concerts, fort suivis des dames de la ville.

Enfin, fatigués de ce séjour qui menaçait de se prolonger indéfiniment, nous décampons un beau matin sans tambour ni trompette, et nous reprenons notre marche à pied en traversant une partie du Hanovre et les petits duchés.

C'est pendant cette marche que nous eûmes occasion de visiter plusieurs champs de bataille illus-

très par nos pères ; 1a ?ue de noms français gravés sur des tombeaui nous rappela la patrie absente, et nous saluâmes oes héroïques débris, de l'hymne qui conduisit jadis nos armées à la victoire; daus fin pieux recueillement, nous entonnâmes la Marseillaise.

Nous marchâmes ainsi pendant quatre jours jusqu'à Hildesheim, pu on nous accorda de nouveau le chemin de fer, qui nous conduisit àMagdebourg en passant par Brunswick. On nous fit traverser silencieusement la ville, et on nous logea dans les fossés de la citadelle, puis de là on nous dirigea par compagnies sur différentes villes de la Saxe prussienne,

Ma compagnie fut envoyée à quatorze lieues d* Halle, dans une ville de mineurs appelée Bisleben. Nous eûmçs bientôt fait connaissance avec les bons habitants de cette ville, qui devinrent nos amis. C'est là qu'est né Luther, et Ton conserve précieusement sa maison telle qu'il l'habita; on en a fait un petit musée.

Je visitai les mines d'argent, qui sont très-profondes , peu productives , et occupent cependant quatorze mille mineurs : c'est la seule richesse du pays.

Le 4 8 mai j'appris les événements qui venaient de se passer à Paris, et la déconfiture de Caussidière. Je m'empressai de demander mon passeport pour la France, où je pouvais rentrer désormais. J'entraînai avec moi dix-neuf de mes camarades ;

sur notre route se trouvait le lac de Mansfeld, qu'il nous fallut traverser sur une étroite chaussée qui le sépare en deux parties. Une violente tempête avait soulevé ses ondes, et comme la nuit était noire, nous ne nous aperçûmes du danger que lorsque nous fûmes arrivés au milieu de la chaussée. Une vague énorme qui la balayait faillit nous engloutir, et ce ne fut qu'après de grands efforts que nous parvînmes à nous réunir à l'autre bout de la route.

Je revins en France en traversant la Belgique ; arrivé à Lille, on me donna un passeport dans lequel /malgré mes énergiques réclamations, j'étais qualifié de réfugié polonais, et on m'assigna la ville de Meaux pour résidence. Je pris donc la route de cette ville à marches forcées, et malgré la défense expresse du préfet de Lille, je me rendis directement à Paris.

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