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opter pour l’unité d’origine du genre humain, et 1l éta-
blit délibérément le « premier noyau de population » dans la « région caucasique ». Les motifs de ce choix sont assez curieux : en ce lieu, « la nature semble avoir placé cent voies qui invitent à découvrir de nouvelles contrées. (1) ». C’était donc le plus bel endroit du monde pour entreprendre des voyages. De là, se dispersèrent les fils du premier homme. Iis s’arrêtèrent, qui à la mer, qui aux montagnes, qui au désert. Les cieux, les soleils, agirent peu à peu sur ces émigrants et leurs mœurs prirent de la variété. La couleur même de la peau se modifia (2). Enfin, par la vertu d’in-
fluences hydrographiques, climatologiques, orographi-
ques, s’accrurent les dissemblances.
L’humanité s'étant donc, malgré cette unité d’origine, divisée en mille peuples, M. Carnazza-Amari recherche les « éléments de distinction entre les différentes fractions du genre humain », qui deviennent les éléments de la Nationalité.
De son côté, Mancini écrit : « Les montagnes, les étendues désertiques, les fleuves, l’immense océan, préparent les évolutions de l’histoire (3). La terre, ou le climat, diversifie les sensibilités, les tendances, les besoins, commande Îles mœurs en les pliant à des façons différentes de dominer la nature. Les montagnes
(1) Cannazza-Amanr:, Traité de Droit international, 1, p. 228. (2) Id., ibid, p. 230.
(3) Della Nagionalita..…., p. 28.
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et les forêts disposent à la chasse, les grandes plaines à la vie pastorale, les vallées arrosées ou les collines fertiles se prêtent au labourage; la mer et les terres riches en charbon n'invitent pas aux mêmes besognes(1). Les cultures agissent ensuite. Le vin fait la Provence et la Gascogne « vives, joyeuses; passionnées », dit M. Turgeon, comme le cidre et la bière donnent aux Normands, aux Picards, aux Flamands, une lenteur appliquée (2). De l’avis de cet auteur, l’influence de la terre est si active et si tenace que l’on a bien raison, dans certains cas, « de faire de la naissance en terre française, un moyen d'acquérir, jure sol, le bienfait de notre nationalité. ».
De cette action du sol, lequel quide les peuples et, par sa configuration, les retient et les forme, l’on a tiré la théorie des frontières naturelles. « Les rivières ont conduit les races, écrit Renan, les montagnes les ont arrêtées (3). » L’on y a vu un droit pour le groupe humain à se borner selon le relief qui lui est familier, et l’on peut dire nécessaire.
Ce caractère de nécessité, cette sorte de fatalisme de la nature, est une ancienne croyance païenne, à peine rajeunie par Taine au dix-neuvième siècle. Hippocrate disait déjà : « À la nature du pays correspon-
(x) « Le seul fait d’extraire des entrailles de la terre une espèce différente de minerai influe considérablement sur la détermination du caractère d’un peuple... et, par là, que de différence entre les divers peuples ! » (C. Amari, I, p. 233.)
(2) Revue du Droit public, 1898, t. X, p. 12 et suiv.
(3) Qu’est-ce qu’une nation? Discours et conférences, p. 304.
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dent la forme des corps et les dispositions de l’âme. » L'idée révolutionnaire des nationalités, enlevant à l’homme tout support d'autorité, devait logiquement donner à ce lien une force de loi, comme d’ailleurs à d’autres liens tout physiques. L’on comptait sur la nature pour remplacer les institutions, et pour ceux qui prétendaient s’en libérer, l’on exalta l'allure de fatalité. Herder allait jusqu’à proclamer : « L’homme est une plante qui porte dans chaque pays les fruits que lui commande la nature du climat et du sol. » Étrange exagération qui, à des hommes que les événements viennent de rendre libres, nie le progrès, la perfectibilité. Montesquieu lui-même, qui, sur des faits incertains, penche à enseigner l’axiome du fatalisme, demande cependant que l’on aille parfois contre le climat : (C’est au législateur à faire des lois civiles qui forcent la nature du climat et rétablissent les lois premières (1). » La raison française, ici, linspirait.
Mais quelle difficulté de préciser exactement ce champ d’un peuple! S'il est des fleuves de séparation, il est des rivières d’union. Et pourquoi plutôt celle-ci que celle-là? Lorsqu'on voudra reconnaître dans la pratique ces limites que l’on appelle naturelles, c’està-dire physiques, on rencontrera de nouvelles ténèbres ne füt-ce que les difficultés ethnographiques et linquistiques. L'Italie — dont Mancini trace rapidement les frontières : les Alpes et la mer — peut sans doute
(1) Esprit des lois, liv. XVI, chap. xn.
illustrer cette théorie (1). Quelques autres pays également, mais très peu nombreux : l'Angleterre, à qui la mer fait une incontestable barrière ; l'Espagne aussi, encore que rien ne la divise bien d’avec le Portugal. La situation d’île ou de mince presqu'île seule permet quelque certitude, car l'Océan met une ligne ferme.
Et quel bouleversement suivrait l'application de ce principe! Il faudrait sacrifier les petits États, comme la Hollande, la Belgique, la Suisse, le Danemark, tous ceux qui, créés par l’histoire ou par la sympathie des populations, n’ont point de bornes tracées par la nature (2). Quelle indication pour la France même, au nord-est? Et si, à l’est, les Allemands veulent les Vosges, les Français s’avancent jusqu’au Rhin.
Devant si peu d’assurance, l’on a redouté le danger. Une phrase fameuse de Strabon tient en elle tout le germe du système : « Il semble qu’une divinité tutélaire éleva ces chaînes de montagnes, rapprocha ces mers, traça et dirigea les cours de tant de fleuves pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus florissant du monde. »
Toute cette harmonie ne concourt, comme parlent MM. Funck-Brentano et Sorel, qu'à appliquer à la
(x) Et encore, si les anciens États de l'Italie n’avaient pas de frontières naturelles, « il a fallu pourtant des siècles de luttes et d’efforts pour que les populations de ces Etats, qui parlaient la même langue, se fissent des traditions communes. » (Funox-Brenrano et Sore, Précis du droit des gens, p. 18.)
(2) Lavezeye, Des causes actuelles des querres en Europe, p. 55.
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politique la théorie des causes finales(r). Rien ne permet mieux l'arbitraire, la fantaisie ; comme la nature, aussi bien, n’a pas de voix, chacun lui prête celle que son illusion ou son intérêt lui inspirent. Ou bien, « c’est à la querre, disent ces mêmes auteurs, que les États demandent de leur découvrir les desseins cachés de la nature... »
Il serait tout aussi dangereux de suivre sur cette matière les convenances de la stratégie. A vrai dire, cette conception semble s’éloigner de la question, mais l'argument est plus spécieux et presque mieux fondé, qui demande telle frontière pour la défense normale d’un pays. Dans cette dialectique, toute idée de droit est abandonnée ; les armes seules, les nécessités militaires, la force enfin, font le droit.
Élément par lui-même insuffisant, inconsistant, et que l’on contredit à l’aide d’autres facteurs de la nationalité, l’histoire, par exemple, ou la sympathie, les mœurs, les traditions, les affections communes, selon angle d’où l’on regarde. Cependant, la Révolution française, s'inspirant de Rousseau (2), lui fit une large part, en 1795 (3), et Napoléon dans le traité de Paris
(1) Précis, p. 17 et suiv.
(2) Rousseau écrit, dans son Traité de la paix perpétuelle : « La situation des montagnes de l’Europe, des mers. et des fleuves qui servent de bornes aux nations qui l’habitent, semble avoir décidé du nombre et de la grandeur de ces nations, et l’on peut dire que l’ordre politique de cette partie du monde est à certains égards l’ouvrage de la nature. » *
(3) Le décret du 1e octobre 1795 fixe le Rhin comme limite naturelle de la France.