‹ La nation contre la raceChapitre 5 sur 13 · KAISER, CHEF DE LA RACE · texte numérisé non relu

KAISER, CHEF DE LA RACE

Victorem autem se ipse pronuntiabut.

Suétone, Nero, xxiv.

GuiLLAUMK de Hohenzollern est le cas le plus vulgaire de la toute-puissance.

Un petit Néron se cache au fond de tous les rois médiocres : le propre de celui-ci est de les tous réunir en un seul, et de ne cacher rien. Il étale toutes les formes de la néronie; il les exhibe toutes, comme on produit ses titres.

Il plaît aux âmes médiocres et aux êtres vulgaires par sa vulgarité môme : il enchante ainsi à peu près tout le monde. Sa parfaite banalité est sa plus grande séduction. Être à ce point l'abrégé et la somme de tout ce qu'il y a de plus commun sur la terre, de tous les appétits et de tous les sentiments vulgaires, finit par prêter à un potentat une espèce d'originalité : par malheur ce n'est pas à celle-là qu'il prétend : Quidquid délirant reges, les charniers sont remplis.

J'ai observé avec dégoût que les escrocs les moins élégants el les criminels les plus ordinaires de ce siècle ont conquis la faveur publique sans aucune peine :

quand on les a jugés, je ne me lassai pas d'admirer que ces gens -là eussent reçu

tout Paris dans leurs salons, et toute l'Europe. On s'oppressait. On se disputait les regards de cette harengère et de ce portier. Leur accent, leur ton, leur langage, l'écœurante facilité, la bonhomie triviale, la vanité et l'imposture éclatantes, tout aurait dû prévenir contre eux les gens de goût et d'esprit. Tous au contraire avaient été ^gagnés, les poètes et les sénateurs, les juges et les philosophes, les ministres et les académiciens (1).

Ainsi le monde entier, pendant trente ans, put envier Guillaume II à TAllemagne. Sa faconde a paru l'abondance et la promptitude du génie; sa garde-robe,

(1) Qu'on se rappelle les plus faaieux procès depuis vingt ans à Londres et à Berlin, à Paris el îi Rome. (Uumberl, Steinheil, Banque de Rome, Table Ronde, etc.)

le triomphe de Protée ; son gros rire, l'aveu du cœur le plus simple; et ses sourcils froncés, la menace solennelle d'un Jupin bon garçon, l'avertissement bénévole de la plus noble autorité, et l'indulgent rappel à Tordre de la toute- puissance.

Onze milliardaires lui ont serré la main, prêts à lui signer un chèque; quinze ducs, l'ayant trouvé de bonne compagnie, l'ont déclaré charmant; et il a étonné Coquelin.

Nérox

On l'a comparé à Caligula : il n'en a ni le cruel et furieux génie, ni l'imaginalion perverse, ni l'espritoriginal, ni surtout la folle ironie.

L'originalité lui manque le plus. Il joue tous les rôles et n'en invente aucun. Pas un même dont il s'empare, et qu'il s'approprie. Il fait main basse sur tout, et rien ne lui appartient. 11 n'est jamais poète : il est toujours mime. Et le mime devient tragique quand il est emporté par l'amourpropre d'auteur.

Pour se rendre original, l'esprit médiocre tourne au monstre. Il s'y force, s'il faut. L'envie du poète couve dans l'âme du mime, pour si peu que la vanité d'auteur la visite et la tente. Dans un souverain, pourvu de la puissance, l'envie mène au dépit, et le dépit à tous les crimes. Il ne recule devant rien, pour faire croire à son génie. Le propre du vulgaire est de faire n'importe quoi, pour donner l'illusion d'une grande action. Cet homme eût fait un bon maître de forges, ou un marchand habile; il était doué pour un commis : il sait toutes les ruses et tous les profits du voyage; il a de la mémoire, se sent à l'aise sous tous les climats, et discourt en dix langues. Le malheur de l'Europe a voulu qu'il fût le

maître d'un redoutable empire, qui ne vit que pour la guerre et pour la proie. Il s'est pris peu à peu pour le nouveau Charlemagne, qui doit rétablir l'empire d'Occident. La moitié du monde est en deuil, la France est toute en sang, parce que le destin permit à M. Guillaume, drapier, de prétendre au grand nom et à la dignité de Guillaumagne.

Néron est un type éternel. Il n'est pas le fds d'Agrippine, mais de Thespis et de la Femme.

Au Palatin de Rome et dans le rang suprême, ou dans une boutique, le Néro-

nien est l'homme en scène. Il est le comédien qui prend la vie pour une pièce où on lui doit le premier rôle, fût-il sourd, fût-il manchot, fût-il cul-de-jatte, fût-il bègue. Le sage finit par voir la farce ou le poème de toute vie : il en sourit peutêtre, plein d'une tristesse qui pardonne. Le Néronien fait un drame à son usage de la vie universelle; et de sa propre farce, il entend faire une ode pour tout le monde, ou une tragédie. S'il y faut du sang, qu'à cela ne tienne : le peuple est là, qui grouille dans le cirque.

Sans voix et sans moyens, Néron est plus Néron encore, pourvu qu'il soit le maître du théâtre où il chante. Le public, assemblé et payé par Néron, se reconnaît en lui. Néron est satisfait, à condition

qu'on l'applaudisse. L'ovation mesure son mérite : il n'a pas perdu sa peine; car Néron se donne beaucoup de mal; ce mauvais acteur suit de près les bons exemples; il imite les maîtres de l'art; il travaille sans cesse, et toujours à être original, ou du moins à le paraître. Le renom est tout ce qu'il poursuit. Un seul nom sur l'afiTiche, le sien : tous les autres en sont bannis par ordre, il le sait bien; mais il n'importe : enfin, on lui rend justice.

Il tue pour qu'on lui croie des passions, et pour se persuader à lui-même qu'il en a. Pour montrer comme il est jaloux, il égorge de sa main un rival, qu'il invite en secret à partager son lit. Il n'est rien par lui-même : il ne vit que pour les

autres, et par eux. L'idée qu'il veut leur imposer de lui est toute sa raison d'être. Le plus égoïste et le plus vain des masques, il dépend totalement d'autrui. La solitude est un supplice qui le jette au suicide : s'il lui faut être seul, il meurt d'un seul coup. 11 achète les couronnes d'or, qu'il entend qu'on lui décerne.

Avant le spectacle, il les distribue au peuple : de la sorte, il est sur que la couronne ira bien sur sa tête. Ne sait-il pas que le public n'a pas de goût? Le point n'est pas que Néron mérite le prix : c'est qu'il l'obtienne. 11 dupe le peuple pour être dupé par lui.

Il doit tout au hasard de la naissance. Il ne l'ignore pas. et cette dérision l'excite. Il veut être le tout puissant, avec frénésie.

Le cloute est le crime de lèse-majesté, le seul qu'il ne pardonne pas : c'est qu'il ne peut se le pardonner. Il est le mime de la souveraineté, en tous les ordres. Il ne peut pas s abuser là-dessus : d'où la rage.

.Le Néron du Nord est piétiste et chef d'armée. Il ne brigue pas le laurier du Parnasse, mais la conquête du monde. La race commande en lui, et non la Ville. 11 n'obéit pas au désir d'éblouir une cité illustre, mais à l'instinct de dévorer, qui anime sa fourmilière avare. Sa violence n'est pas sans objet : elle est un appétit de l'intérêt, une recherche de l'utile. Le commerce lui tient lieu de l'art, et la guerre

de la voluplé. Mais toujours la fausse gloire, et le délire de la vanité.

Tout lui fait envie : moi seul, et c'est assez. La vanité atroce est la cruauté même. On est capable de tout pour so satisfaire, quand on ne tient qu'à soi. La cruauté a plus d'un visage. Dans le fond, elle est un manque total d'imagination. Le cruel n'a pas le don de sentir, ni de penser, ni de souffrir au delà de lui-même.

A force de figurer les héros et les rois, il est des comédiens qui se prennent pour Napoléon, quand ils commandent un dîner à trente sous, et pour Jupiter chez Danaé, quand ils lancent un sou troué à une pauvre fille, qui leur reprise une paire de bas. Néron sans Rome est une espèce d'innocent, un petit boulfon à la mamelle.

Néron ne jouerait pas, s'il n'avait pour théâtre l'empire du monde. Voilà en quoi sou venin a plus de malice. Son cas n'est pas celui du cabot, tel qu'on le rencontre partout. Ce comédien se donne la comédie autant qu'il la donne aux autres. Il cherche à se persuader enfin qu'il est tout ce qu'il veut paraître. Il n'y parvient presque jamais : d'où son inquiétude et sa férocité.

L'Allemagne est une fourmilière qui néronise depuis cinquante ans.

En dépit de tout ce qui les sépare, et de Nietzsche lui-même, Nietzsche est le philosophe de Guillaume 11 et de la nouvelle Allemagne, parce qu il est néronien. Il ne tient à la vie par aucune réalité ; ni son imagination, ni sa volonté ne sortent

du feu vivant; il n'a aucune expérience des passions. Son art est un mensonge, et ne peut tromper que les faux artistes. Son ardeur est impuissante.. Tout lui vient des livres. Et cet infirme, qui ne peut pas être un homme, se croit surhumain. Néron est dans l'action ce que Nietzsche est dans la pensée. Le bœuf qui l'ait le taureau est le Néron de Fétable. En Prusse, au vingtième siècle de l'ère chrétienne, Néron souverain devait être pasteur d'hommes et non poète, prêcheur et père de famille plutôt qu'histrion et chanteur. 11 devait imiter Charlemagne plutôt qu'Apollon. Il était destiné à déclamer la Bible, au lieu de réciter Homère. Qu'importe le texte et la couleur des bardes? A Naples et à Rome, les fables

sensuelles, Priam pleurant sur Ilion, et les martyrs enduits de poix, les vierges allumées en guise de torches. A Potsdam et à Berlin, les légendes barbares, la candeur de la neige, les arbres de Noël, l'annone des saucisses, la larme à l'œil sur les bonnes vieilles coutumes, la largesse des viandes, le triomphe du rossignol à glands, les guerriers passés en revue, les fifres et les choux aigres, les tenues d'ordres, les mascarades féodales, les croix de fer et les sabres de bois. Au Nord et au Midi pourtant, la même volonté de duper les autres, et la même involontaire dérision de soi. Car. ce qui fait de tous les Néroniens le même homme sous des masques divers, c'est qu'ils portent tous le masque. Et sous le masque, il n'y a bientôt plus

rien, ni conscience, ni homme. Dans ce vide, la place est faite peu à peu- pour les redoutables intrus, qui mènent le jeu du monde : le bouffon de la toute-puissance, pendant la paix; et la mort, pendant la guerre.

Il doit tout à son rang; et son rang ne lui doit rien.

Je l'ai vu à Venise. Je l'ai entendu rire : on l'entend de loin. Je l'observai, faisant Neptune à dix galons, allant du quai à bord, et du bord sur le quai, inquiet sur la terre et agité sur l'onde. Je l'ai vu répondre aux acclamations, et afficher une favorite. C'est Gaudissart tonnant, et Jupiter postillon. Il manie les foudres de la vulgarité.

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