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moment est moins forte que la motion contraire de l'intérêt, lequel répond à l'obscur mouvement de la nature. L'idée du droit et le danger couru par les petits États ne suffit point à forcer le choix de ces peuples. Ce n'est pas seulement parce qu'il y a vingt millions d'Allemands aux Étals- Unis, que cette République hésite entre la France et l'Allemagne. Non. C'est que les États-Unis et nombre de peuples modernes tendent à la fourmilière, dans Tordre moral comme dans l'ordre économique.
Et même en France, beaucoup se croient le plus Français qui, souvent, sont à demi conquis par l'ordre allemand et la machine allemande. Tout ce qui fait en France une guerre si acharnée, depuis cent ans, au
libre esprit, en ce sens est allemand. Ils y sont leurs propres dupes, sans doute ; mais quoi ? ils ont pour la France les sentiments du vieux marquis, dans Balzac :
le dernier d'une famille franque, il se regarde toujours comme le conquérant de la Gaule. I>a monarchie et la noblesse sont, à ses yeux, les pouvoirs légitimes de la conquête : elle dure à jamais, et ils ne sont jamais prescrits. Ce cordon bleu ne conçoit pas la France sans les castes. Parce qu'il est Français, il est plein d'élégance et de courtoisie ; il a les vertus du gentilhomme; mais à la racine, qu'il ne veut pas que le siècle tranche, ce n'est qu'un barbare charmant. Pensée, langue et style, Bonald est tout Allemand, et en son nom comme en sa doctrine.
Aujourd'hui même, ils crient encore au miracle de la Marne, et s'étonnent que l'esprit mène la bataille de France contre les armées de Léviathan. Passionnés pour la patrie, certes, à leur insu ils le sont à l'allemande : eux aussi, ils ont prétendu et prétendent à l'Empire.
Qu'il s'agisse de la grande guerre, ou des partis en France, ou des neutres au dehors, on touche ici à la séparation dernière. Cette guerre est bien celle de l'individu contre la fourmilière, de la liberté vivante contre la machine, de l'ordre plastique contre l'ordre mécanique, et, pour tout dire enfin, de l'art contre la science.
Entre les tranchées de l'ennemi et nos propres lignes, un danger plus redoutable peut-être que la guerre menace déjà
la France de la paix. Le démon est assez habile pour se faire envier; et à ne voir que les avantages du moment, il a toujours raison. Pour vaincre le monde sans pitié de l'engin et la race de Vulcain, nous sommes contraints de le suivre dans la forge. Il nous faut imiter les sergents de la mort, les terriers, les fumées du poison, la peste et les cruels outils du mal. Beaucoup rêvent d'une victoire qui rendrait le vainqueur tout pareil au vaincu. Quelqu'un me dit : 11 est à craindre que le sang de Fafner ne nous enseigne tout autre chose que la musique des oiseaux. Là où triomphe la machine, où elle n'est plus un moyen seulement, elle empoisonne l'âme de l'homme. Il n'y a que la vertu de l'esprit pour garder la France
d'une telle corruption. Nous ne devons pas admirer la force qui nous menace ou nous écrase : nous devons la comprendre pour nous en rendre maîtres, et la mépriser : la tenir à son rang. Que sont les outils sans les hommes ?
La bataille est éternelle entre ces deux mondes et ces deux esprits. La fourmilière tend à l'automate et à la machine universelle. En tout, la France tend h l'artiste et à l'œuvre d'art.