CHIMÈRE DE L'IMPARTIALITÉ
ON peut être juste pour les Allemands ; mais on ne saurait être sans parti.
Et la justice veut que l'on prenne parti. Prendre parti est dans l'essence de la justice en action. La parfaite justice n'est pas de ce monde : elle est sans vie. La perfection de la justice consiste à la pensée pure : le juge s'efface totalement soimême du jugement, pour se confondre avec l'objet qu'il juge : s'il le comprend
assez, il en épouse assez les raisons pour le justiûer. Dès lors, où tout est intelligence, il n'y a plus de jugement. La science définit et ne juge pas. Les verlus du blé sont les vertus du blé, et les vertus du cyanure sont les vertus de l'acide prussique.
Tout, dans l'art et dans la vie, est volonté et jugement. Être juste pour les Alleniands coïncide à ne rien accepter d'eux qui ruine en nous le génie et le sens de la l'rance. 11 est deux justices avec un ennemi qui en veut à notre vie : la justice dans le temps de la guerre n'est pas la justice dans le temps de la victoire. Quand la France sera délivrée d'un ennemi mortel, elle pourra le cont»^mpler justement : elle n'aura plus à le
— oH —
craindre, ni les elTets d'une calme contemplation. Mais dans le fait de la guerre, la France n'est juste que si elle s'aide soimême à vaincre.
Il n'est d'ailleurs pas vrai que la justice soit évidente. Tout serait trop facile, si elle dépendait de la seule raison. Elle est aflaire aussi de conscience. Au total, la justice est la conscience réglée par la raison.
Ce qui fait la force allemaiule, notre pensée le considère, notre cœur le condamne, et notre volonté doit le combattre. La victoire accepte ce que la guerre n'accepte pas. Et telle est la justice médiate ou non de la vie : car la vie est une victoire. Donc, il l'aul vaincre pour être tout à fait juste.
Il y aura toujours cette merveilleuse différence entre la France et l'Allemagne, que l'Allemagne garde dans la paix toutes les vues et toutes les pensées de la guerre ; tandis que la France, jusque dans la guerre, doit se défendre sans cesse d'avoir les pensées libres et les purs jugements de la paix. Chefs d'armée ou poètes, les Allemands se moquent bien de Reims ; et ils se disent prêts à détruire toutes les cathédrales, pour payer les os d'un seul soldat prussien. Nous (ils sont à Noyon), nous sommes forcés de nous faire violence, pour ne pas leur trouver des excuses, en faveur de Faust, de Parsifal ou <lu (Jitaluor eu ut dièse mineur. (l\ n'est pas question de tel animal qui, assurément, n'aime pas la musique.)
Penser sur l'Allemagne aujourd'hui et lui rendre justice, c'est donc faire justice de l'Allemagne et lui faire la guerre.
Je ne suis que trop tenté de m'abstraire, et de laisser les bêtes à face d'homme se dévorer entre elles. Mais il y a trop de bas bonheur dans une telle liberté. Et quel manque d'imagination ! Ici, la joie de la pensée est inerte plus qu'égoïste. L'intelligence n'est que trop portée à s'élever au-dessus du combat : mais de quel droit ? et pourquoi n'est-elle pas dans la bataille ? A-t-elle fui ? ou qui l'a mise en exil? La paix de l'âme est honteuse dans la ville ravagée par la guerre.
II n'est que hop commode à l'esprit de se prendre i)Our le lénioin de la vie et pour l'arbitre : un témoin qui n'a point de foi et qui jamais ne connaît le martyre. Se retirer de la bataille humaine, étant homme, est la suf)rème faiblesse.
IjCs dieux mêmes en ont le sentiment dans Homère : car ils ont beau vivre dans roiycnpe, et tout contempler du palais céleste : ils sont trop vivants pour n'avoir j)oint de passion ; ils sont forcés de j)rendre parti, et ils descendent sur le champ de bataille.
Là est la vérité. L"inlellii,'ence seule est inliniment moins riche que la vie, et moins intelligente même. Ceux (pii mettent aux prises lintelligence et la passion n'ont pas assez de force ni assez de i>ortée
pour saisir la nature de la vraie connaissance. Pascal le leur a déjà dit, qui s'y entend un peu. Il sera puni en Sorbonne; et les physiciens, qui savent tout, le feront rougir de ne s'en pas remettre pour tout à leurs chers atomes.
On ne méconnaît point la force allemande: on la combat. On ne cherche point à charger l'Allemagne d'opprobres et d'insultes : on veut seulement discerner pourquoi cette grandeur est digne de haine, et pour quelles raisons elle force le mépris et l'horreur, au lieu de forcer l'admiration.
Qui peut nier la puissance d'un État capable d'accomplir ce qu'on voit faire à
celui-là? En un mois, il menace l'existence de tout l'Occident : il conquiert la Belgique et le nord de la France; il s*}met comme un ulcère terrible, et il 3- est encore. En trois mois, il abat la Russie victorieuse et il fait la conquête de toute la Pologne. Cet État formidable donne un air de nécessité à toutes ses violences; il met dans l'occupation de la terre étrangère une espèce de certitude fatale et de possession éternelle. Il impose partout son ordre. Il fait tout par ordre et par raison. Il a des textes et des règlements pour ses pires abus. Et comme il a des machines pour toutes les sortes de destruction, il a des arguments bien déduits et de justes lois pour tous ses crimes. C'est un monstre de raison.
Il ressuscite des États demi -morts,, comme l'Autriche et la Turquie. Il n'est que fer, feu, hache, chaîne et sang; mais sa violence, régie par la raison, est presque invincible. Pour le vaincre, il aura fallu tout le génie de l'Occident et toute la grandeur d'un universel sacrifice.
Un État qui a la force de tant vouloir, de tant savoir et de tant agir, a une espèce de droit sur nous ; je veux dire sur notre entendement et la considération de notre intelligence. Or, ce que notre raison lui accorde, notre àme le lui | refuse (1). La force de cet État est une puissance sans égale pour haïr et pour détruire : elle engendre ainsi la haine contre elle et un dessein formel de destruction.
[[) Il n'a pas c/'àw?, disait Stendhal de qui n'était rien pour lui.
Une force, qui arme contre elle toute la charité humaine, est condamnée par les mêmes raisons qui la font connaître. Et moins on peut la nier, plus il faut laréduire.
Voilà bien la force mauvaise. Une puissance sans ("œur est l'ennemie la plus cruelle du genre humain. L'homme est ainsi fait, par la sagesse antique et par le sentiment chrétien, qu'il n'est point de grandeur pour lui sans bonté ; et que moins la beauté, la force n'est que l'affreuse violence. Plus on voit clair dans le mystère allemand, plus on s'assure quelarace est matière. Il faut qu'un esprit la purifie d'elle-même : il ne suHil pas qu'il la dirige et gouverne la masse. La matière et la force de la matière ne peuvent èlreque (les moyens.
Dans les plus grands Allemands, l'élément de la race est un principe de laideur et de faiblesse, un germe de ruine et de grossièreté. Je sais la valeur de ces héros; mais ils manquent tous le plus haut degré, où la grandeur se couronne de grâce, et où elle se fait aimer : car l'homme aime comme son cœur admire.
Cependant quelle tête claire ira refuser la volonté à Bismarck? l'intelligence à Goethe? la profondeur à Schopenhauer ?
le don mathématique à Gauss et le génie de la musique à Wagner? Même au plein de la guerre, je veux reconnaître dans Richard Wagner le plus bel artiste de son siècle. Il faut laisser aux sots le goût et l'orgueil de leur sottise. Il ne faut pas être allemand en français. Ce
sont les Allemands qui n'ont jamais rendu justice à la foule de nos grands hommes, Molière excepté. La France en a dix pour un. Nous avons des constellations : ils n'ont que des météores. Mais Tristan et Parsifal sont des œuvres que rien n'égale dans la musique. C'est être français, et libre à la française, de le reconnaître. Pas un Allemand n'a jamais été capable de céder son empire à Pascal. Et s'ils veulent louer les divines cathédrales, ils font semblant de les croire allemandes : quittes à y mettre le feu, quand ils sont en veine de vérité.
Où commence, où linil hi patrie de l'Allemand? Elleest le lieu de ses convoi-
lises, comme ^on droit est la somme de ses besoins.
L'Allemand ne sait pas lui-môme où est sa patrie : il est chez lui à Vienne, et il croit l'être à Stockholm, ù Rotterdam, à Bàle, à Chicago, voire à Marseille : partout où il fait du commerce, où il parle allemand avec d'autres Allemands et forme une société. Mais bien plus, son lien est aussi dans le temps : il fait trou[)oau avec les Allemands des autres siècles ; il est si grégaire qu'il voit TAUemagne partoutoù des Allemands ont pu paitre ensemble, ne fût-ce qu'une fois. Il revendique la Champagne après la Lorraine, et le royaume d'Arles comme la Lombardie. Les Lombards étaient une tribu gothique : voilà le titre allemand sur Milan, ville des légions.
Ces bourde? sont bonnes à gaver les cervelles dans les écoles. A présent les Allemands prétendent crûment au pacage et au bercail : est à eux la bonne terre qui leur manque; à eux la mer qui leur fait besoin. Une telle patrie est une coalition d'appétits armés contre les nations voisines. La coalition est la forme de leur politique. Tout ce qui e>t d'Allemagne est coalition. Tout ce qui est de France est alliance. La France fait des amitiés : il n'y a pas une coalition dans .son histoire. Au contraire, elle a subi l'assaut de toutes les coalitions, et presque toutes formées en Allemagne ou par des prince» allemands (\).
(1) \m (oalilion c>l lappclil commun, l'union pour Ydlimcnt.
Les AUemagnes sont un empire et ne sont pas une patrie. Rien n'est plus funeste à l'Europe que cet empire à essaims variables, issus d'une patrie mouvante.
VI II PROMÉTHÉr: ET VULCÂIIV
TOIT les mène a iu machine. Et tout nous en éloigne. L'automate de naissance, telle est la limite où tend la fourmilière et où la division parfaite du travail la dirige.
Les artistes se font de la vie et de l'homme une idée directement contraire. Pour l'arlisle, tout est qualité, tout est invention, tout est génie. La vie est la variété même : la liberté est faite de découverte et d'im-
prévu. Le génie ou le lulenl esl le don propre de l'individu, et sa marque. Il n'y a point d'œuvre d'art véritable sans vraie création : le signe du créateur est une invention qui lui est personnelle. On peut prévoir toutes les machines : on ne saurait un seul poème. Chaque œuvre porte témoignage d'un homme, et d'un seul, que tous les autres hommes par myriades ou par millions n'auraient pu suppléer : parce qu'il est lui-même et non un autre. Mais faute d'un mécanicien, il y a cent mille ingénieurs.
Dans l'idée du monde, telle que la science le façonne, un individu en vaut un autre. Ils sont tous ouvriers, j)lus ou moins. La physique compte seule, et non les physiciens. Vingt siècles après sa mort,
Archimède n'est qu'un apprenti, même en hydrostatique. Le développement de la science est mécanique, jusqu'à un certain point. Elle se réduit à une tautologie sans fin. Toutes sortes de problèmes sont posés, même dans les géomètres de l'antiquité, qui ne sont pas encore résolus : mais on sait qu'ils le seront : il ne faut qu'une méthode.
Les savants ont une patrie ; mais la science n'en a point. La géométrie d'Euclide pourrait être chinoise, ou turque, ou lapone. En tout cas, rien n'empêche que le Chinois ou le Lapon ne lire de cette géométrie tout ce que les Grecs n'en ont pas su tirer.
La fourniilière va naturellement à l'automate, comme la France à l'artiste. L'Oc-
cident est assez loin de la France encore; pourtant, il y trempe. 11 entrevoit la vie de l'art, qui est rachetée de la mécanique. Lart suprême, le plus vaste et le plus libre de tout engin, est assurément la poésie ou art d'écrire.
Kn France, rien n'est plus singulier, rien nest plus touchant que l'élan général de tout le monde vers le rêve de l'artiste. Les erreurs et les ridicules n'y font rien : le peuple entier est marqué à ce signe : il semble avoir pris conscience de son élection. Le goût des femmes dans la toilette et la f)erfection de la mode en sont des preuves non douteuses. Le sens de l'art est un trait propre au gentil peuple de Piiris. Je sais tel homme, admirable pur la force morale, jiar la volonté du bien, par Tes-
prit crordre, pour qui la découverte de l'art, vers la cinquantième année, a été une révélation : comme l'astronome de l'ancien temps, à qui soudain Copernic était enseigné, il a mis le centre à la place de la circonférence, et il a vu que la circonférence apparente pouvait être le centre de la nouvelle réalité. Une telle révolution n'est possible qu'en France.
La fourmilière est servile ; l'individu est épris de liberté, jusqu'à ruiner sa vie pour se rendre plus libre : l'abîme est immense qui sépare ainsi la France de l'Allemagne. Ce n'est pas assez dire qu'il s'agit de deux mondes difterents : ce sont des mondes contraires : leurs mouvements sont opposés ; et des esprits adverses les régissent.
La France représente la qualité et le tfénie de Tari, l'individu dans tous les ordres contre la (|uantité et le génie de la science, la fourmilière dans tous les ordres. L"art contre la matière, l'œuvre libre contre la machine, voilà le fond de cette guerre terrible. Elle ne peut se terminer par une paix boiteuse, ni par un compromis : la substance même de la vie est l'objet du litige. Tous les dieux sont avec la France : avec l'Allemagne, les nains et les géants.
Si l'on cherche pourquoi les neutres sont d'un parti et non d'un autre, il faut voir à la cause profonde. Tout s'éclaire aussitôt.
Une forte part des pays neufs, ou demiallemands ou demi -barbares, se retire de la France et s'en délie. La sympathie du