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européenne. Il ne sort de ces recherches ni règle scientifique, ni principe juridique, rien, jusqu'ici, qui nous aide à comprendre ce qu'est une nation. Ces prétendues bases « naturelles » où se doit édifier fortementla Nation nous semblent plus mouvantes que les sables.
M. Fouillée lui-même, dans sa Psychologie des peuples, s’y est lassé, et a pu écrire : « En somme, à voir tout ce que de prétendus savants attribuent qui au climat, qui à la race, qui au tempérament, qui à la vieillesse ou à la jeunesse des peuples, on se prend à douter des systèmes et des vocables sonores où les systèmes viennent se résumer (1). »
C. — Il est deux facteurs encore qui ne sont pas, à proprement parler, tout physiques, comme sont la race et le territoire, qui portent en eux une puissance spirituelle, mais qu'il convient cependant de séparer des éléments purement dynamiques. C’est la langue et la religion. Moyens d’expression des hommes, manifestation de leur esprit et de leur âme, ils nous sont suffisamment sensibles pour qu’on les puisse, pour ainsi dire, toucher. Leur réalité et l’ordre qu'ils occupent dans la vie des peuples ont fait espérer qu’ils mèneraient au cœur même du mystère national. Nous verrons que, par un chemin presque semblable, — les arts, les lettres, la culture, — certains auteurs peuvent
(1) Esquisse psychologique des peuples européens, p. 522.
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trouver l’endroit secret, le point essentiel de la Nation, et qui la fait nation.
Nous voici en effet devant une grande raison d’union. Des hommes qui parlent la même langue, qui font l’emploi des mêmes mots pour signifier leur pensée et leurs sentiments, possèdent, par là même, dans leur discipline intellectuelle, une sorte de parenté. D'autre part, ils s'entendent, ou sont disposés à s’entendre; ils vont les uns vers les autres, se comprennent. Ce qu’ils peuvent lire a le tour même de leurs paroles, et cela les fait égaux et libres (1). Ils boiront aux mêmes sources, et, sur la route, s’approchent, destinés, croirait-on, à voyager éternellement de pair. C’est par le canal merveilleux du langage que s’accomplit la tradition d’un héritage plus riche et plus sacré que celui que l’on donne de la main à la main. Depuis la confusion et la division de Babel, il semblerait que les hommes n’eussent plus la permission de s’unir que d’après leur façon de parler, et que l’idiome fût le seul signe qui restât de quelque unité.
« Don divin! s’écrie Mancini. Rien ne révèle mieux le génie et l’état intellectuel d’une nation que sa langue. L'unité de langue trahit l’unité morale, et crée les idées dominantes d’une nation (2). »
Et c’est là qu’est l'erreur. Si le langage est un moyen, un instrument, il ne crée rien, et des idées
(1) Mistral a dit magnifiquement : « Celui qui ossède sa langue a la clé de sa chaîne. »
(2) Della Nagionalita..….., p. 34 et suiv.
moins qu'autre chose (1). Il permet de communiquer, il n’y contraint pas. Les mots nous délivrent de nousmêmes, ils ne nous livrent pas forcément.
À considérer la lutte internationale, on se rend bien compte de cette vérité, mais il n’est que de regarder la Suisse, de qui tous les membres tiennent vivement à demeurer Suisses, malgré qu’ils ne s'entendent pas en leurs quatre langues bien distinctes et qu’ils soient, chacun de son côté, tout voisins de grandes nations qui les comprendraient. La Suisse ne serait-elle pas une Nation? Il n’est permis à personne d’en douter, puisqu'elle affirme et prouve le contraire.
Il convient toutefois de reconnaître la part qu’a prise la langue dans les récents « réveils de peuples ». Et cela est bien naturel. En Illyrie, l’on sait le rôle du poète Valentin Wodnik, en 1811, et du grammairien Louis Gaï en 1830. La renaissance tchèque a commencé par un grand mouvement linguistique : [ungmann traduisait Milton, Chateaubriand; Schafarick étudiait les antiquités slaves; Palatzky faisait l’histoire du peuple tchèque; Kollar donnait l’essor à ses poèmes, et surtout à cette « Fille de la gloire » que savent par cœur tous les Tchèques (2). Ces langues, à peu près disparues, ont ressuscité tout à coup pour
(1) Ce sont bien plutôt les sentiments qui créent les mots. Des hommes qui mènent la même vie se servent de mots qu’ils créent à leur usage. Chaque corps de métier a sa langue, et n’est-ce pas l’origine de ce que l’on appelle l’argot ?
(2) Cf. Srmaurz, De l'équilibre politique... t. Il; et Louis Lécer.
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servir à des résurrections sociales et politiques. C’est qu’un peuple qui sent profondément sa personnalité ne néglige aucun moyen de la forüfier et de la compléter. Ici encore une véritable identité de sentiments a trouvé sa plénitude dans une langue commune.
En peut-on déduire un droit absolu, une nécessité naturelle pour les hommes de même langue de se réunir? Nous ne le pensons pas, d’après ce que nous savons du langage même et de son rôle inférieur, secondaire, dans la formation de l’âme. Par ailleurs, nous avons vu des hostilités entre peuples de même idiome, et que n’arrive pas à effacer cette communauté (1). Le panslavisme, le pangermanisme s’édifient sur la langue, plus que sur la race; ils ne sont n1 viables n1 justes pour les raisons que nous avons dites.
M. Mérignhac invoque, contre ces immenses assemblages, le danger qu'ils créeraient par leur masse (2). C’est ici apporter un souci politique que ni la nature ni le droit ne justifient, l'esprit du congrès de Vienne, les précautions de l’équilibre. Si la langue possédait la vertu d’unir véritablement et à jamais les hommes, si elle était la pierre sans quoi la maison ne saurait exister, nul ne contrarierait cette fatalité. Mais il est des motfs plus simples, que nous avons signalés et qui sont : Son impuissance d’accord et sa non nécessité.
(1) L’on peut également citer l'exemple des colonies espagnoles et portugaises américaines contre l'Espagne et le Portugal, des Etats- Unis d'Amérique contre l'Angleterre, etc.
(2) MériGnuac, loc. cit., I, p. 342.
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Pas plus que la race, le langage n’est une loi d’après laquelle on aperçoit et définit la Nation.
La seule faillite d’un tel élément de solidarité devrait avertir que lidée de nation appartient à d’autres régions que celles que l’on nomme naturelles. Tous les autres termes où se décompose cette idée ne semblent pas contenir à la fois la réalité saisissable et la qualité morale de l’idiome. Car il ne suffit pas à l’internationaliste qu'un groupe humain ait un solide principe d'union, il faut, ou qu’il le rende lui-même sensible aux étrangers, ou que ce principe répande une lumière que tous remarqueront comme l'évidence. Ce que nous désirons c’est la loi.
Avec lélément religieux, les théoriciens de la nationalité s’acheminent, progressivement, vers le domaine du cœur et de l'esprit, le plus confus de tous. Mais de cette obscurité ne va-t-il pas résulter plus de difficulté encore? Et les lois que l’on ne peut fixer dans les choses physiques les pourra-t-on prendre aux spirituelles ?
Dans l’antiquité, la religion était comme l’essence du sentiment national. La patrie ne se détachait pas des divinités (1), un même culte les servait. A ses dieux Von savait la nationalité d’un homme. Et parfois, comme l’écrit Renan, c’est la patrie elle-même que l’on honorait sur les autels (2).
(x) Fusrez pe CouranGes, La Cité antique.
(2) « La religion d'Athènes était le culte d'Athènes. » (Rexan.)
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La mission du christianisme parmi les peuples les plus divers, et qui ne tenait nullement compte de ces différences, s'adressant également aux Grecs, aux Scythes, aux Barbares, ainsi que parle saint Paul, ne le limitait à aucune nation (1). Sa doctrine de fraternité et son universalité étaient bien plutôt des agents destructeurs de l’idée nationale (2). Les esprits du Moyen Age rêvaient une monarchie universelle fondée sur l’idée chrétienne de fraternité et d’unité. C'était le grand projet de Dante (3) et la préoccupation de Leibnitz (4). A la vérité, le christianisme ignore les frontières, et, s’il est encore des religions d’État, il n’est plus de religions nationales, c’est-à-dire de religions qui soient le propre d’une nation. De nos jours surtout, la religion devient une question purement mdividuelle, et ses manifestations extérieures ne correspondent qu’à un besoin humain, dont l’on ne peut tirer nul indice d’union sociale ou politique.
Il se peut rencontrer des peuples où le sentiment religieux fait le ralliement ; c’est lorsque ce sentiment se trouve particulièrement froissé et attaqué. Comme d’autres s’attachent à leur idiome si on le leur défend.
(1) Cf. MériGnmac, loc. cit., I, p. 345.
(2) Nous verrons comment la Réforme rétablit l’idée nationale, n’agissant pas en cela en tant que religion, mais en tant que protestantisme diviseur.
(3) Voir Le Dante de Maurice PaLéoLoGue, ch. Il : Le Politique.
(4) Cette idée n’est pas que chrétienne. Sully, dans ses Mémoires, rapporte qu'Henri IV songeait à une République européenne. Les
Révolutionnaires de 93 n’eurent-ils pas, un moment, cette ambition ? (Cf. Laurenr, Phil. de l'Hist., t. XVII, p. 574.)
RRETS
Dans ces moments de crise, c’est tel aspect du mys-
tère national qui se présente, car tous se portent où on les menace, et l’on croit que là est le trésor, le point vital.
Dans les derniers mouvements des peuples, et notamment de ceux qui se disent martyrs, il n’est pas deux revendications qui se fassent au nom du même principe.
Comme tous ces éléments sont par eux-mêmes inertes (1) et ne forment qu’une masse charnelle et morte, les théoriciens de la Nationalité ont senti le besoin de leur découvrir un souffle qui les arime. Ainsi, l’on voit, à la chapelle Sixtine, Dieu communiquer une sorte de fluide, d'esprit, au premier homme encore tout retenu contre la terre.
Ce facteur entièrement spirituel a provoqué une conception spiritualiste de la Nation. Puisqu’elle n’était pas un corps, ou que du moins le corps ne la définissait pas, on lui inventa une âme et l’on pensa qu’elle n’était qu’une âme. « La Nation, dit Renan, est un principe spirituel, résultant de complications profondes de l’histoire, une famulle spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol (2). » Il
(1) Mancini le reconnaît, p. 35.
(2) Qu'est-ce qu'une nation? p. 28.