NIETZSCHE ET L'EMPIRE
SI l'on met en langage de philosophe les doctrines de Clausewitz et de l'État- Major prussien, on a le fond de Nietzsche. La morale de Nietzsche est celle de la guerre. Et de la guerre selon la race, uniquement.
L'État-Major place tous ses excès sous l'enseigne du Dieu de la Bible, la force et l'abus de la force étant le signe même
de la justice entre les espèces. Nietzsche met tout sous l'invocation d'Odin, Wotan ou le surhomme, comme on l'appelle.
Nietzsche est ;"i ri*]tat-M;ijor ce que le Nouveau Testament est à l'Ancien.
Il est clair que dans le sentiment de toute la Germanie, le Messie n'est plus à venir : il est venu : le surhomme est né : c'est l'Allemand. Voilà le fond commun de Nietzsche et de Wagner, des juristes et des généraux prussiens, des catholiques et des réformés, des athées et des évêques, des seigneurs féodaux et des socialistes.
La morale ascétique de Nietzsche est celle de la guerre. C'est pourquoi j'y ai toujours vu un faux ascétisme. La véritable ascèse consiste à se priver de ce
qu'on désire le plus. Et plus furieux est l'appétit, plus l'ascète doit so plier au jeûne qui l'exténue. L'homme sobre de nature n'est pas un ascète pour ne manger qu'à peine. Mais l'orgueilleux pratique la vie ascétique, s'il foule aux pieds l'orgueil.
Il faut se vaincre : il n'est pas d'autre ascétisme.
Nulle victoire ne se compare à la compassion, dans l'homme. Car l'homme est naturellement égoïsle : il l'est fatalement. Il l'est, d'abord, quand il aime : il l'est encore s'il compatit. Il est plein d'orgueil, comme il est plein de goût pour soimême. Du même train qu'il se nourrit, il rêve de dominer, même sur le sein de sa nourrice, qu'il mord pour boire. Il écrase,
— - IGO —
d'instinct, tout ce qu'il peut écraser, dès qu'il marche. Et il n"a pas besoin de vouloir abuser de sa force : il lui faut cruellement se vaincre, pour se défendre l'abus et se réduire au seul usage.
Nietzsche ne se vainc jamais. Il dit non à tout, plutôt qu'à soi. Son nom même est une négation. Il s'appelle M. de Rien, ou quelque chose d'approchant.
Il est l'homme qui nie. Et il contredit, quand il ne nie pas. Eùt-il même une vérité, détruire est son dessein. Il porte la guerre, comme l'Empire.
Et la guerre sans pitié, qui plus est. Le fond de Nietzsche est le culte de luimême et de son propre esprit, avec la
haine et le mépris de la pitié. Dressé en tout temps contre la charité, son évangile de la force fait la seule unité de sa pensée. Il ne se possède que du jour où Wagner est son ennemi : Parsifal lui semble une trahison à Tart, à la philosophie et à l'empire : à Siegfried aussi, mais Siegfried professeur de grec à Bâle. Wagner n'a vécu d'abord que pour l'empire; mais sa grande àme ne Ta saisi que pour l'abdiquer. Wagner était assez puissant pour savoir le prix du triomphe : la victoire ne vaut rien, si ce n'est pour quitter ce monde de la mort, à lin de s'élever à une vie supérieure. Et, certes, l'art pour Wagner n'est que la religion de la délivrance. Je ne puis le comprendre autrement.
Nietzsche est enfoncé jusqu'à la damnation dans le monde brutal du fait, de la force et de l'empire. Nietzsche est bien le philosophe de Glausewitz et de Bismarck.
Dieu me garde, j'en suis sûr, de prendre avantage contre Nietzsche de sa fin misérable et de sa folie; je laisse à Trissotin J'urgon de m'en supposer l'envie et de m'en faire le reproche : il n"a pas accoutumé de parler aux visages. Dans l'affreuse misère de cet homme, qui se lèche les mains et les pieds, à quatre pattes dans une cage, et qu'il faut nourrir à la cuiller, je ne vois donc pas un châtiment du ciel. Comment n'y pourtant pas reconnaître la torture d'un damné? Sa misère trompe le damné sur la honte de sa damnation.
Il n'est pas honteux d'ètic l'on, sinon pour l'infortuné qui s'est cru toute la sagesse du monde. Il a vécu toute sa vie dans la haine du dieu homme, mis en croix; et le voici contre terre, en croix sur son ombre couchée dans l'abjection, moins qu"un enfant, moins qu'une bête, lui qui s'est donné pour l'homme devenu dieu. La punition est à la mesure du péché; et le pécheur est puni, non pas selon un Dieu juste, mais selon lui : il n'aurait su trouver un juge plus inexorable. Ce grand orgueil méchant deFesprit se dévore jusqu'à ce que plus rien ne reste, ni de l'orgueil, ni de l'esprit. Car pour sauver Tesprit et l'orgueil, il n'y a rien que la charité. La destruction et la démence, l'Empire n'est-il pas, ici encore,
coupable du même péché que le prophète de la force, et ne court-il pas au même châtiment?
Qu'il est faible, ce Nietzsche! Qu'il est pitoyable! Il ne se refuse rien, en attendant que tout lui soit refusé. Il a pour la virilité et pour l'action cette passion malsaine, qui est le propre de l'impuissance. Nietzsche est une espèce de femme, et il veut être l'Antéchrist. Si femme, qu'il se passe d'être l'Antéchrist et le maître tout-puissant, pourvu qu'il fasse croire qu'il l'est.
Nietzsche n'est pas seulement capable de craindre sa propre contradiction. 11 affecte de priser par-dessus tout la connaissance et l'art des caractères. Or, le mépris de la pitié enferme l'homme dans le cachot
de soi-même, et fait de lui le prisonnier perpétuel de son propre personnage.
Compassion et pitié sont la clé des caractères et de toute connaissance. Ni la science, ni la force, ne donnent aucune lumière sur le monde intérieur de chaque être vivant, dans sa sphère de passion. Il faut aimer et compatir pour sortir de soi. Point d'autre voie, point d'autre conquête ni d'autre possession : du cœur au cœur, et de la conscience à la conscience.
L'idée de la force est tout à fait barbare dans Nietzsche. La grossièreté de ces théories nous en délivre. D'ailleurs, le talent poétique de Nietzsche enrobe fjuelquefois cet outrageux poison.
Chez lui, tout est de seconde main. 11 devait être naturellement l'idole des faux artistes et des critiques. 11 n'a jamais aimé; il n'a jamais vécu. 11 ne connaît par lui-même ni la vie, ni la passion, ni la force créatrice. Toute son expérience est dans les livres. Il veut être et n'est pas. La vraie puissance lui manque, celle
qui par Pacte double l'être. Il se soigne; mais en vain : ce malade est toujours infirme. Ce porteur de feu perche en Engadine sur les idées glacées : il ne souffle que des cendres. La logique de Nietzsche est bien celle du philosophe en chambre. Ceux-là ne sont jamais arrêtés par rien. L'esprit de finesse s'étonne de cette rude logique. Et la charité, qui est l'esprit du cœur, la prend en pitié, non sans dégoût et sans mépris. Lui, pourtant, plus il s'écoute, plus il abonde en soi.""!! enseigne les étoiles. Prophète et professeur sur le trépied, c'est le docteur Apollon. Quoi de plus allemand? Moraliste et poète, il doit presque tout aux Français et à la Bible. Il n"a pas le sens des valeurs : il mêle et brouille tout, Gyp et Saint-Simon, Taine
et Spinosa, Bourget et Stendhal. Tous les mérites qu'il a en allemand, il les perd en français. Ce qu'on a mieux dit que lui, il le répète : il y ajoute l'excès, l'arrogance et la prophétie. Il semble une espèce de Lamennais Lacenaire. Le flacon de Nietzsche est parfois en cristal de France, et il en a la forme; mais la liqueur est une âpre eau-de-vie d'Allemagne, et les paillettes sont de Dantzis:.
Combien Nietzsche est fermé au style français, il n'en faut pas d'autre preuve que son médiocre sentiment des nuances.
Nietzche n'est pas plus sensible aux
nuances que les autres Allemands. L'artiste pense par nuance : il la devine, il la cherche, il la surprend : pour l'art de la nuance, il n'est pas de termes synonymes. La nuance discerne les raisons du cœur.
Tous les styles français sont une analyse des nuances. Percevoir finement les nuances constitue la vraie connaissance des caractères. Les étrangers comptent les mots de la langue française, et la trouvent pauvre : la richesse, pour eux, est dans la multitude confuse des synonymes : voilà encore une vue de la quantité. Ils ignorent la forêt vierge du moyen âge, et que le style français a sacrifié trente ou quarante mille mots du vieux langage.
Un mot français peut en valoir dix et cent. Les mots français sont chargés de sens et de pensées diverses : ils sont à trente-six quartiers d'idée. Voilà l'origine noble, et l'incomparable richesse de la langue. Elle tient à la qualité.
La variation est en vérité le grand art du style et la propre musique des caractères. Elle se fait jour en français dès Joinville. Que n'est-elle pas dans un Montaigne, un Pascal, un Stendhal, et un Shakspeare? A cet égard, Shakspeare est artiste en France, presque seul entre tous les étrangers. Chez les anciens, l'homme de la variation est l'étonnant Sénèque, cet esprit si vif et si moderne. Balzac, prodige de richesse, surtout par la masse et le nombre, est bien pauvre près
do Stendhal, à le juger sur la variation.
Tant d(3 sots, hier encore, qui osaient parler de notre décadence, s'ils n'avaient pas été de parti, et s'ils avaient pu comprendre leur pays et leur temps, c'eiit été bien assez qu'ils lussent les meilleurs écrivains de ces vingt dernières années, pour convenir que jamais la France ne fut plus riche. Ce qu'on peut dire des lettres, on le dirait de tous les arts aussi, de Piodin à Debussy, et de Manet à Cézanne.
Nietzsche n'y est pas sensible. Il ne loue en France (jue les œuvres consacrées par les siècles. Il s'arrête à ce (ju'il 3' a de plus visible ou qui fait le plus de bruit. 11 ne condamne pas avant d'avoir lu, et même il sait lire : original par là entre les Allemands, qui dédaignent tout
en France, par principe, et qui n'épargnent même pas Corneille ou Racine : ils les corrigent, tant ils sont outrecuidants. Une certaine épaisseur, une lourdeur voyante n'étaient pas pour déplaire à Nietzsche. 11 est clair que M. Taine est aussi loin de la nuance qu'on peut l'être en français : son style entasse; il appuie, il accumule; il abuse de la répétition, et il ne connaît rien qu'à force d'énumérer. Ce style qui dénombre a fini par gâter l'esprit. Taine a beaucoup occupé Nietzsche, qui n'a seulement pas pris garde à Verlaine. Le pauvre Lélian a porté l'art de la nuance à l'iniini : la variation de Verlaine est la plus suave et la plus exquise. Les chansons de Shakspeare seul lui peuvent être comparées. Un fin connais-
seur de la France se fût assuré l'avantage de cette découverte contre tant de Français aux longues oreilles. Nietzsche n'en a fait aucune. Le beau mérite de lire avec fruit La Rochefoucauld, et d'accorder beaucoup d'esprit à Voltaire! Il y a trente ans, sans être sorcier du premier fagot on pouvait discerner la grandeur de Flaubert, l'intelligence de Sainte-Beuve, le génie de Baudelaire et de Verlaine.
Nietzsche est resté bien en deçà. Professeur, il court aux professeurs et se retranche derrière eux. Taine et Renan lui cachent tout le reste. Il est critique admirable, mais chez lui seulement. Et ce n'est pas qu'il ignore la France ou qu'il la méconnaisse : son malheur est plus cruel : il l'aime à contre-sens.
On trouve tout ce qu'on veut dans Nietzsche, parce que penser, pour lui, c'est contredire. La négation est le délire de l'esprit critique. Dans Nietzsche, la négation d'autrui est la seule force volontaire qui rassure sur lui-même un homme qui n'a aucune puissance créatrice. Il est le poète des mauvais critiques. Comme eux, il pense toujours contre quelque chose ou quelqu'un. Et toujours pour se faire valoir. 11 sait, d'ailleurs, les bons auteurs, et dans ses jugements il les
prend pour t^uides. L'opposition gouverne entièrement cette sorte d'esprits. S'ils étaient astronomes, leur astronomie serait polémique. Dans la contemplation même, supposé qu'ils en fussent capables, ils cachent le désir de prouver. Et ils plaident ou ils requièrent, quand on croit qu'ils contemplent. C'est le génie taijuin, plein de fatuité et de chicane. On voit de ces gros animaux qui piétinent, tantôt d'un parti, tantôt d'un autre, toujours contents de soi, grognant à tribord, mordant à bâbord, faisant la roue à petits pas, l'ours paré des plumes du paon. Nietzsche est moins épais. 11 a du loup, beaucouj) plus que du gros Martin. Pourvu qu'on l'admire de la rive, il nage toujours contre le courant. Tant qu'il est dans
l'eau, on lui sait gré de son courage et d'être libre. Quand il monte à bord, et s'il prend la barre, il s'en montre peu digne : il n'est pas de sang-froid; il gouverne comme un novice; il fait l'entendu : il n'est qu'avantageux et brutal; il ne sait pas la route : il donne des embardées ridicules, et il met son navire à la côte. Il plie ses jugements à la haute opinion qu'il veut laisser de soi. Cette fureur de vanité mène la critique à la négation. Un homme qui se vante d'être musicien et d'aimer la musique osera préférer Carmen à ParsifaL II n'a plus de lien à sa propre vérité : l'envieuse racine du moi nourrit toutes ses idées; et seule, elle ne varie pas : elle est au fond.
Nietzsche est ainsi avec Wagner contre les philistins allemands et le mauvais goût du siècle. Il tient pour la politesse française contre les Prussiens. Mais il est contre Wagner, quand le grand homme triomphe; et il n'attend qu'un signe pour révéler au monde une culture allemande, à condition qu'on la lui demande.
La vraie nature du génie français lui échappe; il ne touche presque jamais le point, là même où il ne manque pas la cible. Il en est si mauvais juge, et malgré lui si allemand, qu'il en parle au passé, le plus souvent. La vie de la France, le
goût de l'amour, le don merveilleux et la passion d'être libre, la charité de toute la nation, autant de mystères qu'il ne soupçonne pas. La France a un style, comme l'antiquité, selon Nietzsche; mais ce qui en fait la force et l'éternelle jeunesse, il l'ignore. Pour lui, assurément, ni le moyen-àge, ni Joinville, ni les cathédrales, ni la plus belle sculpture du monde, qui est à Chartres, ni Villon, ni la musique française des siècles chrétiens, ni la symphonie du vitrail n'entrent dans le style de la France : ils en sont pourtant plus de la moitié.
Il borne toute la France à l'âge classique : par là, il plaît aux critiques de parti. 11 radote une fois de plus pays du soleil, Méditerranée, et tout ce qui s'en
suit, comme si toute la France était sortie de la Camargue. Bref, il n'a pas le sens de l'Occident. Par la vertu de la terre, des fleuves, du climat, des mers et de tous les versants, l'Occident seul rend compte du génie français, et de son équilibre entre le monde chrétien et le monde antique.
Ainsi, la Grèce a gagné la gageure de l'équilibre entre les terres de l'Hespérie et de l'Orient. Nietzsche veut croire au miracle grec, et à ce miracle seulement. Nietzsche est, avant tout, la négation du sens chrétien. Il est aussi pauvre et borné par là que les politiques acharnés à nier la Révolution.
Les esprits les moins religieux, en France, sont parfois les plus saturés de morale chrétienne. Une raison française peut être toute contraire à la religion, ennemie du dogme, pleine de défiance pour l'Église et d'ironie, sans que le cœur de l'homme en soit moins pétri par l'Évangile. Le sens humain de la France tient à cette double origine. Dostoïevski et les grands chrétiens russes n'arrivaient pas à comprendre que la France fût si chrétienne, quand elle aurait du être totalement corrompue, selon eux, par le doute des philosophes et par la superstition catholique. C'est le contraire chez les Barbares : la morale est païenne, même dans les prêtres de l'Évangile : que sera-ce dans les esprits libres de toute
religion? En France, la vertu humaine de l'Évangile est passée du rite dans les mœurs : elle est dans le cœur, elle y réside, là même où elle n'est plus rien pour l'esprit. Ce peuple est assez religieux pour se passer de la religion. La charité est en lui. Il a donc la vraie morale. C'est de la sorte qu'un musicien n'est tout à fait maître de son instrument, que le jour où la part du jeu musical s'est muée en instinct, qu'il ne pense plus à ses doigts, et libre enfin des moyens, qu'il est tout entier à la musique.
Combien Nietzsche reste étranger à cet humain et souple génie! Qu'il participe donc peu à la douceur qu'il semble goûter le plusl II réserve à la beauté qui fleurit
sur les rives de la Seine une faveur toute pareille au culte de la Germanie pour les ordres d'Athènes : les Propylées de Munich en sont le gage bouffon. Assez souvent, Nietzsche me donne l'impression de la même parodie. A vrai dire, le Louvre, l'Aiiadémie et les Champs-Él^^sées exceptés, il ne sait rien de la France que Paris, et rien de Paris que la Ville aux faux semblants que les étrangers y cherchent, qui grimace pour leur plaisir, et qui, faite pour eux, en est faite à demi. Je me rappelle, il y a près de quinze ans, le mot d'un jeune proie, qui venait d'écouter une leçon sur Nietzsche, dans un cercle populaire. Quelque soin qu'on eût mis à vanter Zarathoustra, ce plébéien intelligent et généreux maugréait
le nouveau Dieu : >< Les maîtres, les esclaves! faisait-il sans cesse; comme on voit bien que ce Niche n"a jamais eu à gagner sa vie et celle de ses petits! »
A la vérité, Nietzsche se défend de penser selon la race, et il a honte du préjugé. Mais il ne réussit pas à s'en délivrer. C'est un étrange mystère : on pense plus facilement contre la race, qu'on ne sent indépendamment d'elle.
Et quant à sentir contre elle, les plus libres d'esprit y échouent souvent : ils restent serfs par là, ou du moins ils ne sont qu'affranchis : ils ne sont pas les
patriciens qu'il faut être, au-dessus de tout lien et de toute entrave, hormis les règles que l'on se donne pour se passer soi-même et vivre enfin au delà de soi. De même que les Israélites les plus hardis ne se défont presque jamais de la fatalité qu'on leur impose, pas un Allemand ne se délivre tout à fait de sentir en allemand. On ne conçoit pas plus un Montaigne ou un Stendhal à Berlin, qu'un olivier en Suède.
Un grand esprit découvre ce qu'il doit penser pour être digne de sa propre liberté, de sa propre estime et de la grandeur où il aspire. Mais le sentiment domine sur lui, comme le goût d'un aliment ou le dégoût, comme le désir en amour ou la répugnance. La
fibre parle un langage secret, que la raison elle-même n'arrive pas à comprendre, et qu'elle interprète servilement quand elle croit le plus s'en être émancipée. 11 importe bien plus de sentir contre la race, que de penser contre elle. Tout Allemand qu'il soit et fanatique même, Wagner à la fin de sa vie est plus libre de l'Allemagne que Nietzsche, qui se flatte d'en être délivré. L'Europe de Nietzsche est tout de même allemande, tandis que l'Allemagne de Wagner, chrétienne enfin dans Parsifal, s'élève à la pure humanité. Qu'on ait abusé de Nietzsche ou non, sa doctrine est celle de l'Empire : la même volonté de dominer, coûte que coûte; le môme élan à l'empire du monde; la justification de la violence par la victoire; le
droit crée par la puissance, et le mépris de qui ne l'a pas. Assurément, un philosophe, un demi-poète ne juge pas de la force aussi grossièrement qu'un sergent prussien. Mais il y a moins loin du sergent à Nietzsche qu(3 de Nietzsche au poète et môme à l'homme de Paris. Nietzsche déteste partout ce qu'il méconnaît en luimême et dans l'homme moderne, l'ùt-il animé de la plus rare énergie : à savoir la conscience de la douleur, et le monde suprême de la charité que la conscience implique.
H n'est pas croyable que l'on conteste le Barbare dans Nietzsche. Il a étudié, il a vécu dans Athènes : mais il est né dans la forêt de Germanie. Une fois de plus j'admire en lui que les idées ne sont
presque rien sans les mœurs : combien la raison est serve du sentiment!
Sans doute, Nietzsche n';i pas déclaré la guerre. Il n'a point prêché le meurtre de la Belgique et la destruction de Paris n'était pas dans ses plans. Mais sa volonté palpite encore dans la volonté de cette guerre. Il en est le prophète, mal compris peut-être, comme Rousseau est visible dans toute la Révolution. Certes, Jean- Jacques n'a pas fuit la Terreur; mais il a coïncidé à tous les sentiments et toutes les pensées d'oîi elle est sortie. Les hommes de la Révolution sont pleins de lui, et les hommes de la guerre allemande sont pleins de Nietzsche. Rousseau nanrait pas voulu tuer une mouche; mais Robespierre, qui pense comme Rousseau et sent
parfois comme lui, croit juste et nécessaire de gouverner par le couteau.
Nietzsche n'a pas brûlé Reims, et n'eût pas voulu mettre le feu au Louvre; mais l'Allemagne de Nietzsche, qui ne vit que pour la puissance à tout prix et pour la domination universelle, croit juste el nécessaire de brûler Reims, de faire passer la charrue sur Paris, si Paris résiste, et de détruire la France pour réaliser la culture allemande.
Le grand mensonge, ici et là, c'est le manque de conscience : on est capable de tout contre les autres, quand on ne connaît ni eux ni soi. On ramène tout à soi, faute de charité; et l'on se perd, parce qu'on n'a pas le moindre scrupule de se préférer à tout et de tout perdre. L'orgueil
sans amour n"est que l'ivresse de l'appétit. L'orgueil qui aime, il est vrai, est la sublime humilité d'un continuel sacrifice.