‹ La nation contre la raceChapitre 11 sur 13 · PRINCES ET PEUPLES · texte numérisé non relu

PRINCES ET PEUPLES

\ quatre-vingt-cinq ans, François- Joseph, empereur d'Autriche, jette ses peuples dans une guerre où un million d'hommes jeunes doivent trouver la mort, où dix millions, vingt millions de ses autres sujets vont moissonner un siècle de misère et de larmes. Il vit, ce vieux. Deux années de massacres ne l'ont i)as mis sur le flanc. Il n'en perd pas une bouchée. Sona ppélit légendaire n'en souffre pas;

et cet ogre pieux ne connaît même pas ia dilatation d'estomac. Il deviendra centenaire, s'il ne crève d'une bronchite : « Je prends tout sur moi », a-l-il dit. Ponce Pilate est jaloux.

Guillaume de Hohenzollern se promène et discourt sur un champ de bataille, après dîner. Il n'est comme les harangues aux soldats, pour bien digérer en temps de guerre. A la vue de ce charnier, qu'on appelle une de ses victoires, marchant dans les morts, dans les râles et le sang, le Sire de la Guerre s'écrie : « Non, je n'ai pas voulu cela! » Il ne voulait, en ellet, que l'empire du monde.

Est-ce une opinion enfantine et populaire, qui reproche le crime de la guerre aux princes et aux rois? La puérilité n'est

pas dans le peuple qui ose saisir l'auteur du crime; elle est plutôt dans les sages qui ne s'en soucient pas. La fiction de l'État éblouit les automates. Pour moi, qui cherche partout l'homme, les tyrans me rendent seuls raison de la tyrannie. En politique, toutes les idées ont leur terme à des actions, et les actions à des hommes qui agissent.

L'État prussien, le monstre de Treitschke, aboutit à un petit nombre de puissants, chefs de la doctrine et chefs de l'armée. Les uns et les autres, chefs de la guerre. Immense et terrible, il y a la machine : mais quel sens a la machine, sans les mécaniciens?

La guerre est l'œuvre propre du monstre : celle qui le révèle, et pour quoi il

est fait. La guerre est à la fois le travail et le culte de cet État. Tout le peuple est élevé dans cette religion, qui abolit la pensée, dans une foi qu'on ne critique plus. Comme le culte de ce dieu cruel ne demande pas moins aux fidèles que leur vie, il faut que tout y soit d'une rigueur absolue et d'un absolu secret. La limite de la contrainte est toujours la cruauté. Au bout du compte, avec toutes leurs théories mystiques et tous leurs saints mensonges, les maîtres de l'Allemagne ne tendent qu'à plier sous le joug l'énorme troupeau qui sert et qui laboure, à placer dans une souveraineté absolue quelques milliers de militaires et de docteurs, qui gouvernent secrètement cent millions de serfs plus ou moins volon-

taires. Voilà le fond du mystère, qui enveloppe religieusement la divinité de l'État.

Tout mène à la famille impériale, aux rois, aux princes, aux généraux, et aux docteurs d'université. Ils sont l'incarnation du dieu, ses hypostases, ses agents et ses anges. A Berlin, l'Université fait face au palais du roi. Tel est l'État, l'expression concrète et humaine du monstre abstrail, la forme vivante de la fiction.

Dans cet ordre, si cher aux automates, et ils ne sont pas tous en Prusse, plus haute est la tête, plus elle est à l'abri. La guerre est un jeu suprême de la puissance pour les grands prêtres de la guerre. Ils n'y risquent absolument rien. Depuis mille ans peut-être, il n'est pas exemple d'un

roi, ni d'un prince régnant qui soit mort dans la bataille. Eux-mêmes, les généraux d'armée, à l'allemande, ne meurent jamais dans le combat. La doctrine leur fait un devoir d'être toujours à couvert : le vd, l'absurde et candide troupeau lui-môme le veut ainsi : les rouages de la machine, si la machine pouvait parler, exigent que le mécanicien soit à l'écart des coups : il doit se tenir loin du danger, devoir bien plus dur sans doute que de s'y jeter. Les théologiens de la machine bravent la vraisemblance; et leur superbe morale a des raisons pour tous les cas. Kien n'empêche les hommes libres d'en rire.

Les rois ne mènent au charnier de la guerre que les peuples sans conscience,

qui les laissent faire. Les rois parlent donc pour les peuples. Mais les peuples libres ont le mépris de ceux qui laissent parler pour eux les rois. Cet accent vient de loin : il est dans Hérodote et dans Eschyle.

Certes, les dix mille maîtres de l'Allemagne n'eussent pas lancé le fléau de la guerre sur l'Europe, s'ils n'avaient été suivis et portés par quatre-vingt-dix millions d'Allemands. 11 n'est pas moms vrai, pourtant, que si les pasteurs n'avaient pas précipité les ouailles dans le déluge du feu, les troupeaux allemands continueraient de vivre en paix dans les fourmilières de l'Allemagne. D'ailleurs, les bergers, là-bas, ne cachent pas leur bâton et leur houlette, laquelle est un bâton à pointe de

U'j\ Ils n'ont pas peur de ce qu'ils l'ont, ils ont l'orgueil de ce qu'ils sont. Leur audace à tout exiger des moutons va de pair avec une nmorgue intolérable. Ils ne craignent pas d'être responsables : ils ne le sont qu'entre eux; mais entre rivaux, les sanctions, pour secrètes qu'elles soient, sont plus cruelles que si la plèbe même disposait de la faveur et du châtiment. Enfin, cet Empire se soutient par le talent des princes : «juand ils n'en ont aucun, l'instinct leur reste de leur intérêt et de leur fortune. En Prusse et en Allemagne, la place est toujours au plus digne de l'occuper. Les militaires sont-ils parfois à leur place, en France, qui le sait?

Partout ailleurs, ceux qui pourraient le mieux servir l'Jî^tat sont bannis du ser-

vice. Ils en sont séparés par la digue des bureaux.

Sans doute, tous les Allemands voulaient dévorer l'Occident, et prendre la France à rançon ou à proie. Tous, ils ont rêvé de cet Éden, et de ce butin, d'en faire leur lieu de joie et de conquête.

Mais qui leur a proposé cette politique? Leurs princes. Qui les a élevés, pendant cinquante et cent ans, pour ce vol et ce meurtre d'une nation? Leurs princes. Qui leur a rendu ce crime délicieux, et sacrée cette violence? Qui leur en a fait un devoir, une religion? Leurs princes, qui les ont

dressés à croire la conquête facile. Leurs princes, qui les ont enseignés dans cette foi d'État que le plus noir des crimes est béni quand. on ne ris(|ue rien à le commettre, et qu'il est la loi du ciel, s'il doit être d'un merveilleux profit. Leurs princes, qui sont les rois avec toute leur suite, le clergé, les généraux, les docteurs et les scribes.

Enfin, il fallait encore vouloir la guerre, et dire le mot qui la déchaîne. Il y a un homme, d'accord avec dix ou vingt autres, qui a dit un jour : « Qu'elle soit! « fiât! Et fit, et elle fut.

Ce forfait n'est pas anonyme. Ces princes de la mort et du ravage ne sont pas des héros imaginaire?. Ces démons ne sont

pas des larves invisibles au nid de l'enfer. On sait quels ils sont. On les connaît. On les a vus et on les voit. Us mangent à leur appétit et selon leur goût. Ils boivent à leur soif des vins choisis. Ils dorment, eux, et se réveillent. Et ils vivent. Le jour où ils ont lancé la peste rouge sur l'Europe n'est pas une aube fabuleuse, dans un temps légendaire. Tout s'est fait sous nos yeux, entre le 31 juillet 1914 et le 3 août. Le plus universel des crimes n'est sans doute pas le seul où personne ne soit coupable. Il est des hommes pour en répondre, et du malheur le plus énorme qu'ait enregistré l'histoire. Ce déluge de sang n'est pas une révolution du globe. Il n'a tenu qu'à une poignée de misérables, plus hideux par la bêtise

et l'infatuation que par la méchanceté même, de ne pas ouvrir les cataractes de la mort et du feu.

Criminels démesurés, ils sont encore plus vulgaires. Vulgaires comme la violence du plus fort, qui ne risque rien. Et eux, en effet, ils ne risquent proprement rien. Lequel d'entre'eux sera tenu responsable du mal acompli, et paiera de sa tête dix millions de meurtres? La vie humaine est pour rien, quand on garde la sienne et qu'on l'ôte seulement à autrui. Les rois ont toujours eu quelque comte de Maistre, pour fortifier en eux cette morale naturelle et la renforcer de théologie. Entre tous les bouflbn graves, les rhéteurs sacrés le sont plus.

« [/empereur Guillaume est le men-

songe en personne. De tous les télégrammes dont il m'a accablé pendant cette dernière crise, pas un n'était sincère : tous sonnaient faux, même celui où il invoque l'amitié qu'il a jurée à la Russie devant le lit de mort de son grand-père. Et quelle hypocrisie encore dans le dernier, où il m'adresse un suprême appel pour sauver la paix et qu'il ma expédié six heures après m'a voir lait remettre la déclaration de gueri'e ! » ( i )

L'instinct de la France est juste, qui

poursuit d'une malédiction éternelle

(1) Entretien du Tsar avec l'ambassadeur de France, le o août 1914, rnpporté par M. Ernc?t Daudet.

l'Empereur d'Allemagne, sa famille et toute sa maison, avec toutes les couronnes de la Germanie. Le Sire de la Guerre a peut-être obéi aux dix mille maîtres de l'entreprise, chefs de l'armée, de l'industrie et de la pensée allemandes. Ils lui obéissent pourtant : même aujourd'hui, ils n'osent pas lui dire la vérité. S'il était digne du règne, lui, il eût imposé sa volonté, au lieu de subir celle de ses sujets.

Oui, apparemment, les peuples ont les princes qu'ils méritent, sinon ceux qu'ils souhaitent. Mais c'est bientôt dit, et la réalité n'est pas si simple.

Les races sont menées par les prophètes et les couronnes. Les nations sont des peuples qui croient se conduire eux-

mêmes ou, du moins, qui s'y essaient.

Pour les nations, le pire danger est' dans les races. C'est aux coups de la race qu'un grand peuple succombe. Ainsi l'ordre romain, après avoir subi longtemps la menace et l'avoir domptée, est vaincu par la race du Nord, à la fin. Présentement, la guerre d'Europe est en France, comme elle fut à Athènes contre le roi des rois et son Asie. Notre guerre associe tout l'Occident et bientôt toute l'Europe à la politique et à la nécessité de la France. C'est que la Révolution a créé partout des nations; elle a constitué les peuples. Au fond, les nations sont toutes ensemble contre la race, et les vrais peuples contre les vraies couronnes. Car l'Allemagne, l'Autriche, la Turquie ne sont pas des

peuples : bon gré mal gré, ils sont l'instrument des couronnes, et peuples à naître, si peuples ils sont.

En France, l'homme et la IVinme du peuple rejettent sur Guillaume et ses princes tout le sang répandu. Ils voudraient qu'on leur livrât ces tètes maudites. Elles portent la cause du mal avec le diadème. A peine si elles souffrent du désastre qu'elles ont produit, et qu'elles renouvellent. C'est une parodie de la douleur, et une offense inexpiable à la souffrance, d'oser comparer le souci, le chagrin et la misère des rois à la peine

des peuples. La mort est là, cjui lait les comptes; et les seuls (jui ne mentent pas. Où est l'homme de France, ayant six (ils entre vingt et trente ans qui n'en a pas perdu un seul depuis vingt mois? ni un frère? ni un neveu? Où sont les pères et les mères qui n'ont j)as donné de leur sang le plus précieux et de leurs larmes les plus amères?

Mais le Sire de la Guerre, lui, ni les siens, ni les rois d'Allemagne, aucun d'eux n'est en danger de mort, au péril de toute misère. Que la guerre dure dix ans, on ne les amputera ni d'un bras, ni d'une jambe, ni d'un ongle : non, pas même de leurs rentes. Pourtant, la guerre est leur métier. Elle n'est de profit qu'à eux, promesse d'apanages, grades,

douaires et majorats. lis ont de naissance toutes les croix; et le peuple est en croix.

Il ferait beau voir qu'un Sire de la Guerre cause la mort et la ruine de cinq millions d'êtres humains et n'eût pas un peu de souci. Et qu'il ne se fît pas quelques cheveux blancs. Il en sortira donc avec des rides et il se fera masser. Les rois ont toujours plus de masseurs que de remords, et de médecins que de conscience. On lui teindra les moustaches, et tout sera dit.

Or, la terre de France porte d'autres rides : mille fois mille tombeaux, où les vieux et les enfants vont chercher, en pleurant, leurs pères, leurs frères et leurs fds. La terre russe, la belge, la serbe,

l'italienne et toute l'Europe libre est ridée des mêmes cicatrices. Les peuples ne s'en tirent pas avec quelques poils blancs; mais avec un plein lit de sang dans chaque famille; et pour les mères, un sillon vide déchire à jamais leur chair, où elles ne pressent plus de leurs tremblantes mains la chair bien-aimée des enfants.

L'Allemagne elle-même, l'aveugle fourmilière, commence à prendre conscience de cette folle duperie. Gomme l'Impératrice visite un hôpital, elle parle à un blessé, manchot des doux bras, et le visage percé de part en part : « Vous allez bien, dit-elle, mon ami? » Et l'autre répond, enfin plein de haine : < Je souhaite que vous et toute votre famille

alliez aussi bien que moi. » A la bonne heure : cet Allemand-là n'est plus une fourmi.

La barbarie est un mauvais usage de la force, et un abus de la puissance. Les Barbares ont naturellement des rois iiarbares; mais pour lâcher les Huns sur les cités polies, il faut pourtant Attila.

— Non, je n'ai pas voulu cela! fait-il, en secouant sa main courte, celle (jui ment de naissance : — Si, vous l'avez voulu. Si! Vous ne vouliez que vaincre, sans doute : être sacré empereur d'Occident sur les ruines de Paris, donner des trônes à vos fils, et la France à la curée des loups et des chiens. Tu ne voulais pas verser tout le sang de Ion j)euple,

mais seulement le sang d'autrui. Tu ne voulais qu'anéantir en vingt semaines l'œuvre et la beauté de vingt siècles.

Ton seul regret est de n'avoir pas réussi. Si! vous avez bien été le dieu de vos dignes théologiens : « il y a vocation divine, dit votre Treitschke, partout où se présente une occasion i'avorablu d'attaquer son voisin et d'étendre ses propres frontières (1). » Vous avez appelé vos peuples au massacre, et ils y ?ont venus. Ce n'est pas votre faute s'ils y restent.

Je ne crois pas aux remords des rois; il sera bon de les y aider, je pense. Ils

(1) Treitschke, Dix ans de combats allernands. Et cent textes semblables dans Glansewitz, Frédéric II, Bernhardi, et tous les autres.

n'ont même pas la conscience de leurs crimes : le bourreau importe beaucoup à la mauvaise conscience. Il n'est comme le châtiment pour donner l'idée du péché à ceux qui ne l'ont pas. Les rois sentiront leur crime contre les peuples les saisir à la gorge, le jour où on leur passera la corde au cou.

Qui m'osera nier en face que les affaires de la paix seront prodigieusement avancées dans le monde, quand il ne sera plus possible aux chefs de la guerre, quels qu'ils soient, de se soustraire au jugement d'un tribunal sévère qui condamne à mort, qui porte une sentence sans appel contre les volontés coupables, et qui la fasse exécuter? Celui qui nie cette raison ne connaît pas l'homme, Sa nourrice en

sait plus que lui. Partout où la caresse échoue, partout où la fureur de l'appétit fait échec à la raison, il faut la punition et la menace.

L'instinct du peuple est l'instinct de justice.

Que le plus grand des crimes contre le genre humain fût puni dans ses auteurs directement responsables, les autres y regarderaient, demain, à deux fois, de recommencer. Toute la politique en serait changée; une ère nouvelle s'ouvrirait pour l'histoire du monde. Car, enfin, les peuples criminels ne sont pas coupables sans le crime de ceux qui les dirigent.

Une guerre ne se fait pas toute seule. Il faut toujours des chefs pour la vouloir, pour la déclarer, pour refuser tout accord, pour mépriser les arbitres. Les monstres de fatuité, d'orgueil et de sottise qui repoussent la paix, et se prononcent pour la guerre, il faut que le genre humain les saisisse : il faut qu'on mette la main sur eux : la prise de corps est nécessaire, le procès et le châtiment. Quand trois ou quatre rois, deux ou trois empereurs, trois douzaines de princes, de ministres, de généraux et de chanceliers, docteurs de l'enfer, auront été pendus, il ne s'en trouvera plus deux par siècle pour courir le risque de la corde.

Toutes les déclamations des prophètes et des sages n'y changeront rien. Les

belles théories du sang et de la guerre mystique sont le propre de ceux qui versent le sang d'autrui, et qui voient faire la guerre au voisin.

Qu'on branche l'empereur avec trois de ses fds. Je gage que les deux autres vivront en agneaux, pour ne pas se faire pendre.

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