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LA GUERRE SELON LA RACE

IL faut être avec son ennemi aussi vrai qu'avec soi-même; il n'est pas d'autre moyen pour se rendre maître de soi et de lui.

Peu d'hommes osent voir clair dans le fond de la guerre, même pendant la guerre; et en temps de paix, presque personne.

Les Allemands ont révélé la vraie nature de la guerre à la France et aux peuples

d'Occident. Ces beaux peuples ne la connaissaient plus. Honte à qui les en blâme : c'est leur gloire, et la preuve de leur excellence. Un peuple n'est pas tenu d'être philosophe. Un honnête homme ne doit pas se faire une âme d'assassin, ni une jeune femme un cœur de chienne chaude. Mais les hommes de pensée et d'imagination n'ont point de puissance supérieure, s'ils ne sont pas capables de concevoir ce qu'eux-mêmes ne sentent plus et ne sont pas. Il fallait que de teîs hommes, en France, lussent Clausewilz, Bernhardi, toute l'école, et qu'ils en tirent la leçon nécessaire.

Par vérité de la guerre, je n'entends pas ce qu'elle doit être, mais ce qu'elle est.

Fi importe peu que l'acide prussique, si bien nommé, soit le plus cruel, le plus fourbe des poisons. 11 l'est et il tue infailliblement à la plus petite dose.

Que la guerre soit honteuse, qui en doute parmi nous? Mais il est bon de savoir jusqu'à quel point d'horreur elle l'est.

La guerre dans sa pleine vérité n'est rien que le retour à la nature. La violence sans loi, la bestialité de l'appétit, sont l'état de nature; et la lutte qui s'en suit est l'état de guerre.

Il n'y a pas de droits à la guerre. La violence y crée le droit.

La maxime de Bismarck n'est pas saine au sens de l'esprit humain. Mais elle est

la vérité de la brute. La force prime le droit, ce dicton ne veut rien dire pour un homme de l'Occident, pour un chrétien, héritier de la pensée classique. La force prime le droit a un bien autre sens, à savoir : la guerre prime la paix; ou encore : la paix est serve de la guerre. Enfin, la loi de l'esprit qui est celle de l'homme, doit le céder à la violence de la nature qui est la loi de la bête.

Il n'y a pas de droit à la guerre. Tel est le fond de la doctrine de tous les Allemands, dans Frédéric comme dans les Gimbres, peints par Plutarque; et dans Glausewitz comme dans Gœlhe. Il est facile de voir dans fausl et le culte de

l'action, la morale môme de la guerre.

Faust n'a pas un mot, pas un sentiment, pas un geste chrétien pour ses victimes.

Ne parlez plus de droit. Le droit est le contraire môme de la guerre. Pour les Allemands, il est la fiction de la paix. Car la paix est une fiction. La pensée allemande recourt toujours à la nature, qui est la guerre. Une heure de vérité selon la nature, efface un siècle de paix, de droit et de fiction.

La guerre n'est pas seulement l'industrie nationale de la Prusse. Elle est la religion naturelle des Allemands,

La cité humaine est la cité des lois.

La vraie guerre est la cité sans lois. Les Invasions en marche contre Rome et le droit romain, quelle image et quelle

réalité! Rome et rOccident l'oublient sans cesse. Les Allemagnes ne l'oublient jamais.

La guerre est la cité sans lois; ou celle des lois inexorables qu'elle fait, selon les besoins, de sa propre violence et des intérêts qu'elle poursuit. La nature est ainsi et son train est le môme.

Il n'y a rien de plus sot qu'un optimiste qui se fonde sur la bonne nature. H n'a même pas l'idée de la guerre elï'rayante qui se livre en lui-même, à tout instant de la vie. Chaque être vivant est le lieu d'un combat mortel et sans répit, fait de luttes mortelles, en nombre presque infini, entre les cellules et les atomes qui le composent. La destruction est la loi de la vie, parce qu'elle est la

condition de la nourriture. Et sans doute elle est aussi le jeu universel delà matière. Il faut tuer pour se nourrir; et il faut mourir, pour que le plus apte à tuer survive. Un cristal, une dissolution, sont pleins d'un enseignement terrible. L'aveuglement et la nécessité de la matière ne s'arrêtent pas en nous, mais s'y accomplissent. Le combat infini dont nous sommes le théâtre, il importe peu, infiniment peu à la matière qu'il se termine par notre victoire ou par notre défaite, par notre mort ou notre vie. Ce qui est la mort d'un homme et de ses cellules nobles, est le triomphe et la vie de ses cellules les plus grossières.

Se fonder sur la bonté de la nature!

Pourquoi pas se mettre à genoux devant la statue de Gérés?

Mais d'abord, la nature n'est rien du tout. Elle est une abstraction, un nom et le lieu géométrique de toute réalité et de toute force : mais elle n'existe pas plus que la sphère. Les premiers élèves de Pythagore, ivres d'avoir découvert les nombres, les adoraient comme des dieux.

Vingt-cinq siècles ensuite, que d'hommes encore adorent dans la nature une déesse inconnue.

Nature est un nom commode que l'on donne à la matière : mais la matière dans l'illusion et la pensée de l'homme.

C'est dans les yeux de l'homme que la nature est la vie, le bien, la vérité, et tout le reste. Nous sculptons Gérés

pour notre autel. Nous la faisons belle, adorable et bonne, à fin de l'adorer. Mais elle nous doit sa beauté, sa vérité, sa réalité même et combien plus encore sa moralité.

Parler d'une morale naturelle, quelle vanité et quel étrange jeu de mots : qui parle de morale naturelle, n'a aucune idée ni de la nature, ni de la morale. Dans la morale naturelle, les taupes ont leur morale; les tigres ont leur morale; les vipères ont leur morale. La morale des taupes consiste à se manger vivantes les unes les autres, avec une effroyable férocité. La morale des tigres leur fait un devoir de tuer tout ce qui a de la vie dans la jungle, y compris l'homme du Bengale; et la morale de l'Indien lui commande,

sans plus tarder, de tuer le tigre. Toutes ces morales sont naturelles.

La morale est un art de vivre. La conscience de l'homme, voilà le lieu de Fart et de toute morale; et je dirai, le lieu de la nature aussi.

Quand je parle de la nature et que je l'oppose à la conscience, c'est la matière que je devrais dire et son aveugle nécessité. Dans la matière, le mouvement :

quel qu'il j-oit et d'où qu'il vienne. Et dans la vie, l'appétit : que ce soit l'appétit de la nourriture, ou celui de l'espèce. D'ailleurs, l'appétit de l'espèce n'est que l'excès de l'autre : saturé d'aliment, l'appétit de nourriture cherche un lieu et une durée hors de soi.

A cet tgard, la guerre ou la lutte est

vraiment la loi de la nature vivante. 11 le faut bien. Car tout est lutte pour l'appétit, et occasion de lulle. Qu'on regarde seulement ces griffes, ces serres, ces becs, ces crocs, ces mandibules et ces gueules. Les armes prouvent la vocation de la guerre; et le cerveau n'est qu'une arme plus subtile et plus puissante que les ongles et les crocs. Les premiers hommes ont tout le front dans la mâchoire : mais le cerveau a fini par suppléer les dents.

D'abord l'homme, comme les autres fils de la nature, est une gueule; c'est la gueule qui reparaît dans la guerre : une gueule qui a des idées, voici venir l'aimable Caliban.

Le sentiment chrétien est seul capable

de dissoudre la race. La raison n'y suflit jamais. La raison donne à l'intérêt toutes les armes qu'il réclame. Quand il faut, elle justifie la guerre dans sa pire atrocité : elle y trouve toujours autant de raisons que Frédéric II trouvait de juristes pour prouver ses droits. La forme de la religion reste bien en deçà de l'homme intérieur que le sentiment religieux façonne. Le dogme permet en vain tout ce que le sentiment réprouve. C'est le dogme moins le sentiment qui tue. Dans l'Église même, Dominique le dogme est l'égal de François; mais dans les peuples, François l'emporte toujours sur Dominique. Le sentiment de l'Évangile a fait les nations de l'Occident : peu à peu, il les a délivrées de l'espèce. Et la Grande Nation

n'est point par hasard la nation très chrétienne. Ainsi, le sentiment chrélien a été l'eau régale, où Toi* brut de la race se divise et se sépare. La race est l'élément bestial de l'homme, qui doit être dissout. L'homme est esprit, ou tend à l'être; et il n'est pas homme autrement.

Tout est guerre pour l'appétit. Tout est désir de dévorer; tout est dévorement.

Les espèces se dévorent. La nature est si bonne, selon ces professeurs ! Selon les prêtres de Cérès aussi : mais ils étaient eunuques, pour n'avoir plus à juger.

Juger, c'est faire droit : c'est agir en vertu de la conscience.

Quand parle l'appétit, l'espèce ne

connaît plus l'espèce. Sous le fouet du désir les individus sont des espèces les uns pour les autres. Les mâles de la même espèce se dévorent. Beaucoup de fauves se repaissent de leurs petits; et il arrive môme que les femelles n'y répugnent pas. La nature est si bonne!

En tout cas, que la nourriture manque dans le canton, et le tigre mange le tigre; les rats mangent les rats; les crabes mangent les crabes; les abeilles tuent les abeilles; les fourmis exterminent les fourmis, peuple modèle d'Utopie; et les épouvantables générations des vers se dévorent les uns les autres sur le cadavre de Shakspeare, qu'elles dévorent. Que Cérès est donc bonne! dit le professeur.

Les seules espèces qui ne se dévorent

poinl toutes vives pour vivre, sont dévorées par des espèces plus fortes. Et pour les récompenser de no manger que de l'herbe, les paisibles herbivores sont la proie des carnassiers. La nature est si bonne!

Enfin les hommes sonl là pour tout achever. 11 en est de cannibales, même parmi nous. Beaucou[> d'hommes mangent la chair de telle sorte, qu'on doute s'ils ne seraient pas cannibales, le cas échéant. Les abattoirs et les boucheries sont des champs de bataille, et ceux-là même que rêvent les Allemands.

Il importe peu que les botes ne forment pas des armées pour aller à la proie.

D'ailleurs, beaucoup d'espèces chassent en bandes : les corbeaux, les rats noirs, les ours blancs, les squales, les hyménoptères, les loups, les chiens rouges, les vers de charogne : voilà des peuples qui vont par armées. Et comme ils ont tous des chefs et des reines, que savez-vous s'ils n'ont pas aussi leurs Glausewitz, leurs doctrines de guerre et leur raison d'État? Mais quoi, il s'agit bien de faire la guerre en phalanges ou en ordre dispersé. Il s'agit ici de pitié, de sacrifice et de conscience, ou du contraire. Le duel de deux brutes, l'une voulant manger l'autre ou la réduire à l'esclavage, ou seulement lui nuire, sans nul égard à ce qu'elle sent, à ce qu'elle veut ni à ce qu'elle est : voilà toute la guerre, et le fond de la guerre,

L'essence de la guerre n'esf. pas dans les académies militaires ni môme dans les empereurs casqués : elle est dans la violence sans loi, dans l'appétit qui ne connaît que soi et se préfère :

dans le mal qu'on fait à autrui pour se faire du bien. Le meurtre est le fondement de la guerre. Enfin la guerre ne date même pas d'Assur et des épouvantables tyrans, rois absolus par la grâce du démon dans Ninive : la guerre date de Gain.

Le sacrifice de soi, à quelque degré que ce puisse être, la considération d'un objet en dehors de soi-même, le souci qu'on en prend, sinon l'amour qu'on en a, c'est le fond de la conscience et la racine de toute moralité. La guerre

est faite du contraire. Faute de conscience, l'appétit a plus de force. Et faute de rien voir en dehors de soi, Tappétit donne tous les droits à la violence. Bref, l'appétit égoïste est la guerre mênrie. Le monde de l'appétit est la sphère de la guerre; et les violences de l'appétit, sa seule loi. Et la bonne nature, comme ils disent, le veut ainsi, supposé qu'elle ait le choix.

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