LOGIQUE, MORALE DE L'AUTOMATE
Sous les murs de Troie, les dieux se prennent à la gorge : chaque camp a les siens. Le destin est un poète plus suivi et plus hardi qu'Homère. Il affronte toujours les dieux. Ils mènent la bataille dans toutes les grandes guerres, à Salamine et à Zama, à Poitiers et à Bouvines. Mais jamais de plus près, ni plus universellement qu'aujourd'hui : la terrible guerre de la race contre la nation touche
à la cime : elle dure depuis cent vingtcinq ans, et le combat n'est pas moins immense dans le temps, qu'il n'est sous nos yeux dans l'espace : la Marne, l'Yser et Verdun, autant de scènes au troisième acte du drame qui commence à Valmy.
Bismarck avait une espèce de rancune furieuse contre Apollon. La France était pour lui Athéna, Vénus, Apollon et les Muses, tout ce qui lait la joie et la beauté de vivre. Il avait le sens des dieux, ce rude forgeron, le plus impitoyable des hommes pour ses ennemis, le plus geignard et le plus faible pour lui-même. Il jileure, le misérable, sur ses propres peines, lui qui aurait voulu mettre Paris en cendres; lui, de qui la j>ieuse femelle se réjouissait que les <anf»ns )>ru<siens
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dussent tuer un grand nombre de petits enfants dans la Viile meurtrie. Les dieux barbares sont ainsi : ils n'ont de cœur et de raison que pour eux-mêmes ; et pour leurs fidèles, les dieux étrangers n'ont pas de sens. Bismarck ne se prenait pas pour un Dorien : il n'avait que de la haine et du mépris pour la friperie grecque.^
A vrai dire, il faut convenir que les dieux se mesurent aussi dans toutes les amours puissantes, quand elles ont mal tourné. Les amants qui se déchirent ne savent pas qu'ils servent de champ clos à d'éternelles déités.
Derrière les rois, au milieu des peuples ou à la tête des armées, les dieux sont toujours là. Un peuple qui croit avoir un dieu pour soi seul, est une race. Point
d'étendard qui parle plus haut : il couvre toutes les entreprises; il bénit tous les crimes et rallie tous les partis. Il n'y a pas de différence entre un prêtre fanatique et le socialiste allemand, qui invoque la mission de sa race pour imposer l'ordre socialiste à l'Europe.
Cette prétention d'être religieux et d'avoir un dieu à soi, un letiche absolu, semble le comble de la bêtise. Pourquoi la laideur morale n'aurait-elle pas sa perfection ? Les sauvages n'y peuvent atteindre, faute de clergé et de philosophie. Us ont bien lieu de s'en plaindre : l'idée du Gott mit uns est à eux comme à vous. Le trou[)eau n'a pas le plus petit sens du droit, purgé de l'intérêt égoïste : il y faut la conscience et le respect d'un objet
en dehors de soi. La raison même, pour la race, est uniquement ce qui la justifie.
La barbarie allemande ne serait pas si parfaite ni si redoutable, si elle n'était l'œuvre de la science. Mais ici la science a cultivé la nature. Ils sont barbares par doctrine : ils le sont avec rigueur. Tous leurs crimes sont corollaires d'impitoyables théorèmes. Leurs savants, leurs chimistes, leurs historiens, leurs philosophes les élèvent à se faire une gloire et un devoir de la barbarie : ils l'appellent leur mission. Et parce qu'elle est savante, la barbarie ne leur paraît pas seulement légi-
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lime : ils en rient, ils sont persuadés qu'elle est le plus haut degré de la civilisation.
Cependant, on ne fait rien pousser sur une terre, que le sol ne s'y prête. La barbarie savante est l'œuvre des docteurs et des universités, parce que la race y concourt. A ces fourmis, la science a fait de la logique une morale sans retour. Pourvu qu'une machine marche parfaitement, elle n'a pas besoin de conscience ; et de bons rouages valent mieux que de- scrupules.
Dans l'Allemand, le barbare et l'automate d'État coïncident : ils sont bien l'homme tel que la science le prépare et l'État le désire. Us sont géomètres, ils veulent établir dans le monde un Empire selon la géométrie.
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Il faut prendre garde que l'Allemand s'indigne ou s'esclafte de rire, si on parle de sa servitude et de sa barbarie. Ils s'assurent entre eux de leur supériorité en tous les ordres. Ils se croient seuls bons, seuls vrais, seuls sages, seuls libres. Leurs théologiens et leurs docteurs aidant, les Allemands ont fini par concevoir une bonté allemande, une vertu allemande, une vérité, une sagesse, une liberté, propres à l'Allemagne seulement, comme son Dieu, où le reste du monde n'est pas digne d'entrer. D'une part, tous les hommes ; de l'autre les Allemands.
S'ils nous semblent esclaves, c'est que nous ne sommes pas capables d'entendre leur liberté; et si nous l'étions de connaître leurs incomparables sentiments,
nous comprendrions que hiur système de la terreur, de l'épouvante et du massacre est un miracle de la charité allemande.
Non, ce n'est point par hasard que l'homme allemand tend à ne rien être quun rouage dans la machine de l'État : pas plus que la brutalité de l'appétit n'étoutte en lui, par hasard, toutes les fois qu'il le faut, la révolte et le cri de la conscience. Non. La nature se plie ici à la doctrine. Et la doctrine ne fait que renforcer l;i nature. La politique est le signe de la nature même, et une nature seconde. Pas plus qu'il n'a l'esprit de finesse, l'Allemand n'a l'esprit libre. Ils ont l'âme ng^ide et non j)as droite : ils sont logiques et non pas justes, ^uî^nd il inel- Irail toute la .science du monde dans la
barbarie, l'Allemand est barbare de naissance, et l'est avant d'être savant.
Il vit dans la classe et la tribu. Il est à l'aise dans la quantité et la matière. Il est naturellement atome et cellule. Tout ce qu'ils pourront dire là contre a peu de poids. Leurs plus grands hommes les accusent. Et même, quand ils se fâchent contre leur peuple, il est affreux de discerner qu'ils ont part aux laideurs qu'ils lui reprochent. Gœthe est allemand ))ar le sens de l'obéissance, poussée jusqu'à une demi bassesse. Son caractère est sans courage; et on s'étonne de la platitude dans un si grand esprit. Beethoven et Wagner sont allemands par la brutalité et le manque de tact : tant la race est du troupeau, que ses princes y tiennent
encore par une patte. La violence et l'indélicatesse ont des elïets divers dans les maîtres et dans les esclaves; mais elles ont la même racine. Le culte de la force n'est pas moins réel, ni moins riche en outrages, dans ceux qui manient le fouet et dans ceux qu'on flagelle.
Même le génie, chez eux, hait la liberté pour les autres hommes. Il ne ménage jamais ceux qu'il mesure, et qu'il trouve moins forts que lui. Les meilleurs Allemands ne conçoivent la grandeur que dans l'abaissement d'autrui. Ils vivent tous, à leur insu, dans la loi de nature : la lutte est féroce : il leur plaît qu'elle soit éternelle. Il faut des vainqueurs; et il faut des vaincus.
La culture des Allemands est dans
leurs livres, et la barbarie est en eux. Mais, bien pis : la bonté des Allemands n'est pas plus en eux que dans leurs livres. Il n'est pas besoin de miracle pour retrouver la France de Jeanne d'Arc et de la Révolution dans la France armée de l'Yser et de la Marne. On ne reconnaît pas moins dans Frédéric l'Allemagne de Bernhardi. Point d'abîme entre Ostwald et Fichte, entre Schlegel et les dix mille docteurs qui prêchent la race élue. 11 n'y manquait que le système : il est achevé aujourd'hui.
Dans ce monde des automates, la science est d'État. La vérité est donc lÉtat. La
vérité est tout cequisertlarace.il n'est pas d'autre mensonge que de nuire à l'État.
Si l'État a fait les savants à son image, ou si les savants ont créé l'État des automates, on en dispute. A l'origine, les savants ne diffèrent pas beaucoup, en Prusse, des commis et des hobereaux.
Les guerriers ont le droit d'aînesse sur les docteurs ; mais ils sont de la même famille. En tout cas, Fichte et Blucher, Gausewitz et Hegel sont du même âge :
l'État allemand est né de cette volonté et de cet esprit.
Pour l'automate, sujet et soldat de l'État prussien, il n'est point de vérité, .sinon celle de la doctrine. Que la vérité, d'abord, soit utile. La science d'État l'enseigne. Hors la foi, pas de .salut.
Il faut bien se mettre dans la tête que la science d'État donne lieu à une théologie plus roide et plus dure que toute religion révélée. Par le fait de la science et la présomption d'une autorité fondée sur la seule raison, la théologie de la science ne comporte aucune hérésie.
Le mensonge peut être la vérité de l'automate, si l'intérêt de l'État l'exige. L'intérêt est la respiration même de la race. Comme tout le monde, la race aspire l'air pur des idées et des faits ; et elle le rend en mensonge : c'est l'acide carbonique, le poison qu'élabore la chimie de l'intérêt.
Elle n'est pas assez sûre de son excellence, si elle ne croit à l'infamie des autres nations. Elle ne se loue pas assez
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de vivre, si elle ne donne la inorl à qui lai fait ombrage. Elle n'est point nourrie, si elle ne prive les autres de nourriture. Elle n'a point de droits, si les autres en ont. On ne lui fait pas sa place, si elle ne la prend pas toute et n'en laisse plus aucune à personne. \ elle seule toutes les victoires, parce que seule elle mérite de vaincre. Elle dévorera les autres peuples, parce qu'elle a besoin de leur substance ; et ce sera pour leur bien, parce qu'elle doit s en trouver bien. Ainsi de suite à l'infini. Lu loi^ique de l'appétit n'épargne rien.
Quoi ? la nice ne viole pas les traités : elle ne les a pas signés, quand ils ne sont pas à son avantage. Elle ne doit pas le respect, H on le lui doit. La s-gnature
ne lie que la partie trop faible pour l'effacer.
Dans la guerre, elle n'est jamais battue : parce qu'il est sacrilège de croire qu'elle puisse l'être. Elle ne fait pas dix mille prisonniers par mois : elle en fait dix millions, parce qu'elle est digne de les faire. Et si elle n'a pas encore conquis toute l'Europe, c'est tout comme, puisqu'elle la conquerra.
Tel est le jeu de la respiration allemande, et l'acide du mensonge qu'elle rend par cent millions de bouches, toutes moins empoisonnées que les esprits. Ils se sont donné un Dieu sans pitié et tout logique : en retour, ce Dieu ne veut connaître d'hommes qu'eux seuls, et il doit leur livrer le monde.
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La barbarie savante des Allemands est un abus de la logique. Ils sont bourreaux par logique. Ils vont par logique contre tous les sentiments humains. La logique les égare sur leur intérêt même. Us se font haïr, croyant se faire craindre. Ils suivent jusqu'à la déraison la politique sanglante de leurs maîtres : chacun d'eux consent à" la race un entier sacrifice. Et par logique enfin, ils mènent une guerre farouche qui leur fera perdre tout ce qu'ils voulaient gagner.