CAS DE M. RENAN
VAis-JE faire un crime à M. Renan d'avoir été vrai, et d'oser dire sa pensée? En rien. 11 n'y a que l'ignorance ou la calomnie pour refuser à Renan sa plus belle vertu : il est le plus vrai des hommes. Il l'est avec tant de nuances et de scrupules que les esprits grossiers doutent qu'il l'ait été. Pourquoi fautil si souvent qu'un peu de grossièreté se mêle à toute certitude? Je cherche à comprendre M. Renan qui en vaut assurément
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la peine. En lui, il ne s'agit pas de moi et de ce que je pense, mais de ce qu'il a pensé et de lui. Je ne suis pas un bourreau pour le rouer vif sur des dogmes tranchants. Mais je ne veux pas être davantage un disciple, ni le mettre sur l'aulel pour adorer une idole.
Pour moi, qui ne ferai à personne l'honneur de mentir, je tiens que la vérité de M. Renan vient aussi de son caractère. Son exquise politesse faisait son air de modestie : il semblait céder sur tout, qui est le bon mo^en de se réserver. Il était sans ombre de superbe; mais il avait le grand orgueil de l'esprit, qui n'est peutêtre jamais si fort que s'il reste caché. D'ailleurs, la politesse est le plus sûr des ponts-levis : elle sépare bien plus qu'elle
ne lie; elle maintient les distances, même quand elle s'abaisse.
Dans sa querelle avec Strauss, Henan est plus occupé de persuader les Allemands, que de se battre pour la France. Il la défend mollement. Le ton est sans grandeur, sans le moindre effort de vertu héroïque. C'est l'accent d'un vaincu, et qu'on soupçonne civec ennui d'admirer le vainqueur. Renan ne peut renoncer à son Allemagne; il ne peut renoncer à Tubingue. Vieilles amours! Il ne veut pas s'en donner le démenti. Rien n'eût été fort et généreux que de le faire.
Renan est enchaîné à l'Allemagne par l'érudition. Entre toutes les couronnes de ce monde, il en briguait une seule: celle que les érudits allemands lui ont toujours
refusée; d'ailleurs, avec injustice; mais ils ne peuvent rien juger justement. Les études de critique religieuse semblaient à Renan le centre de Thisloire, et l'histoire, le centre des sciences humaines. Renan s'était instruit chez les Allemands : il les appelait ses maîtres; il ne rêvait que d'être un maître pour eux.
Enfin, il avait trouvé en Allemagne la théorie des races, qui est la racine de toutes leurs idées, et qui l'a été des siennes. Cette fiction de la race le flattait. Faisant allusion aux races du Nord, il ne cesse de les confondre toutes, avec une fausse humilité : en dépit du mépris que les Allemands réservent aux Celtes, Renan veut toujours que le Celte soit le digne cadet du Teuton. Jusque sur l'Acropole,
il se donne ainsi du Barbare, non sans plaisir. Races sérieuses, races morales, refrain de toutes ses méditations. Demigascon, il est toujours Breton accompli, quand il s'agit de passer pour le petit frère des Allemands.
Maudite racine du sens propre : elle est dans Renan comme dans la plupart des hommes : tous leurs systèmes, toutes leurs spéculations, et les plus libres même, reposent sur un amour de soi qui est l'ovule de toute erreur et de toute vanité. On n'est jamais absent de ce qu'on pense. On veut se faire valoir en tout ce qu'on dit, comme en tout ce qu'on feint de ne pas dire.
Être libre de soi ! ne point faire système de soi! Surtout, ne pas croire à. la race,
quand on doute de tout. Celle racine noire et mauvaise porte la vie rampante. Les plus grands seuls l'ont tranchée d'une main hardie : en quoi ils ont montré la vraie grandeur et la puissance : le don souverain d'être libre.
Renan peut bien douter de tout, plus que de sa propre science. Y a-t-il une source plus pure d'ironie? Une douzaine de docteurs, en Bavière et en Hollande, disputent gravement sur un texte. Ils finissent par conclure avec certitude qu'il ne compte pas. En vain a-t-il fait vivre dix milliards d'hommes, nourri dix mille poètes et dix mille artistes : il n'est pas sûr que le texte soit authentique ; et peu s'en faut, personne ne l'a écrit.
Le poison d'Allemagne n'est pas la cri-
tique, loin de là : mais l'usage doctoral de la critique contre la vie. Que la science doute : elle a tous les droits. Elle les perd tous si elle affirme. La guerre des Allemands selon Glausewitz et Bernhardi est la guerre selon la science qui affirme. La logique est avec eux : ils ne comprennent même pas qu'on le leur conteste; et ils ont raison.
M. Renan n'a de certitude en rien, mais il a celle-là : il est prêtre de la critique, et la critique est une mission. Il prend son métier pour un sacerdoce.
Plaisant retour, sacerdos in œternum. Les savants du peuple élu sont tous ainsi : non seulement ils ont la certitude, ils ont le devoir d'y courber le monde. Ils ne parlent que mission et devoir : c'est par
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devoir qu'ils mettent le feu à un texte ou à une cathédrale. Mais en quoi diffèrentils des théologiens?
Si français pourtant, que de satisfactions il donne, ce Renan, plein d'esprit et de hnesse, à ceux d'iéna et de Tubingueî II m'irrite un peu, quand il admire l'ordre et la discipline des Allemands. Il doit tout, lui-même, à sa force contre la discipline, à son audace contre l'ordre. Et enfin, je ne puis souffrir qu'un homme me vante l'ordre, qu'il est rebelle à faire en lui. Renan n'ose pas confesser son anarchie profonde : le plus anarchiste des hommes est l'aristocrate qui exige, sans conditions, lu liberté totale de l'esprit. M. Renan manque ici de mesure; il n'est pas juste. Il est mort et il a vécu le
pape inlellectuel de la République. Il semblait n'en savoir aucun gré à son peuple et à son pays. Pourtant, nulle part au monde ni en aucun autre temps, il n'aurait eu la liberté et les honneurs que lui décerna la France déréglée, selon lui, et pour jamais vaincue.
« Un ordre est une humiliation; qui a obéi est un capitis; niiuor, souillé dans le germe même de la vie noble. Je n'aurais pu être soldat; j'aurais déserté ou je me serais suicidé. Je crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni exception, ni équivalent, n'amènent un affreux abaissement. Forcer tous à subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent (1). »
(1) Voir lu noie, à la fin du volume.
Je ne blâme rien dans M. Renan, que son erreur sur la France. Il s'est trompé. Il avait le sens noble, mais ne l'avait pas encore assez. Un fond de timidité, un regret des siècles morts, il ne savait pas quitter le passé. Il n"a eu que des vues médiocres et toutes fausses sur le monde de son temps. Il Ta trouvé déchu en tout, quand il est d'une grandeur qui étonne : on la mesure aujourd'hui. Mais lui-même avait le goût faible et petil. Libre en morale, il ne savait pas l'être avec les pouvoirs de l'État. Il étend sa médiocrité politique à tout ce qui l'entoure. C'est un trait de M. Renan, et peut-être le plus curieux de son caractère, qu'il se soit beaucoup plu dans la République et dans un siècle qu'il comprenait si peu et qu'il
condamnait de toutes les manières. Patricien d'esprit, il restait petit bourgeois devant les puissances. Fors les saints, les prêtres pensent presque toujours en petits bourgeois.
De longtemps, M. Renan n'aura pas la paix. Les partis continuent de s'en faire une masse d'armes.
Ils traitent de renégat tout homme qui se rend libre. Mais se rendre libre est le plus haut devoir de la conscience, et la plus belle action.
Renégat, disent-ils. C'est la constante injure des âmes basses ou des fanatiques.
Traître qui ne sert pas les mêmes intérêts qu'eux : combien d'intérêts, pourtant, chacun ne conlie-t-il pas à ses dieux? Renégat, qui sacrifie tout au service de son véritable honneur et de sa propre vérité. Il n'est pas d'honneur plus direct ni qui oblige plus que celui de l'esprit.
Sans doute, saint Paul est le renégat des Pharisiens, et tous les Juifs le haïssent. Spinosa est traître à la synagogue, et elle le fait justement assassiner un soir, au coin d'une rue, dans la juiverie d'Amsterdam.
Laissons les âmes basses à leurs calomnies et à la haine. Elles n'ont pas d'autre terroir; et, dans le fond, une patrie qui aime, une religion qui accueille leur sont un lieu de rage et un objet de scan-
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dale. Mais les fanatiques sans venin, s'il en est, et les hommes de foi, pourquoi ne se demandent-ils jamais si les esprits libres n'ont pas bien le droit aussi de tenir pour suspects ceux qui se convertissent, jusques à les traiter de traîtres et renégats? Les saints ne sont- ils pas des traîtres au siècle, qui renient leur famille et leurs amis? (I) Il ne vient pas à l'idée d'un homme noble et libre d'insulter ainsi un ami qui le quitte. Il le plaint tout au plus, s'il a l'orgueil de la pensée. Sans compter les saints, ces sommets de la vie, j'aime Verlaine deux lois d'être si tendrement catholique. Et si je l'envie, je vais me faire traiter de renégat par le basset
(1) Qutr (?st mater mea, et qui sunt frntres mei? Mattii., XII, 48.
qui me guette derrière la porte. Dans Huysmans, païen, je vois un homme mauvais que la conversion élève infiniment au-dessus de lui-même, et une vie assez sale que la foi purifie. Je déplore la religion de Racine, qui le ravit à son art dans la force de ses quarante ans; mais j'admire le chrétien capable d'un si étonnant sacrifice.
Que n'en font-ils autant, ces fanatiques? Et puisqu'ils ont la vérité éternelle, que ne montrent-ils au moins un peu de notre propre charité en esprit? S'ils ne le peuvent, qu'ils prient pour nous. Ce n'est pas prier pour le prochain, que de Tavilir et le charger d'opprobres. Là est le point : ils n'aiment pas un ennemi qui échappe à leur mépris; ils ne veulent pas qu'il
ait de l'honneur ni de la beauté : ils l'espèrent honteux, ils le souhaitent humilié: et pour être plus sûrs qu'il est bien vil en effet, ils ne le lâchent qu'après l'avoir avili. Ils n'ont donc pas épargné Renan : trois quarts de siècle après son crime, ils ne l'épargnent pas encore.
Sans de tels renégats, les hommes mangeraient encore des glands sous les chênes de la tradition et de l'obéissance. Le genre humain est le renégat du singe et de la bête. Le Nouveau Testament est le renégat de l'Ancien. Tous les divins poètes du cœur et de la conscience, les saints et les artistes, les grands passionnés de l'amour, tous les dieux sont les renégats de la brute. Et sans les renégats comme
Isaïe, les prêtres de toutes les religions présideraient toujours aux sacrifices humains : pas une religion qui ne soit fondée sur ce rite : c'est celui de la race. Pas une race qui ne le pratique. La science est un fard qui ne trompe que les pauvres gens du parterre; sous nos yeux, les Allemand nous montrent quel est le rite sacré de la race, et qu'il est à jamais le sacrifice humain, paré ou non de mécanique et de chimie.
Traiter un homme de renégat, c'est au premier chef penser selon la race. On trouve toujours des argousins pour faire aux esclaves un devoir d'obéir, avec resjiect, à toutes les lois de l'esclavage : s'ils osaient, les sergents des galères diraient bien que le forçat doit aimer ses chaînes,
par amour de Tordre, et donner son <'œur à la chiourme. La rébellion est du désordre, en effet.
Cependant, la plupart de ceux qu'on accuse d'avoir renié leur origine, sont à juste titre les forts enfants de Thumanité : ils ont voulu sortir de la race : ils en sont sortis; et pour leur rare courage, les hommes apprendront un jour à les vénérer, s'il y a jamais un genre humain.
Renan crut trop à la race : elle se retourne contre lui. C'est elle qui l'outrage, et qui lui fait le reproche du reniement. D'ailleurs, elle ne dit pas
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lequel des deux Renans a renié et trahi l'autre : est-ce le Gascon qui fait la honte du Celte? ou le Breton qui eût été la risée du Gascon, si Renan avait fini cardinal et archevêque? Voilà les difficultés où ces misérables théories de la race et du sang acculent toute vie spirituelle. Pas un homme n'y saurait échapper, si chacun pouvait remonter assez loin dans le torrent où se confondent ses sources.
Au delà de mille ans, qui sont un jour dans la vie du passé, il n'est plus de certitude. Que penser des menteurs qui tirent parti d'une si fatale obscurité? En moins de mille ans, et non pas en dix mille, d'un Arabe vivant en Irlande, tantôt paysan, tantôt marin, on ferait un bon Patrie, fils du trèfle et de la vierge
Marie. Et d'un Breton, le soleil et la terre feraient un Maure, en le fixant pour dix ou onze générations dans une ville d'Afrique.
Renan est une victime de l'Allemagne.
Il a été corrompu par l'esprit allemand. 11 n'a jamais rien vu au delà de Gœthe, de Hegel et de la vérité révélée à Tubingue. 11 est entré en science comme on entre en religion. Son culte même des Grecs est un culte allemand. Au milieu du dernier siècle, l'Allemagne s'est donnée pour la véritable et seule héritière du génie attique. Les érudits nous feront toujours rire. En ce temps-là, le Bavarois ne distinguait plus les Propylées de Munich
et les Propylées d'Athènes. Le Saxon qui déterrait une statue se prenait pour le statuaire. Gœtfie, qui n'a presque rien d'hellénique, était persuadé, avec toute l'Allemagne, que son Iphigénie est beaucoup plus fille d'Argos que celle de Racine. Gœlhe est tout romain : si l'on voulait y penser, et qu'il figure le grand poète de Rome chez les Barbares, on s'épargnerait bien des erreurs.
Disciple sans réserve des Allemands, Renan devait entrer dans les idées de la race, corps et âme. Il y a été pris, et ne s'en est un peu dépêtré qu'après la guerre. Mais quoi, môme alors, homme achevé, au seuil de la vieillesse, il en veut bien plus à la France de faire la Commune de Paris, qu'à l'Allemagne de vaincre. Il est
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presque d'avis que la victoire des Allemands est un jugement de Dieu. Tubingue lui dérobe Potsdam. Gœthe à Weimar et les saints temples du Corpm Inscriplionum lui font oublier Paris et Versailles.
Jusqu'à la fm de sa vie, il est timide avec les Allemands. S'ils ne sont pas la race des maîtres, et qui doivent l'être du monde, comme ils l'osent prétendre, les Allemands demeurent toujours la race de ses maîtres, à lui. Le moindre petit pédant en exégèse fait trembler ce grand évêque de la science. Car il reste évêque et d'Église par là : il craint toute bataille; il préfère saluer les violents à se commettre avec eux. 11 n'a jamais aimé la lutte, et il fuit le combat.
C'est pourquoi il n'est vraiment devenu
supérieur à lui-même que sur le tard, quand il a laissé la mollesse de son caractère et la facilité de ses mœurs prendre le pas sur la roideur de sa foi secrète. Au fond, il a toujours cru dans la science aussi solidement que les curés de village croient au catéchisme du diocèse. Mais son tempérament était infiniment plus souple que sa logique, et sa nature bien plus ondoyante que sa raison. C'est la raison qui est non pas dupe de la nature, à la fin, mais qui se plie au plaisir de feindre et d'être dupée en apparence. Le charme de M. Renan vient de cet amusement. On y est plus ou moins sensible, selon qu'on se plaît davantage à cette contrariété de l'homme et de son intelligence, ou qu'on s'en irrite.
Au soir de ses jours, M. Renan est un étrange composé, un ambigu de grand pontife et de Silène à jeun, de vieil augure et de Ninon à cheveux blancs; tout à la fois, la Sibylle devenue abbesse de Thélème, et un demi-Platon. Mais, grâce au ciel, la raison peut s'étonner de lui, comme Socrale s'étonnait de Platon même : Que ne me fait donc pas dire ce jeune homme!
Pape de la raison, il a trouvé moyeu d'être sceptique. Il y fallait beaucoup d'esprit. L'ironie l'a rendu à la France. Mais en vérité, dans tout son âge mûr, quand il mettait la science de Tubingue en longs récits, dont l'histoire et le roman font l'égal mérite, il ne fut guère qu'un Fénelon allemand. De là, ce style si complaisant et si fade, si aimable et si
pauvre, pur sans innocence, élégant sans invention; cette vaine transparence qui lasse de la clarté, ce miel continu qui dégoûte de la douceur.
Et ces constantes grâces de professeur, hélas trop fidèles : dans la prière sur l'Acropole, elles n'en finissent plus avec Minerve. Professeur de grec, qui pis est : Ah! pour l'amour du grec. La prière sur l'Acropole est au grand style, et peut être même à Chateaubriand, ce que riphigénie de Gœthe est à Sophocle : un devoir d'Oxford, un exercice de docteur. Non, OEcolampade a beau faire : il n'est jamaisqueHansHausschein,deWeinsberg.
Les crimes des Allemands on 1870, leur
guerre déjà féroce, leur rage, leurs cris de haine et de mépris jusque dans le triomphe, — haïr dans la victoire, quelle bassesse! — ont réveillé M. Renan, mais seulement à demi. Il a fort bien vu que l'Allemagne était une race; et il n'a pas cessé de la croire supérieure. Toute sa politique portait sur cette idée; elle est le secret de sa critique et de ses conclusions en histoire. Il n'a pas discerné que la France est une nation. Tout ce qui fait la grandeur, la beauté et le droit d'une nation en fait aussi l'inûrmité en tant que race. M. Renan ne voyait que la race : on ne tient qu'à ce qu'on voit, et réciproquement. La race allemande lui paraît toujours exemplaire, en dépit de ses crimes : il en souffre, il s'en étonne; il ne
lui en reprocho que l'excès. Au bout du compte, il juge la France une race moins morale, moins sérieuse, comme il dit, moins appliquée, moins sage, moins douée pour l'exégèse enfin que la race des Allemands : bref, moins digne de vaincre et de régir l'Europe. Il ne l'avoue pas; et pourtant, il n'est rien dans ses écrits qu'on leur fît mieux avouer. Parce que dix mille Allemands ont pour métier de critiquer les textes, M. Renan estime que l'Allemagne est la terre sainte de la critique. Comme si un seul Montesquieu, un seul Montaigne, un Stendhal, un Sainte-Beuve, ou Renan lui-même n'avait pas le génie critique cent fois plus que tous les docteurs de la critique allemande. M. Renan qui a tant de liberté, qui en a tant
besoin, et qui en a tant profité, ne semble pas souvent penser au divin privilège de la France d'être toujours libre. Même quand Bossuet gronde, Richard Simon médite, pèse ses doutes et les publie. M. Renan n'a point varié sur deux principes : la divinité de la science, et la décadence de la France : pour lui, elle est condamnée : on peut en retarder l'agonie, rien de plus. Mais la sauver? 11 ne croit pas lui-même aux remèdes qu'il offre : il fait bien; car ils sont absurdes, comme tout ce qui ne tient pas compte du fait. Qu'est-ce qu'une politique sans réalité? Les regrets sont la pire des rêveries. Celle de Renan consiste à ressusciter le dix-septième siècle, deux cents ans après qu'il a disparu dans les oubliettes du temps. Qu'il y consente ou
non, Renan accorde aux Allemands tout ce qu'ils veulent : la force supérieure, llenan l'appelle ordre, morale, science, discipline et tout ce qui s'en suit. S'il le faut, les Allemands donnent tous ces beaux noms aux canons et aux bombes.
Et de rire.
La race n'est presque rien, supposé qu'elle soit réelle. L'histoire est tout. Or, rhistoire est le produit du climat par la volonté de l'homme. La nation est fonction de la terre et de l'esprit. Les mœurs et l'esprit sont les fruits de la terre au même titre que le raisin et le blé. Le vin et le pain diffèrent étrangement de pays à pays.
Où est la race? dans le blé et dans la vigne. Le plant d'Amérique n'est pas de la Côte; mais bien cépé entre Pomard et Chambertin, sagement cultivé, taillé avec soin, en peu d'années il est tout de Bourgogne.
11 y a longtemps, je remarquai que le climat fait les accents. Et l'accent est l'ouvrier des langues. Le latin parlé à Rome est l'italien; c'est le provençal, en Avignon; parlé à Paris, c'est le français. Entre padre, païré, père et patrem, seul l'accent diflere. Et qui fait l'accent, sinon le climat? Au Midi, dans le soleil, l'homme parle en ouvrant largement la bouche, avec toute sa voix : là dominent les voyelles. A mesure qu'on va vers le Nord, le froid ferme les lèvres, et les consonnes l'em-
portent. Vers TOuest, l'équilibre se fait entre les consonnes et les voyelles, comme entre le chaud et le froid. La douce vapeur de rOcéan enveloppe tout : tel est l'accent de France, et la voix française, la plus douce et la plus précise entre les voix. En France, et plus près on est de l'Océan, plus la nécessité est présente, il faut prononcer avec une extrême précision. Le chant s'atténue dans la parole. L'accent musical disparaît. Tout est sur le même plan. La langue est sans doute la révélation même de l'esprit; mais l'esprit est toujours forcé de se plier au climat. On ne peut comprendre la Provence, langue et peuple, si l'on ne pense au grand vent du Rhône, qui règne sur la mer et sur la vallée. Sans la brume de l'Atlantique,
sans les rocs et la marée, on ne saisit pas la nature du Breton.
Hippocrate pressent une vérité que la science allemande ne connaît pas. La race n'a toute vertu et toute réalité qu'à l'étage le plus bas de la cité humaine. Quand elle s'élève à la nation, la ci lé pense avec sa tête et non plus avec le ventre.
Point d'ardeur en M. Renan, si ce n'est pour la science. Cette iroide passion fait la seule roideur d'un esprit si souple : elle lui tient lieu de religion. Il a eu pendant longtemps la même foi que Berthelot et la même certitude; mais il y mettait
plus de façons : elle ne semblait pas si grossière que dans M. Homais, l'illustre chimiste d'Yanville ou dans les célèbres physiciens Bouvard et Pécuchet, qui ont fondé tout un Institut de recherches à leur seul usage. M. Renan va jusqu'à rêver d'un monde réglé par les savants, et gouverné par eux. Un César chimiste et un Tibère philosophe, tous les deux professeurs au Collège de France, régnent sur la planète par la terreur de leurs engins secrets et de leur mécanique, de leur sagesse aussi. Ce beau rêve est tout allemand : il réjouit le cœur et il contente l'esprit. Le savant pouvait tuer en M.Renan le railleur prompt à saisir tout ridicule. D'ailleurs, il n'y a aucune différence entre la loi morale, telle que l'entend
Renan, et la morale telle que Kant la prêche. C'est le même empire sans racines, la môme vertu qui ne lie point pour nous trop engager, le même vide et la même vanité. Pécuchet a pour le moins un avantage sur Berthelot : il ne conclut pas de la science à la morale.
M. Renan tenait donc à l'Allemagne par toutes les habitudes et toutes les faiblesses du métier, de l'étude et de la doctrine. Grâce au ciel, il avait plus d'esprit que d'imagination, et plus de rire que de philosophie. 11 s'est rendu libre de la science, de la morale, et de Tubingue même, ne fût-ce qu'en apparence et parfois en jouant : le Gascon s'est bien vengé d'Hégel, à la lin; un peu tard, seulement.
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