REPRISE DES OBSERVATIONS
Le 96 juin, la jeune Marthe revient nous trouver dans la même salle que pour les premières séances. Avant de reprendre son éducation visuelle, nous la conduisons à la chambre noire et dans la pièce réservée aux grands appareils d'optique pour examiner ses deux yeux.
A l'œil gauche, toute trace d'iritis a disparu, mais le eristallin ne s’est pas résorbé comme nous l'espérions, il obstrue encore victorieusement la pupille. Il a perdu une partie de son épaisseur, il est plus pâle, moins crayeux, d'un blanc grisâtre. L'examen au biomicroscope, avec le pinceau lumineux de la lampe à fente dirigé presque perpendiculairement sur un œil qui fuit vers l'angle interne et supérieur de l'orbite, montre une diminution de densité de cette galette opaque, une synéchie postérieure l’unit, en bas et en dedans, au bord de l'iris, petit tractus fibreux qui a résisté à l’action des mydriatiques. Cependant, l'intervention n'a pas été vaine, puisque le bord inférieur du cristallin se trouve maintenant au même niveau que le bord pupillaire ; un léger vide se montre sous lui, et notre malade nous dit avoir, de son œil gauche, une plus grande sensation de « clair ».
L'œil droit, maintenu pendant cette période de repos forcé à l'abri de la lumière sous la coque rigide d'un bandeau coquille, n'a pas subi de changements. Les petites masses cristalliniennes qui subsistaient dans le champ pupillaire à l'époque des premières séances ont persisté. Elles occupent la moitié nasale de la pupille; la moitié temporale, complètement libre, laisse pénétrer la lumière. Par ce demi-cercle pupillaire, l'ophtal-
AO
moscope éclaire le fond de l'œil: L'examen ophtalmoscopique est rendu difficile par les mouvements nystagmiformes du globe qui, encore peu obéissant à une action musculaire volontaire, fuit la lumière vive et se met en strabisme interne accentué.
Cependant, avec beaucoup d'attention et de patience, nous
finissons par apercevoir un fond d’œil sain et une papille normale, rase, régulièrement circulaire, qui passe et repasse rapidement dans la zone rétinienne qu'il nous est possible d'éclairer et de voir.
. Le faisceau lumineux du biomicroscope, éclairant fortement ce reste de lentille cristallinienne, nous fait voir qu'elle n’est pas d'une consistance régulière. Elle paraît telle une gelée blanchâtre, où trois à quatre points plus opaques et crayeux indiquent une densité plus grande de la masse. Derrière elle et bombant vers le vitré, la capsule postérieure du cristallin peut être vue, transparente, par l’arlifice de la lumière réfléchie qui montre là une zone miroitante et unie. Aucune adhérence n unit ce débri cristallinien non résorbé à l'iris. C'est par cette demifenêtre pupillaire qui lui est ouverte sur le monde extérieur que notre malade voit.
Quand une lumière trop vive n’agit pas sur lui, l'œil quitte
sa position de retraite en strabisme interne accentué, et le pôle
antérieur du globe réapparaît entier dans la fente palpébrale ; les grands mouvements irréguliers ont disparu, il ne persiste plus qu'un léger mouvement de nystagmus oscillatoire.
Nous reprenons alors l'étude de notre malade, assise en même place et en même position qu'autrefois. Le bandeau enlevé, nous lui demandons ce qu’elle voit.
— Je vois toujours pareil — le jour très clair — les murs verts, la porte plus foncée... ça fait vide. Si je regarde en haut, vers le plafond, il y a quelque chose de blanc dans le milieu — de votre côté, je vous vois, c’est blanc.
Nous lui présentons maintenant, tenus au bout d'une longue pince pour qu'elle ne puisse deviner et suivre les mouvements de notre bras, différents cartons, de tailles, de couleurs et de formes diverses.
Au delà de 50 centimètres, Marthe M... n'aperçoit que des taches colorées, elle ne peut en indiquer la forme, non plus que la grandeur ou la distance. Elle nous dit : « Je vois quelque chose de blanc devant moi, je ne sais pas ce que c’est. C'est immobile, ça bouge maintenant. »
A partir de 50 centimètres, elle distingue nettement les cartons blancs et noirs. Sans erreur, elle indique la forme d'un carton carré de 10 X 7 centimètres, reconnaît qu'un carton de 20 X 12 centimètres, tenu à la même distance, lui paraît deux fois plus grand que le précédent. Un cercle blanc de 6 centimètres de rayon est reconnu comme un rond; après lui, nous montrons un triangle isocèle aux côtés de 13 centimètres, il est longuement examiné par notre malade qui nous dit que c'est un rond. Après d'autres essais et de bonnes reconnaissances de rectangles colorés qui doivent êtré présentés à des distances plus proches, le rouge étant reconnu avant le vert et le bleu. le même triangle revient devant son œil. Marthe, à nouveau, le prend pour un rond. Nous le lui faisons alors toucher, elle reconnaît immédiatement le triangle dès que ses doigs en ont parcouru les côtés. À la fin de cette séance, elle ne renouvelle pas sa double erreur du début. Un disque de Placido, à anneaux alternativement blancs et noirs, est tenu devant ses yeux à distance convenable.
— C'est un rond — il y a du blanc et du noir.
Après un examen à plus courte distance, elle trouve les raies noires et les raies blanches en rond.
Le même disque, à raies blanches, rouges et bleues, nous prouve que certaines couleurs sont encore mal reconnues, car si elle indique bien la forme circulaire du disque et l'existence d'anneaux blancs à la première inspection, les anneaux rouges ne sont reconnus qu'après un examen prolongé; malgré que nous la priions de faire attention, les anneaux bleus ne sont vus que comme des raies sombres auxquelles elle ne peut attacher un nom de couleur.
Chaque fois que nous lui ayons présenté un de ces cartons ainsi devenus tests d’épreuve, nous avons prié Marthe de nous