LA TAUPE
T \0UR le malheur de l'Europe, la nature -■- a refusé une terre aux Allemands.
L'Allemagne n'est pas un pays en forme, qui a un cœur et des membres, un centre et des frontières. La tète manque surtout : ou l'Allemagne en a plusieurs, ou elle n'en a pas. La puissance de l'hydre est formidable: l'excès de sa force finit par tuer le monstre ; mais jusqu'à ce qu'il en meure, il est un danger mortel à tout ce qui l'entoure.
Celle niasse, en tout, clierclie loujours sa forme; etconinic elle n'est pas capable de la fixer, elle tente loule sorte d'essais aux dépens d'autrui. I^ faim la précipite sur les nids à nations de TOccident :
l'appétit qui est rélernel obstacle à la forme : car la forme n'est faite que de sacrifices ; et jusque dans la moindre œuvre d'art, la belle forme est la récompense d'un amour ascétique.
Nids à nations, ce sont les magnifiques pays de l'Ociiident et de la mer antique, si nobles ;i voir en leurs justes limites, el d'une ligne si nette : la Gaule, l'Angleterre avec l'Kcosse, l'Espàgue. la Grèce el l'Italie, ces deux pas de la terre entre les trois continents. Des formes justes, que l'esprit mesure et eonjprcnd ; et selon
qu'il les connaît mieux, il les reconnaît plus parfaites. Les diverses régions y gravitent naturellement vers un lieu qui est le centre de la figure. Si particulières soient-elles, ou si contraires même, ce qu'elles ont de commun est plus fort que tout ce qui les sépare : ce qu'elles ont de plus personnel est précisément la part qu'elles prennent à l'ensemble, et le son propre qu'elles donnent dans le concert. L'admirable personne de la nation serait mutilée sans elles, comme un jeune corps est infirme privé d'une jambe ou amputé d'un bras.
Ici, la politique consiste à faire vivre toutes les provinces de ces beaux pa3s sous une même couronne, non par contrainte, mais par choix. Elle tend à leur
faire aimer la loi commune, et à la leur (iccouvrir, en leur révélant l'amour qui est en elles. Le lien de toutes ces terres est un esprit : c'est un climat de l'âme, plus égal et moins chanGfeant que l'autre, et l'invisible ciel qui multiplie par le temps toutes les vertus du ciel visible. L'histoire noue le lien de l'esprit; la suite des bienfaits le rend plus solide ; et la grandeur des sacrifices mutuels à une commune excellence le fait indestructible. Un rêve d'harmonie est au fond de la vie spirituelle, qu'il s'agissed'une nation oud'un individu.
Le grand ressort de la politique, ici, n'est pas un crime accompli eu con)mun (jui lie entre eux des complices. Or, la Prusse n'a pas donné d'autre loi ni d'autre unité à l'Empire. La^ Allemagnes n'ont
pas tous leurs versants sur Berlin, Mais elles sont unies ensemble par la violence et la rapine: par le meurtre de la Pologne, comme l'a voulu Frédéric: par le vol de la province danoise, par le rapt de la Lorraine et de l'Alsace, comme Bismarck les accomplit. Hier, Ta^sassinat de la Belgique ne préludait pas seulement au dépècement de la France : il préparait les Allemands à une plus vaste boucherie : il devait assurer l'assiette de la plus grande Allemagne en Europe. C'est pourquoi les^ Autrichiens y ont eu part avec leur artillerie.
Cet Empire mal déterminé est un ventre monté sur des pattes, qui vont et viennent au centre de l'Europe ; et les griffes fouissant l'Orient, le groin fouilledans le Nord.
Sur la carte, il a la ligure d'une épouvantable taupe, le plus cruel, le plus vorace i\e< ionfi:eurs. II est aveugle comme la taupe. 11 aime les tunnels et les tranchées comme la taupe. Il se plaît aux labyrinthes, aux intrigues et aux longues trames. Comme elle, il est dévorant et sans pitié. Il a le goût de la musique comme elle, et ses besoins liirieux ignorent toute pudeur. Comme elle encore, il est terriblement armé : si la taupe avait la taille du sanglier seulement, elle serait la bète souveraine par la force. Et cet Empire a même, <le la taupe, le goût atroce de la violence «lans l'amour, la cécité dans le désir et le gros appétit qui engendre à l'aveugle.
Telle qu'elle est, la taupe l'eût peut-être emporté sur toutes les espèces si elle vivait
en société. Pour donner toute sa puissance au monstre allemand, il se trouve qu'il est une fourmilière de taupes. Et chaque taupe est un homme : formica talpamun.
On le sait depuis mille ans : il n'y a point d'Allemagne : il n'est que des Allemands. Il faut l'Empire pour prêter aux Allemands une sorte d'unité.
L'Empire est le rêve que fait la race d'être une nation. Mais ce n'est qu'une fiction : il conserve la race, loin de la dissoudre. Seule, la liberté politique émancipe l'homme de la race. L'individu libre est lacellulede la nation. Un peuple
qui n'a paslebc^oin delà liberté n'est pas une nation : pas plus qu'il n'est devrale noblesse sans homme libre. La féodalité d'Allemagne n'est à aucun degré un ordre noble. Ils sont cent mille princes, et pas un aristocrate. La liberté est le fait de l'homme libre, qui se délivre enfin de la nature, laquelle est toute nécessité. La race est la nature. La noblesse et la liberté ne consistent pas aux classes ni aux emplois : mais d'abord, à la racine de toutes, la liberté morale.
L'Empire est toujours militaire: la race exige toujours l'invasion. Il ne lui suffît }»as d'envahir fiatiemment les états voisins, et de faire la tache d'huile. L'instinct de la race est trop fort, pour qu'on puisse le CKnlenir: l'appétit réclame la
proie; la race veut rinvasion dévorante et cruelle: ce n'est pas assez de vivre aux dépens de? autres : il faut les asservir ou les détruire. La race tend à la conquête, et l'Empire est la politique du conquérant.
11 n'y a point de paix avec l'empire, non plus sous Guillaume de Prusse que sous Frédéric Barberousse. L'Empire a toujours démesurément accru le danger de la race et le mal qu'elle peut faire à l'Europe. La race ne vivait que pour la conquête, mais sans en avoir conscience: sa culture était alors aussi nulle que sa rude civilisation. L'avalanche reste suspendue : l'armée seule lui donne l'élan et la pente. L'Empire est la race qui a pris conscience d'elle-même, et qui pratique,
en verlu trune volonté et d'un plan, la politique de l'invasion.
Avec l'Empire, la race ne s'est pas élevée (l'une liijne dans l'ordre de la civilité. Loin de là. Mais l'Empire militaire prête une force et une cohérence inconnues à la culture de la race. L'Empire militaire est devenu l'État même de la culture : et la culture, qu'il s'agisse des mœurs allemandes, de la science allemande ou des intérêts allemands, ne rencontre que dans l'Empire militaire le climat propre à son épanouissement: l'Empire est le cadre et la forme de la culture. L'Empire allemand à la Bismarck, et a la Bernhardi étale à tous les yeux les terribles elïets de la culture sans la civilisation. Ils sont persuadés de cultiver la Bel|ïique et le
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nord de la France en les ruinant : leur mission est d'y faire le désert, où l'Allemand viendra semer et répandre la bénédiction de sa culture. On maudit leur hypocrisie : mais elle est plutôt le vice de leur esprit, que celui de leur caractère. Dans l'empire militaire, plus la rupture d'équilibre est violente entre la culture et la civilisation, plus la race y trouve son compte : elle y prend une force et un poids inouïs pour le mal. Le vœu éternel de la race est d'être seule au monde : tout lui est bon qui l'aide à fouler autrui.
Flottant entre l'Occident et l'Orient, les Aile magne s débordent leurs frontières, molle méduse de peuples : l'Empire seul les modèle et leur prête Tapparence d'une
nation. L'Empire militaire e;^t la seule forme «le l'union pour la fourmilière. Un jour, peut-être, on connaîtra la perfection de l'Empire dans l'Etat des fourmis.
Tue race compte pour rien les individus. La race n'a d'individualilé qu'ellemême. Jamais le Français. l'Italien, l'Irlandais, l'Espagnol n'arrive à comprendre pourquoi les Allemands vivent et pensent par masses, agissent par groupes, sentent et veulent sous le signe de l'espèce ou de la caste. Les socialistes ne sont [>as moins une caste que les docteurs ou les hobereaux. L'individu n'est rien dans la fourmilière : il ne doit être qu'un cliilîre. Vainqueurs, les Allemands donneraient au monde la constitution des fourmis. Lîi division du travail, cpii est un de leurs
dogmes trois fois saints, finirait par engendrer chez eux des espèces : les ouvriers, les guerriers, les professeurs, les médecins, les mâles et les reines. Ce qui est, pour la France comme pour l'artiste, un rêve abominable et l'enfer des automates peut fort bien être le paradis de l'Allemand.
Quelle autre raison de la manie propre aux Allemands de faire des sociétés et des unions à toules fuis, et de tontes sortes ? Le chœur à quatre parties est le signe général de la race. Ils finiront par naître basses en mi ou ténors en ri% comme la fourmi naît nourrice ou soldat. Avant d'être chacun soi-même, les Allemands sont les membres d'une ligue ou de deux, ou de trois, ou décent. Dans leurs hideux
palais à lumer la pipe et à boire la bière, ils s'assemblent par dix mille pour vider les pots, comme pour prier. Manger dans rhaleine et la fumée de dix mille ventres qui digèrent ! Et tout le reste à Tavenant. A Bruxelle-^, à Lille, à Liège, ils vont aux filles en colonnes par quatre, et par bataillons.
La doctrine et le dogme sont la pensée [>ropre aux unions. Lii discipline est leur morale. De Clausevvitz à Dernhardi, la doctrine de l'invasion a régné sur toutes les tètes de l'Empire : les généraux l'ont coulée dans le moule pensant de tous les officiers ; les officiers, dans le bonnet des
docteurs; les docteurs, dans le crâne des maîtres d'école; et les maîtres d'école, ces sergents de l'enfance, dans la pauvre citrouille de tous les Allemands.
Ces gens-là penseat ensemble aussi fatalement, que les Français tendent à se séparer les uns des autres, dès qu'ils pensent.
Tout soupçon de caste porte l'homme de France à la rébellion. Les Allemands se couchent dans la caste comme les poissons sur les bancs, à la saison du frai: ils ne sont féconds qu'à celte condition.
A peine une ligue se forme-t-elle en France, elle se divise. Dans les Allemagnes, un esprit original, s'il y en a, n'a de cesse qu'il n'ait fait une société ou une
écol«*. Us ont des unions pour haïr en commun et pour aimer, pour la vertu et pour le vice, pour la mangeaille et pour la (liiieslion : dans les universités allemandes, à la salle où l'on boit est con ligue la salle où Ton vomit ensemble.
Il n'est pas douteux que les unions font la puissance des castes. Sous le régime de la caste, l'armée est l'union des unions.
Quoi de plus contraire à l'essence des patriciens et des classes nobles? Les vrais nobles ne se distinguent pas des autres iiommes par le grade e( les privilèges, mais par les mœurs et les habitude-^, l/erreur de Renan me semble un peu bourgeoise, ou d'un évêque si l'on veut. Je ne puis accorder, comme lui, aux Aile-
mands ni le salutaire orgueil, ni le génie des aristocrates. L'erreur de Renan vient de sa partialité : il n'en a jamais pu guérir. Dans l'ordre, il aimait surtout la quiétude ; et dans la hiérarchie, il se plaisait par trop à l'immobile triomphe d'un clergé de savants bien assis sur les plus hauts degrés. Toujours l'amourpropre, et le retour sur soi qu'on surprend en presque tous les politiques, et même les politiques d'occasion.
Des Barbares instruits à conserver leur barbarie, on ne fera jamais une personne . Les Allemagnes sont une foule et ur" espèce : il faut un totem pour les peindre. J'ai fait voir quel totem les Allemagnes portent sur leurs enseignes. La horde est
le contraire du héros. La fourmilière est le contraire de la [)ersonne.
Si les Allemagnes s'élèvent à l'unité dans l'Empire, elles forment un monstre militaire, qui reste à peu [»rès le même au cours des siècles : c'est l'animal prodigieux appelé Invasion. L'invasion victorieuse peut prendre d'autres noms, sans changer de caractère. Le Saint-Empire du moyen âge est l'invasion l)arbare en son triomphe: les vêtements impériaux, dont elle s'affuble à Home, en trahissent plus grossièrement la barbarie.
Home et Paris sont mortels aux Barbares. Même escortés de l'incendie et de la mort, ou couronnés par la victoire, ils y sont ridicules. A Rome, ils bravent et s'étalent au milieu de la place. Ils se mas-
quent à Paris, et s'y Ibiit menaçants, tout en se faisant petits. Mais Paris les méprise et s'en moque : ils y distillent leur sang lourd en flots de rage.
Vf NOTRE DAME
CERTES, ranimai Invasion est un monstre de force : il l'est aussi de vanité.
Car tout est vain, et la force plus que le reste, qui n'a point de terme dans la beauté et la bonté humaine.
Wotan, Luther, Frédéric, Bismarck, prodiges de force et de laideur brutales : ils n'ont rien jeté dans le monde plus que la guerre, la division et l'inhumanité. Ils sont un dans!;er }X)nr touf ce qu'ils appro-
chent, jamais une espérance ni un secours. Ils n'ont point de bornes dans la ruse, ni la violence ; et ils s'en font gloire. Ils veulent toute la puissance, et n'en ont pas l'usage. Ils prennent le genre humain pour un cheval de trait, et ils le rouent de coups. Ils exigent la fonction du maître, et la réclament sur tout l'univers, avec absurdité : car leur propre est de ne vivre que pour eux seuls, et d'attenter par manque de cœur et par aveuglement à la vie de tout le reste. Le vrai maître est celui qui sert le plus.
Pour les Allemands, i)as de milieu entre la servitude et la prépotence. Sur le plan de l'Europe, le monstre cherche à couvrir plus de terre qu'il n'en a : il s'étire, il s'allonge, il ouvre les pattes :
à l'Est ou à l'Ouest, qu'il fouille une proie nouvelle ou qu'il la guette, il suit toujours sa loi : un pays de plus ou de moins, la taupe est encore M taupe : Taspect de Léviatlian n'est point changé. Ecce liehemoth et Leviathan : de naribns ejus 'procedit fumus : cor ejus indurabiiur tanquam lapis (1). Cette brute effrayante n'est point une œuvre d'art, ni une beauté créée par l'homme : elle n'en a pas les limites et le dessin achevé.
Au contraire, on ne peut toucher à la France que sur une frontière ; et on n'y peut rien ôter, qu'elle n'en semble mutilée. On la défigure, en la privant d'une
(i) Léviatlian est là : la fiimée lui sort des narines : son cœur dur est de pierre. — Job.
province. Tant elle est une personne, qu'on la d(^menibre si on la blesse. Dans les cartes d'Europe, ou Léviathan ose peindre le sort qu'il réserve à la France, le visage de Notre Dame fait pitié. L'esprit en est révolté : la forme si belle de la France est tout à fait détruite. Elle est infirme; elle est tout en moignons; elle est mutilée par arrachement. Là devant, on éprouve l'horreur et la colère d'un immense attentat contre une œuvre de beauté. La figure de la France est une merveille d'équilibre. Il est très vrai qu'il lui faut la rive gauche du Khin, pour avoir sa pleine force et sa pleine stabilité. Sans la Lorraine, les Ardennes et les Flandres, ce corps n'a plus de sens. Car le sens d'une figure vivante est sa beauté.
Je me fonde au besoin sur ce droit- là : il vaut les chiffons de papier, les chartes; et les archives.
Qu'on regarde avec soin les formes de l'Occident. La France est une vierge qui court vers l'Atlantique, son beau col en arrière. Les deux péninsules, l'Espagne et l'Italie, la portent. Toute sa jeune poitrine palpite vers le Ponant. Les Iles Britanniques sont le bras levé de la victoire, ou l'adieu au voyage. La tête seule n'est pas visible : les dieux cachent ce visage, la tête de Notre Dame est dans la lumière du matin, enveloppée de brume saline et de nuages marins.
Il faut être Allemand, pour déchirer cette figure : comme il faut l'être, pour
s\v reprendre à cent et deux cenls fois de dévaster la catliédrale de Reims et de la mettre en cendres.
Mais quoi ? la race est née pour servir. Ayant la force, elle se venge. Les Allemands sont la matière et le butin, ce qui n"a point d'unité : on y ajoute, on y ôte sans y trop rien changer. Lu matière n'est pas la forme. Tout au plus est-ce une somme, qui varie en quantité.
Ix'i race est de la quantité. La nation est de la qualité.
La race est de la matière à modeler.
La nation est la slatue accomplie. Et la plus belle des stalues, c'est une femme > ivante. une douce Dame (jui aime.