FOURMIS D'ÉTAT
MÊME Prussien, l'homme ne naît pas fourmi d'État. Pour en faire un automate, il faut la discipline. Un enseignement qui s'étend à tout, et qui se répète jusqu'à tourner en habitude, c'est la discipline. La contrainte achève ce que Jinstinct d'imitation commence.
La langue est la première des disciplines. Une langue comme le français force l'esprit à se connaître, à prendre
toulo clarté de soi et des autres objets. Entre toutes les langues, l'allemand enseigne le plus à obéir et à cheminer dans les labyrinthes de la fourmilière. La liberté, dans cette langue, est une gêne de tous les instants et une subordination perpétuelle. L'allemand façonne des sujets avec autant de certitude que le français forme des hommes libre-s, des esprits qui choisissent et des critiques.
Leur fameux pas de l'oie est une discipline de la marche et des mouvements.
Les sergents prussiens commencent par rompre la recrue, pour la forcer d'obéir. 0x1 désarticule l'homme naturel, pour l'articuler en soldat, en fourmi armée.
On le plie à sa nouvelle forme jusqu'à
ce qu'il y soit courbé : on le brise, s'il le faut; on le tue. A la caserne, les coups de pied, les gifles, le poing et les crachats dans la figure viennent à bout de l'âme libre, comme ils abattent le corps.
Car on n'a rien fait, si l'esclave n'est pas soumis. Le pas de l'oie n'est pas le signe du soldat instruit à la parade; il marque surtout que l'homme est devenu l'automate de l'État. Il en fournit la plus précieuse de toutes les preuves : l'homme abdique les gestes naturels de son corps: il est monté ; il est réglé ; il est dans la machine : il ne s'appartient plus. Et il ne veut plus s'appartenir. L'esclave est un serviteur précaire : à la bonne heure, le sujet.
En France et en Occident, on n'arrive
jamais à Tunilé des mouvements dans une Iroupe nombreuse : il yaloujours quelque part (rimprt'vii: mille crosses de fusils ne se posent pas contre la terre d'un seul coup, avec- le son lourd d'une seule. Le Prussien méprise cette incertitude: il y voit du relâchement. Ce n'est pas du tout que les corps se refusent à la discipline : c'est que les âmes restent libres et personnelles; elles commandent aux corps, et les mouvements suivent. Jamais une tr(iii|)e fran<;aise ne sera précise comme un automate. Vaucanson s'amuse au canard, mais ne prétend pas à être son oisillon. Si tous les Français étaient libres et originaux comme tel ou tel. on les ferait mourir un à un, sans obtenir d'eux le j^csle unique et le mouvement unanime.
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Ils peuvent accepter toute discipline, mais chacun à sa façon. Chacun selon soi, règle secrète de la vertu française. Car chacun est un homme, ou le veut être. Et les autres entendent qu'ils le soient. Rien de plus beau : fondép sur la vérité, une telle discipline est la seule morale. Que penser de Français qui diffament ce génie, n'en voyant que les périls ou les excès, et qui le haïssent ? Les Français leur gâtent !a France. Ils rêvent de l'Élat absolu.
Quant aux hommes fourmis, plus ils sont fourmis, moins ils sont hommes :
c'est l'avantage des fourmis pour l'Etat.
On n'a point dit encore pourquoi la — HT —
générosité et le don de gentillesse (1) sont aussi anciens que la France ; et pourquoi la joie qu'on prend au mal d'aulrui est si singulièrement propre aux Allemands.
La nation est un individu ; et non seulement elle a l'honneur et les vertus de l'individu, elle tend en tout à la noblesse. Faire plus qu'on ne doit et donner de soi plus qu'on n'est tenu de faire, c'est le principe noble et la racine du beau service. La France et les nations classiques veulent servir, mais par choix. Pour elles, le don de soi ne se sépare pas du service. Elles sont nobles, comme elles sont ellesni«'mes. Selon le vieux mot, elles sont
1 1 Dr vostre enor vos ressovaingne Et de vostre granl jantillesce.
(]|1BÉTIK\ DK TrOTKS.
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nées : elles ne sont pas à naître. On naît noble ici, parce qu'on a l'heur d'y voir le jour. En ce sens, la générosité est la qualité d'être soi : l'homme est gentil, la gentillesse ou noblesse du sang est dans ses mœurs et dans son àme, tout simplement parce qu'il est de la gent.
La générosité n'est rien de plus alors que la qualité de la nation. Parce qu'on est de la nation, on est de bonne race. Il n'y a donc plus de race, au sens de l'Allemagne et du troupeau. Il ne s'agit que de nobles gens. En France, tout est noble, plus ou moins, comme dans Athènes : de là, l'excuse et l'ipstinct des révolutions. Le hobereau ne pourra jamais s'y faire. Nul, ici, n'est sous le joug, de son aveu. Nul ne s'y croit à sa place, fatalement.
Ce n'est pas le servage qui fait le serf, mais la conscience serve, l'idée et le sentiment d'être né pour servir.
Au contraire, cette joie étraniije qu'on prend au mal d'autrui est le visage terrible et morne de l'espèce, quand on lui ôte le masque. Elle n'est même pas le bonheur qu'on sent à faire du mal : elle est la voluplé de l'instinct en armes. Une espèce animale goûte une sorte de liesse profonde à la vue du mal qu'elle c^use. Si l'espèce voisine souffre, elle en jouit d'autant. Elle n'a jamais assez de terre, de vivres, de biens. Elle tend toujours à détruire, parce qu'il est en elle de pulluler. A son appétit, file mesure sa force : elle veutqu'iU croissent ensemble. Comme elle grouille et multiplie, tout ce qui n'est
pas elle et qui vit lui fait ombrage, et peut lui nuire.
C'est pourquoi la fourmilière jouit du mal d'autrui. Les déluges, les inondations, les volcans, les tremblements de terre qui l'épargnent, en frappant le voisin, la délivrent d'un rival possible. Et faute de commander aux météores, elle déchaîne l'invasion en guise de fléau. Le rêve de la fourmilière est d'être seule sur la terre, seule à posséder le sol et à manger tous les fruits.
La force socialiste est du même ordre.
Les esclaves de la caserne doivent faire les meilleurs ouvriers à l'usine. Les auto-
mates de l'État ne le sont pas moins dans la cité au travail que dans la cité en armes.
ïl n'y a pas de citoyens en Allemagne : il n'y a que des sujets. Il n'est plus de sujets, on France, s'il en fut jamais de volontaires, depuis les Communes et le roi juste de Paris. Il fallait l'État pour faire des sujets accomplis. Tel est le génie algébrique de l'Allemagne, totalement soumise à l'esprit de géométrie : Ninive avec la science. Les citoyens allemands sont les sujets soi-disant chrétiens de Sennachérib : parce qu'ils sont tous docteurs, — ils savent lire, — ils se croient libres ; mais ils sont plus esclaves de l'État que les serfs de Nabuchodonosor ne le furent de leur Empereur à Babylone.
Le sergent défriche jtonr le compte de
la fourmilière, et prépare le sol pour la cité absolue. Le contremaître sera le sergent de l'État, le jour où toute l'Europe sera une caserne 'allemande. Les socialistes sont l'invasion fixée. Les ouvriers sont la réserve de l'armée allemande pour la paix. En Allemagne, personne ne travaille pour la Prusse comme les socialistes. Ils sont persuadés que TEmpire fonde pour eux l'État absolu dans toute l'Europe. Ils aident donc l'Empire à vaincre, parce que la victoire doit être à leur profit. Pour que l'Europe soit socialiste, il faut qu'elle soit allemande. La foi secrète des socialistes allemands porte à plein sur ce dogme longtemps méconnu des plus fidèles. Dans les cris de la guerre, ils ont fini par en oser l'aveu.
Quelle matière huHiaine, ces Allemands ! Comme on ôte le cerveau à des grenouilles, l'État les ampute de la conscience. Ils sentent ce qu'on leur dit de sentir. Ils pensent ce qu'on leur ordonne de penser.
Dans toutes les erreurs de la France, en toutes ses vanités, il est une promesse, une recherche ou un souci de vérité. Les Français n'ont besoin que de brider en eux un sens frivole de la mode : qu'on leur forme le caractère, qu'on le roidisse un peu à la [>eine, comme la nature fait les paysans, qu'on les empêche do glisser sur la pente de la vie trop facile, et ils ne
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laissent rien à désirer. Mais ces fourmis d'Allemagne, qu'il suffit d'élever dans la conviction qu'elles sont les seules fourmis dignes de vivre ! Il n'y a plus qu'à les gorger de nourriture, à les faire boire et reproduire. Sans réflexion, ils commettront tous les crimes ; ils auront toutes les cruautés. Gare au peuple qui a un cellier toujours plein pour toute morale. La bassesse parfaite est une parfaite obéisi^ance à l'intérêt. Entendez-les chanter des hymnes à Dieu, en brûlant les cathédrales. La fourmi est sujette accomplie dans toutes les fonctions, dans tous les métiers, dans tous les cas.
Ceux qui les ont vus prisonniers admirent leur platitude et leur arrogance.
La platitude est de l'homme allemand, et
l'arrogance est de la race : quant à l'individu, ces deux forces sont les composantes de la nullité. Us sont un seul corps, une seule pensée. Les officiers mênae n'ont dans l'esprit que les idées de l'État. Un capitaine, prisonnier à Dijon, où il débarque, est persuadé que Belfort, Dijon, Langres sont aux mains des Allemands depuis le second mois de la guerre, et que les Italiens sont maîtres de Lyon, pour le compte de l'Autriche. Un colonel, à Dunkerque, montre la même certitude et la même assurance. Comme on veut le convaincre qu'il délire, il écume, il jure qu'on le trompe; il s'indigne, il prétend qu'on l'olîense. Et parce qu'on le quitte en haussant les épaule^*, il éclate en cris de haine insolents. Us sont invincibles :
ils vivent sur ce dogme : même vaincus, seuls ils sont dignes de vaincre. Ils ne savent pas pourquoi, sinon qu'ils méprisent l'ennemi. Tète à tète, ils sont bien forcés de sentir que cet ennemi domine sur eux de toute manière. Ils se vengent alors de ne pas valoir le Français, homme à homme, en feignant d'accabler la France sous le poids de l'Empire. Le gros canon est leur Dieu. Ils ont foi au gros canon. Leur État est vraiment le canon des canons, leur règle et leur loi. A cause de quoi, ils n'ont pas la grandeur, quand leur force serait dix fois plus grande.
Aux maîtres, qu'on juge des soldats.
Leur unanimité fait peur : elle dégoûte. Cette armée est l'hydre à cinq millions
de tètes, où une seule idée s'agite. Vit-on jamais plus sujets que ces hommes-là ?
Il est naturel que la liberté de l'Occident leur soit un texte absurde et qui, pour eux, n*a pas de sens : ils nient qu'elle en ail un, parce qu'ils ne peuvent pas le lire. Captifs et traités doucement, ils sont mornes, dociles, sans fierté ; mais ils n'abdiquent pas la haine. Leurs yeux haïssent, et leurs paroles osent encore braver un ennemi si supérieur en qualité humaine, qu'il les prend en pitié. Ils tendent la main à la bonté qui les nourrit ou les épargne, et ils la mordent à distance d'une opinion ingrate, et qui veut être méprisante. Le mépris chez eux n'est que méprise, et de la pins lourde espèce Qu'ils .sont donc loin du vrai mépris,
lequel pèse et rejette parce qu'il comprend.
Ils accordent servilement la soumission et la dérision injurieuse. Ils avalent avec des invectives ce qu'ils vous mangent dans les doigts. Ils ne repoussent jamais un bienfait qui touche leur corps ; mais jamais ils ne se donnent l'avantage d'une noble concession de l'âme : elle reste sur ses prétentions ; elle se refuse toujours. Ils ont la vénération du poing qui les frappe : ils se sentent faits pour la règle et pour le châtiment. Ils n'aiment pas plus les coups que les autres hommes : mais ils en ont le respect. Et à la force du fouet, ils reconnaissent le droit de celui qui les fouette.
Peuple de valets, dit Bebel, lui-même
sergent, fiis de sergent, né inteodant et contremaître, comme on naît rôtisseur, A quoi bon citer ici tant de nfiaximes amères échappées dans la colère aux meilleurs Allemands contre les Allemands ? Elles sont dans Goethe, dans Frédéric If. dans Schopenhauer, dans Nietzsche, dans Wagner même ; et on a pu les lire partout.
L'arrogance est le second âge de la platitude. Tous les Allemands sont arrogante. Ils le restent dans la défaite. Ils ne seront guéris que par l'écrasement.
Pendant j)lus d'un demi-siècle, ils ont traité la France en courtisane avilie. Elle n'a jamais voulu d'eux, pourtant. Elle luit leur caresse plus que leur menace.
On les voit passer ainsi de la fureur
meurtrière à la flatterie. On aurait tort de croire à leur hypocrisie : ils n'ont pas tant de conscience. C'est la candeur cynique de l'appétit, au contraire : ils cherchent à manger par morceaux ce qu'ils n'ont pu dévorer d'une fois. Il faut endormir la proie, quand on ne peut la détruire.
Aux premiers temps de la guerre, le cri des Allemagnes fut unanime, plein d'une hideuse allégresse, d'un élan sauvage vers le sac et le sang. Leurs rues ont bondi d'une joie furieuse : les Allemands ont salué la guerre comme les loups en chasse saluent un troupeau de moutons. Ils exigeaient le dépècement de la France. Il leur fallait les Flandres, la Champagne, la Picardie, la Bourgogne,
les colonies, lieiile mille millions, cinquante, cent milliards. Quoi encore ? la vallée du Rhône, Toulon et même Paris.
Après la Marne, après l'Yser, après Ver- <Iun, ils veulent toujours des provinces et la servitude de la France. L'anéantissement de la France est le fondement de la politique allemande et de l'État allemand. Qui l'oublie, se désarme et ne peut rien comprendre à leur guerre ni à leur négociation. Dans le même moment i^u'ils offrent la paix, ils parlent de saigner la France aux quatre veines, et de porter la guerre jusqu'à la Garonne.
l.a lolie des Allemands est une folie <rÉlat. Elle s'épanouit à l'aise dans les ;isilos de leurs journaux. La presse fran- <;aise a toutes sortes de vices ; mais à la
racine de tous, il est un esprit rebelle, excès de l'homme libre. Les journaux allemands sont les casernes de l'arrogance et de la haine. Dans ces maisons de fous, les médecins cultivent la fureur des malades qui lisent ; et du temple voisin, le pasteur Goudron envoie sa bénédiction au docteur Plume. Ils proposent gravement à la France le traitement que les sergents prussiens infligent à leurs recrues : le fouet d'une main, et le morceau de sucre dans l'autre. Tels ils sont, qu'ils ne peuvent donner le bout de sucre qu'avec un coup de poing. La brutalité de cette race est plus forte que sa politique, plus réelle que sa prudence, plus présente que son astuce. La brutalité de cette race la perdra.
Toute la France a compris, d'un seul cœur et d'une âme soudaine, que cette guerre était une lutte pour la vie. Une telle idée sutiit à porter le faix de toutes les douleurs. Puisqu'il y va de la vie, mieux vaut la donner et vaincre, que d'être vaincu et de la laisser prendre.
Le poids inouï de quinze cent mille blessés et de cinq cent mille morts ; une avalanche de tourments ; cinq provinces des plus belles et des plus précieuses ravagées, vingt siècles en ruines : tout pourra tomber sur les épaules de ce peuple admirable, (jui ne veut pas mourir. H It've la tùle; ses yeux brillent de
colère et de mépris sous un front sublimft ; et son cœur bat plus fort.
Qu'on suppose la victoire de l'Allemagne, et le monde partagé entre la Chine et les Allemands : avant cent ans, l'État socialiste sera fondé, et la fourmilière sera le régime de la planète.
L'homme même est l'enjeu de cette guerre. 0 gloire du peuple souffrant, qui porte un tel destin.
SOGIAL-PRUSSO-CRATIE
QUI s'y trompe, désormais ? L'État socialiste vient d'Allemagne, et ne peut venir que de là. L'État socialiste est le vœu des Allemands, et la perfection humaine de la fourmilière.
L'Empire est la forme de l'État pour la fourmilière, parce qu'il lui faut des proies. L'Empire même n'est que l'enceinte de la Cité, avec toutes les défenses, les boulevards, les codes, les
castes, le commerce et les usines qu'implique la vie de la race clans son labyrinthe.
Pour le socialiste allemand, l'Empire seul est capable de mener les hommes à l'État socialiste. Bebel et les antres ont toujours marqué un secret dédain à l'égard des grands peuples libres. S'ils osaient dire toute leur pensée, ces guides de la fourmilière avoueraient qu'à leurs yeux, hors de l'Allemagne, tout est anarchie. La science, comme ils la nomment à genoux, la science n'est Ta me de l'État qu'en Allemao:ne. La France leur rendait secrètement un égal dédain, trop polie pour l'exprimer dans un congrès socialiste, où pourtant la politesse et les égards ont autant de place que les grâces chez
les ours blancs et la musique chez les crocodiles Paris a fait dix révolutions en mille ans, sans compter celle qui donne à la fourmilière l'illusion qu'elle en fera jamais une : aussi, les chefs du peuple se sont toujours étonnés, en France, que les plus fameux héros de la plèbe allemande fussent moins révolutionnaires que nos petits bourgeois, nos rentiers et nos avares.
La fourmilière est si peu faite pour la liberté qu'elle n'en a pas le moindre besoin. Et même elle s'en moque. Est-il question des retraites, de l'hygiène, de la chimie, et de la science, fût-ce les prophéties d'un vieux nigaud comme Hseckel, à la bonne heure : tous les socialistes allemands prennent l'air grave, et ces
rides glorieuses de l'attention qui rendent au visage de l'homme une parenté si touchante avec le trorille, le cher ancêtre d'iéna. A la bonne heure encore, un système d'égout, et une mt-thode pour mâcher: et si la méthode ne fait qu'un avec l'égout, l'âme du socialiste allemand ne se sent pas d'aise : un pas de plus vers la machine universelle, qu'ils appellent l'organisation : car ce mot hideux est le cocon, où la chenille de leur monde s'enveloppe et s'enferme.
Révolution, liberté, folie de l'àme humaine qui rêve d'une vie fraternelle, folie foute pareille à celle de la croix, ces chimères sont bonnes pour la France, qui ne pèse |)lus rien dans les calculs de l'histoire. Le social islo allemand ne conroil l'État
parfait, son État, que sous le signe de la quantité. Il a une religion, loin qu'il se passe de toutes : il est matière et veut être matière. Il prétend d'ailleurs savoir ce que c'est. Quoi ? Ses balances le lui ont dit. Il n'y a point lieu de rire. Tout n'est que pesées. On ne lui en conte pas, ni sur la mort ni sur la vie. Le génie de cet État est tout arithmétique ; et il tient de Pythagore les tables de la loi. L'économie est à la fois la théologie et la morale fixées par les conciles.
Parlez-moi d'un monde réglé une fois pour toutes, où toutes les formes de l'existence sont inscrites les unes aux autres, comme les boîtes chinoises : où tout s'agence de soi ; où toute vie est liée à son chiffre; où tout est automate enfin,
sans hasard, sans à- coup, sans heurt d'aucune sorte ; où cent millions d'hommes, et cent milliards au besoin, finissent par avoir le même boyau, le même cerveau, le même appétit, le même aliment, la même maladie, la même vie, la même mort, et le même infâme destin de cellule, qui serait de vivre et de mourir, en bon socialiste allemand.
11 leur faut l'Empire, à ces socialistes. Non seulement ils s'en accommodent: ils l'inventeraient, s'ils ne lavaient pas.
L'Empire est l'instrument de la justice et de l'État comme ils le conçoivent. L'appétil de la fourmilière est socialiste, pour mieux conquérir le monde. Le socialiste est la fourmi d'Empire en temps de paix. Le soldat allemand est le socialiste
d'Empire en temps de guerre. Ils se donnent le nom de Socialdémocrates ; mais la société qu'ils forment mérite aussi bien celui de Social-prussocratie.
Dès le début, Proud'hon et Bakounine ont senti l'ennemi dans les papes de l'Allemagne socialiste. Marx le leur a rendu. Marx et son sacré collège se sont réjouis de la victoire allemande. [Is ont fêté Sedan et le désastre de la France. Us ont salué d'un cœur prussien le nouvel Empire. Avec une suprême injustice, ils ont attendu de l'Allemagne, forgée par Bismarck et les HohenzoUern, beaucoup plus qu'ils n'ont dit avoir reçu de la
France et de la Révolution. Dans leurs luttes avec les maîtres de Berlin, ils souhaitent un accord plutôt que le triomphe : ils n'ont jamais douté de travailler pour eux-mêmes, en besognant pour le roi de Prusse. Et enfin, ils ont fort bien pris leur parti de la conquête : ils la justifient par des raisons plus amples, et qu'ils croient plus infaillibles, que les autres Allemands. Ils servent l'Empire avec l'idée de s'en servir.
Aujourd'hui, ils font la guerre à l'Europe pour l'asservir à l'Allemagne. Leurs Sudekum, leurs Heine et tous les autres diront sans doute que l'Europe doit être allemande, pour être socialiste. Et tel est bien le venin de ce parti: pour triompher dans le monde, il doit aider au
triomphe universel de rAlIcrnagne. Et il veut donner aux Allemands l'empire du monde, pour donner l'ordre socialiste au genre humain.
Ce ne serait pas connaître la matière allemande que d'en douter : pour eux, il n'y a de bon socialiste qu'allemand ; et dans le fond ils pensent qu'il faut être allemand pour être vraiment socialiste.
Il suffit de les voir et de lire trois lignes de leurs innombrables livres : ils sont la loi et les prophètes. Jamais apùtres, venant de Sion porter la bonne parole aux gentils, n'ont eu l'air plus assuré de tenir la tradition divine de Dieu même. Dans les socialistes, l'outrecuidance de la race est au comble : les officiers de la garde n'ont que la morgue de leur orgueil
et de leur sang: les docteurs socialistes ont la jactance de la certitude; et ils y mettent tout le poids du nombre, qui est la forme visible de leur dieu. Le reste des hommes n'est bon qu'à donner des fidèles : eux seuls, ont la connaissance du dogme. Ils sont à l'aise dans l'épouvantable ridicule de la vérité possédée: et tous, ils sont professeurs, comme si ce n'était pas assez d'être allemands et socialistes.
Ils regardent les autres socialistes de l'Europe comme des écoliers, qui ne sont pas dans le secret des livres saints. Avec beaucoup de condescendance et de mépris familier, ils accordent à ces élèves frivoles qu'un jour, peut-être, ils pourront avoir accès au tabernacle. Mais ce jour est lointain. Et qui .sait ? il ne viendra que
si les peuples étrangers sont contraints d'entrer dans l'Empire allemand. En quo^ ils ont plus raison qu'ils ne le savent: l'Empire allemand est la clef de la pensée allemande, laquelle est liée à la langue allemande comme aucune autre ne l'est, si ce n'est la chinoise au chinois. Ce trait achève la figure de l'espèce: pour faire figure d'espèce à ce point, il faut bien que la Germanie soit une race parmi les nations.
Toute l'Allemagne conclut avec la même rigueur : l'État allemand est la fourmilière juste.
Le polypier social tend à l'État automate comme à sa limite. L'État parfait
est l'État sans àme. Car il n'y a point d'âme, où les âmes particulières ne sont plus. Et elles ne sont plus, quand elles ont perdu tout besoin d'être libres : elles tournent au chiffre, et le nombre absorbe la qualité.
A travers les âges, toute la conscience de la France se révolte là contre. La France est éternellement rebelle à l'automate, à l'uniforme, à la contrainte. Parmi les automates, le plus automate est le plus parfait. Celui que la conscience déteste le plus.
Tout ce qui est de l'individu est nôtre. L'anarchie même nous est plus propre que l'automate parfait. L'anarchie est le vice des princes. Elle est une maladie de la qualité.
La corruption même du prince, ses erreurs, ses misères, sont plus nobles, plus humaines et plus vraies que toute la perfection des machines. Nous ne voulons pas être des fourmis. Rien n'est humain que la conscience. Rien n'est fécond que la liberté.