TRAITS
11 a de la force et de l'action; mais sans choix. Il obtient beaucoup de luimême, comme un acteur qui ne prend jamais de repos. Il s'agite sans cesse, et on l'admire d'agir en héros.
Kaiser veut faire figure de tous les HohenzoUern les uns après les autres, et à la fois. Il est le dernier de la race, et s'applique à être toute la race : de bonne foi, il fait le guerrier de la forêt primitive, le grand maître de Tordre lentonique, le porte-glaive, tous les Othons et tous les Frédérics, Luther à cheval et
l'ami de Voltaire à Sans Souci. Au château de Wittenberg, on Ta vu faire le spectre; il se masque en revenant et joue h'S apparitions dans les caveaux de la Wartbourg. Kaiser est tout ce qu'on veut. Il ne sait jamais lui-même quel personnage il sera demain. Il est Anglais à Ryde : il fait le pilote; il prend des ris; il tire des bords; il lofe. Il est loup de mer; il joule; il chique; il est Blake, Drake et le commodore des commudores. Ou bien, il se met à l'aise dans la campagne : il se dit de mœurs et de goûts anglais plus qu'un autre; il porte sur lui tout son cottage; même à pied, il est sur son grand cheval bai. Il lit le Times el les nouvelles de la cour. Il boit du clairet. Il ne renie sa mère qu'à Potsdam.
Avec les Français, il descend de Coligny. Ses fils et lui n'aiment que Paris et la France : ce n'est jamais que Montmartre; car il n'a aucune finesse dans l'esprit; et pour mieux faire le Français, il ferait presque le cynique.
A Rome, il est Romain; et à Milan, Milanais. Peu lui chaut que ce soit en qualité de Barberousse. Il est naturellement Turc à Stamboul. A Jérusalem, il prend Jésus-Christ sous son aile; et à Damas, il est le descendant du prophète : il a été pèlerin à la Mecque, et il prie, tourné vers l'Orient. Un an avant la guerre il plaçait la paix, le droit des neutres et la Belgique sous sa tutelle, à Bruxelles même. On ne fera pas mieux.
Plus on joue de personnages, moins on est une personne.
Une àme de génie est la plus ferme en son propos, dût-elle se perdre, et la plus dédaigneuse de l'opinion.
Selon mon goût, le génie de l'homme est en raison inverse de la comédie.
L'instinct de comédie est l'aveu de l'imitation et de l'esclavage. Plus il est poète, moins l'homme est comédien. Plus il est comédien, moins l'homme veut, invente et crée par lui-même.
Il a la figure ronde, le sourire épais et les traits mous (De tous les peuples, les Yankees et les Allemands sourient le moins.)
Il menace toujours du doigt, comme les
j>édagogues en humeur de rire et les enfants gâtés. Son œil est mauvais, dès que sa vanité s'inquiète. Il fait la grosse voix, pour faire le bonhomme qui gronde; mais il a la voix lourde et charnue des tyrans et des fats. 11 daigne grommeler familièrement, en ogre débonnaire; là-dessous pourtant, comme si Néron veillait, il laisse vaguement entendre qu'il eût bien pu vous faire trancher la tête, si le malheur des temps ne l'empêchait pas de montrer sa majesté.
Un gros cigare aux dents, rouge d'avoir dîné, la sueur au nez, la veste un peu ouverte, en août, par les fortes chaleurs, il se sent républicain. Mais là-dessus, il ne sait pas feindre. Le vent du soir le
rend à ses meilleurs rôles. 11 hait la République, et il la craint. Bonne idée. Si on le met en prison, il fera Napoléon à Sainte-Hélène.
Il lui faut plaire à tout prix. Parlant musique au musicien, il espère le convaincre qu'il eût été le premier musicien de son temps, s'il l'eût voulu, et si le ciel ne l'avait pas fait naître pour devenir le plus fameux des souverains plutôt que croque notes. Tout de même, il est peintre, architecte, général, ingénieur, potier, marchand, tanneur, tailleur, père de famille, unique en toul, inimitable pour bâtir et pour détruire.
Afin de lui plaire, il faut lui laisser croire qu'il plaît jusqu'à la séduction, qu'il
excelle en tout ordre et qu'on l'admire. Mais il a la haine de la supériorité; et partout où il la rencontre, il travaille à l'anéantir. 11 change de couleur, si on lui résiste : tout homme supérieur est son maître : il déteste tout homme supérieur. Le dépit le prend; la haine le saisit. Son regard se brouille et fume. 11 ne rit plus grassement; il ricane. Son visage perd son éclat de contentement et de bonhomie : il paraît ce qu'il est, Je teint gris, la peau impure, les joues lourdes, les traits épais, les lèvres brutales, le front prétentieux et rondoyant comme un miroir à pensées éculées et à réflexions banales. Telle a été sa longue rage contre Bismarck : celle de l'acteur à succès contre le grand poète. Bismarck était le
dieu créateur de la race; Kaiser n'en est que le prêtre. Pour lui, Dieu est un serviteur, un intendant de la maison; et s'il se rend trop visible, on le casse aux gages.
Le photographe est devenu le peintre et le poète de ce César toujours en scène. 11 lutte contre l'embonpoint. Il devient gras. Pensant à ses trois cents costumes, coûte que coûte, il avait résolu de ne jamais prendre du ventre. 11 a peut-être fait la guerre pour maigrir.
l'irS NERO SIMULATOR
En droit, il y a dol nu l'ond de la simulation, ou intention de tromper.
Quand on simule, on offre l'apparence pour la réalité. Si dans la feinte on prend le change sur soi-même, c'est la mort de l'homme. On n'est pas toujours ce qu'on semble; on est le contraire, parfois. Mais à force de simuler, on n'est plus rien du tout, ni ce qu'on feint d'être, ni ce qu'on eût été.
N'avoir aucune vérité avec soi-même est la racine de tout mal. Les comédiens
couronnés sont les tyrans les plus funestes. D'un tel mensonge, l'habitude fait bientôt un métier. Bien faire son métier passe pour une vertu : le bon voleur est celui qui vole bien. Dans le métier de feindre, le meilleur est celui qui ment le plus.
Ainsi toute conscience est étouffée. Le métier tend déjà trop à suppléer la conscience. Mais le métier de souverain tend à l'étrangler : la conscience est l'aveu qu'on est homme : dans le roi, elle est donc la gêne.
Par nature la fourmilière est sans conscience. Elle a pour chef l'homme de tous les semblants, qui ne vit que pour le spectacle, qui se fuit lui-même et jamais un instant ne se retrouve.
Conscience de soi, seul retour à la vérité de la vie et au bien, quand on a fait le mal. Seule pudeur, seule prudence, et seule politique en somme.
Où la conscience de soi est obscurcie, l'instinct se déchaîne; il sort de cage; la fureur de l'appétit emporte l'esprit. Chez tous les Hohenzollern, il est un animal débridé, que l'impulsion de l'instinct domine. Entre ces princes, les uns savent mieux ce qu'ils peuvent, et les autres le pèsent moins; ceux-ci moins politiques, et ceux-là plus habiles; mais tous asservis brutalement à la force, et prétendant y tout asservir.
Peuple singe du maître, dit La Fontaine de la plèbe sotte. Mais bien plus souvent, maître singe du peuple, peut-on
dire des rois sans génie, qui mènenl. le branle de la race. Reines ou rois, la ruche me semble en Prusse.
Il n'est pas sûr que l'homme vienne du singe ; mais il y va de soi ; et parmi toutes les bêtes qui percent sous la peau de l'homme, le singe est la plus aisée et la plus prompte. Camus ou aquilin, i long ou i bref, le singe, simius, est l'homme qui simule.
On ne trouve pas d'autre racine aux monstres et à tous les crimes humains, que la conscience malade, ou desséchée, ou infirme. Le mensonge est au fond de tous les forfaits.
Si toute vertu est dans la vérité secrète et nue de chaque homme, tout péché est dans le manquement à la vérité inter-
nelle, soit qu'on se rende dupe, soit qu'on mérite de l'être.
L'homme est une conscience qui se connaît ou qui aspire à se connaître, avec l'horreur de mentir à sa propre vérité. On peut tuer par erreur, et peut-être sans crime. Mais on ne ment pas sans faute : on ne fait pas métier de mentir sans bassesse et sans péché. Et quand le mensonge est une constante habitude, tout est fini. Le courage même est mort : parce que le mensonge fait le lit de la lâcheté.
La culture est le mensonge de tout un peuple qui néronise. Et le pieux Néron, qui régit cette race de proie, noie l'Europe dans le sang par amour de la paix, au nom de Jésus et de son Evangile.
Dupe et dupeur, il a cru à sa mission. Il a fait la plus épouvantable des guerres, sans vouloir la faire; il a lâché sur les hommes le plus affreux des fléaux, et il n'est même pas responsable de l'avoir voulu. Je ne vois rien de plus hideux en lui que celle infirmité : il n'est seulement pas lui-même dans tout le mal qu'il fait, tant il est mort pour la vérité, tant il est écœuré, évidé de soi et divisé de sa propre conscience. 0 masque misérable :
l'homme est éternellement absent.
L'Allemagne va tomber sur les genoux, la face contre terre, le jour qu'elle reprendra conscience, et qu'à cette dure lumière, elle commencera de voir combien, mentant elle-même, son dieu, son chef et son idole lui a menti.
Néron fait tuer sa mère; et la voyant nue, sur le rivage, il dit, en artiste : « Le ventre était beau »
Guillaume, voyant sa mère morte, a pu dire : « Dieu l'a punie : elle n'aimait pas assez la patrie. »
Il mourra sans comprendre qu'il n'a pas vécu, après avoir rempli toute la terre de son épouvantable vie. Il pense peut-être à son mausolée et à ses funérailles. Il est capable de réciter ce rôle-là aussi. Pendant trente ans, il a été le sépulcre blanchi qui marche, qui pérore et qui triomphe. Des gestes et des mots, tant qu'on veut; mais d'homme, point.
Rien ne répond dans le for intérieur à ces discours et à ces parades. Rien de réel, puisqu'il n'est pas lui-même, mais
seulement les personnages qu'il joue, tous d'emprunt et tous ravalés à l'effet le plus vulgaire. Il se couronne lui-même Empereur de l'Europe et César du monde, parce que sa fourmilière lui en décerne le titre et le bandeau. Mais c'est une farce sanglante qu'ils se donnent ensemble. Ils ont oublié que le destin change souvent de hochet. L'Empereur du monde est un César qui ne règne plus que sur des tombeaux. Il mettra le surplis et dira des prières : ce geste convient à sa piété.
Qualis rcx perco! Quel grand roi va mourir, murmurera-t-il en mourant, si même le bourreau le hisse à la potence, devant l'Ange de Reims.
Et tout son peuple de chanter avec lui :
Quel grand roi on nous a pris! Ils sont capables même de le pleurer. Ouel bon roi! feronl-ils; quel César pacili(|ue! Il était bon comme TAUemagne. 11 ne voulait dévorer l'Europe que pour nous. Il ne pensait pas lui faire le moindre mal : on se nourrit, quand on a faim : pense-t-on à ce qu'on avale? L'Europe ne lui a pas rendu justice plus qu'à nous : Reims, Arras, Ypres, la Belgique, la Serbie, la Pologne sont bien cruelles à ce divin héros. 1! est méconnu et nous le sommes. 11 pleure sur la méchanceté de nos ennemis. Plus qu'un père, notre César est notre Christ. 11 était digne de nous, et nous sommes dignes de lui. Hélas! il faut le perdre.
Qualis re.r, (jualis deus, quulis Chi-istiis pereol