SERVITUDE, ROYAUME DE LA FORCE
Leur servitude est parfaite; ils lui donnent toutes les raisons et les beaux noms qui honorent la liberté réalisée par l'ordre. C'est la perfection de la servitude, quand elle se vanle d'être volontaire.
Un officier, un soldat, un docteur, une vieille femme, tous ils répètent : « L'Empereur ne se trompe jamais. » Le pis est qu'ils le croient. Sans doute, c'e>t une leçon apprise; mais que le même dogme soit le mot de toute la multitude, et lui serve de raison, rien ne sépare cette foi
de l'Islam et des cultes antiques quand une idole faisait à tout un peuple le même devoir de la violence et du crime.
L'évêque de Liège montre au maréchal von der Goltz des vieux, des femmes et des enfants torturés, un tas de cadavres sur des ruines. 11 lui rappelle la Belgique fumante de cendres et de sang. Papelard, calme et sournois, sa mauvaise figure plissée s'éclairant de quelques rides nouvelles en guise de sourire, le maréchal répond : « Calmez- vous. La victoire effacera tout. »
« On fait ce qu'on peut. Tous les moyens sont bons. Les traités sont du papier qu'on déchire. Les serments sont du vent. Le poing a toujours le dernier mot. Le succès justifie. » Voilà les
maximes du chancelier Beckmesser.
Pourquoi pas? Mais il s'indigne contre ritalie, quand elle entre en guerre : il l'insulte; il l'accuse au nom de la sainte morale; il la voue au mépris; il lui fait honte de trahir la foi jurée et de suivre les principes de Machiavel. Cependant, il ajoute : « L'État ne connaît pas le sentiment. » C'est l'humanité que l'État prussien refuse de connaître; il se garde bien de le dire : il ne s'en doute peutêtre pas. Ce chancelier passe pour juriste et le plus honnête homme de l'Kmpire, selon le philosophe Eucken et le théologien Harnack.
Ignorent-ils tous que cette morale est celle des assassins? ou des tigres? — Non. Mais ce qui, môme |)our eux, est un
crime dans riiulividu, n'en est pas un dans rÉtat, et peut être une vertu. Ils iraient jusqu'à prétendre que TÉtat est saintement criminel, parce qu'il se fait violence pour commettre ses crimes. La race n'a point de morale, sinon de vaincre. Elle n'a point d'autre devoir que de croître et de se nourrir. Elle dévore justement tout ce qui tente sa fain). Elle a contre les autres tous les droits qu'ils n'ont pas. La politique de la race est une dynamique de l'appétit.
Les Allemands contestent leur servitude. Ils l'appellent discipline, et vantent en elle la seule liberté digne dhommes
qui se possèdent et qui vivent dans l'ordre.
S'il était vrai, il en faudrait conclure que rien de libre ne peut s'accomplir dans riiomme sans rébellion, et que l'anarchie est plus noble que la discipline. Mais il n'en est pas ainsi. Il n'y a de discipline que celle qu'on se donne, et qu'on pourrait ne pas se donner. La discipline qu'on reçoit d'une main étrangère, c'est le fouet. Je ne crois pas à la vertu des hommes sans virilité. Il faut avoir la force pour dompter la force. L'ordre véritable est celui que l'on crée et non pas celui que l'on subit. Une machine parfaite n'est pas un ordre : les rouages les plus souples ne sont pas libres : ils sont agencés.
Comme il faut haïr la guerre et rester capable de la faire, il faut être capable de rébellion et se donner des lois pour ne pas se rebeller. La noblesse comme la force consiste à se vaincre.
Nous n'avons que faire d'une liberté servile et d'nn ordre sans conscience.
Au total, personne n'est libre dans la fourmilière, pas même l'Empereur. Pour le bien, beaucoup plus encore que pour le mal, le chef de la race est le serf de la race. L'Allemagne féodale, pleine de princes et de hobereaux, ignore également la noblesse et la liberté. L'Occident au
contraire, et la France entre toutes les nations, ne peut pas séparer la morale de la conscience, qui est le sentiment libre, quelles que soient d'ailleurs les composantes fatales de cette force.
Pour être libre, il faut être noble.
Seuls, les êtres nobles sont vraiment libres. Seuls, ils peuvent l'être. Seuls, ils méritent la liberté; et au fond, seuls ils l'ont.
C'est à eux d'en donner aux autres ce qu'ils sont capables d'en avoir et d'en user. On ne leur f(!ra pas tort d'une obole.
Qu'un homme enfin me fasse sentir la noblesse de son àme. Et je l'en crois sur
la liberté de son esprit. Mais non pas autrement. Quand il se croirait l'esprit le plus libre, s'il est sans noblesse, sa liberté n'est qu'un mensonge : elle est l'esclavage d'un intérêt, connu ou non, avoué ou secret, parfois cynique et parfois ignoré même de l'intéressé. Que d'esclaves cachés sous de libres jugements !
Il n'est rien dont la bête soit moins libre que de l'appétit : la bête, c'est la race.
Il n'y a rien dont l'esprit se veuille libérer plus que de l'appétit : l'esprit, c'est la nation.
Rome, qui est le voile même de l'amour selon uneglose mystique, — Roma Amor, — et Paris, qui porte le nom de l'amour fait homme, toujours juge de la beauté
et toujours prêt à faire la révolution pour elle, — Hélène est la beauté que l'on ravit, — voilà les deux villes qui parlent pour l'Occident et pour la guerre de France, qui est celle de Notre Dame.
Essen, qui veut dire manger, est la capitale de la race, de l'appétit et des canons.