‹ La nation canadienne [microforme]Chapitre 52 sur 78 · RE" À · texte numérisé non relu

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rent de celui dont se servirent leurs aînés du dixseptième et du dix-huitième siècle.

Or, tout ce bouillonnement d'idées, toute cette fermentation de connaissances nouvelles, tout cela est arrivé aux Canadiens, non pas par nous, séparés d'eux depuis près de deux siècles, mais par le canal des publications et de l’enseignement anglais. Quoi d'étonnant à ce que .ce passage, comme à travers un crible étranger, ait laissé à leur langue scientifique et littéraire une certaine saveur britannique, et qu'on y rencontre aujourd'hui quelques expressions et quelques tournures anglaises!

Le langage judiciaire, surtout, a été particulièrement envahi par l’anglicisme. Un Canadien de beaucoup d'esprit, M. Buies, qui, sous le titre : « Anglicismes et Canadianismes » , a écrit une série d’articles pour signaler le danger de laisser ainsi envahir la langue française par des expressions, et surtout par des tours de phrase contraires à son génie, a lancé cet anathème contre le langage bizarre que se sont forgé, à l’aide de mots anglais, les hommes de loi canadiens : « Ilest impossible, dit-il, de comprendre « quelque chose à la plupart de nos textes de lois, de « nos bills et de nos documents parlementaires. »

La rédaction et les termes en sont en effet totalement différents de ceux auxquels nous sommes habitués en France. Oscrions nous en faire un reproche à nos compatriotes d'Amérique ? Leur réponse ser»it trop facile : — Qui nous a appris à faire nos lois? pourraient-ils répondre; est-ce vous? Alors que nous

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vivions sous le même sceptre, vous ne saviez pas vous-même faire les vôtres! Ceux qui nous l'ont appris, ce sont les Anglais; instruits par eux, quoi d'étonnant à ce que nous ayons retenu certaines des formules de leur procédure législative et parlementaire ?

L'auteur d'un très remarquable travail sur la constitution canadienne, travail très précis et très clan quant au fond, très châtié et très pur quant au style, M. Mignault, prévient lui-méme dans sa préface le lecteur français de la nécessité où il est contraint, par son sujet méme, d'employer certaines tournures, certaines expressions anglaises :

« Il n’y a pas jusqu’à la langue, dit-il, qui n’éprouve «des difficultés réelles à traiter une science qui est « presque exclus ÿement anglaise, et le lecteur devra “nous pardonner des expressions comme aviseur, « originer, et tant d’autres qui ont presque acquis le « droit de cité dans le langage parlementaire et qui « se sont glissées sous notre plume (1). »

Pour les mêmes motifs, cette incorrection et cette obscurité ont envahi le barreau, et voici le jugement, beaucoup trop sévère, je crois, porté sur lui, — d'une façon plaisante qui en fait passer l'exagération, — par M. Buies, dans les articles cités plus haut : « Dût le barreau tout entier se ruer sur moi, je dirai « qu'en général nos avocats ne parlent ni l'anglais ni

(1) Micnauzr, Manuel de droit parlementaire. Montréal, 1887, in-12.

« le français, mais-un jargon coriace qu'on ne peut « comprendre que parce qu'on y est habitué, et parce « que l’on sait mieux ce qu'ils veulent dire que ce « qu'ils disent. »

C'est là une grande sévérité pour quelques expressions anglaises échappées dans le feu d’une plaidoirie, mais l'amour de la langue française anime M. Buies, ex certes, ce n’est pas à nous à l’en blämer.

Dans la presse aussi, on relève quelquefois, — non pas dans les articles de fond, confiés la plupart du temps à d’habiles rédacteurs, mais dans les informations et les faits divers, laissés aux débutants, — des expressions singulières, et des traductions assez bizarres des articles anglais. Les méprises de ces jeunes traducteurs sont parfois amusantes, et leurs confrères se plaisent à les relever d'une façon quelque peu malicieuse. L'un a traduit les mots : spring carriage (voiture suspendue), par : voiture de printemps. Un autre annonce que l'Angleterre a envoyé un homme de guerre (man of war, vaisseau de ligne) en Extrêéme-Orient; un troisième, que les Banques de la Seine (banks, les rives) sont inondées par la crue du fleuve! On a trouvé mieux encore. La traduction d'une dépéche d'Ottawa, du 21 août 1890, qui fit le tour de la presse canadienne, annonçait que le général Middleton, l’ancien commandant en chef de l’expédition du Nord-Ouest, alors traduit devant une commission d'enquête pour avoir rappoñté de sa campagne beaucoup trop de fourrures et pas assez de gloire, se déclarait prét, s’il était poursuivi,

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