‹ La Nation et le Droit des GensChapitre 15 sur 42 · UT · texte numérisé non relu

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dit encore : « Une nation, c’est pour nous une âme, un esprit (1)... »

Mancini va moins loin dans ce sens, et sa dialectique nous semble, ici, plus serrée. Il voit bien un élément spirituel, mais il le place dans un corps, lorsqu'il parle de la conscience de la nationalité. Sa définition est célèbre : Una societa naturale di uomint da unita di territorio, di origine, di costumi e di linqua conformati a comunanza di vita e di conscienza sociale (2).

Cette âme est « le sentiment qu’une nation acquiert de soi-même » (Mancini), c’est la prise de possession de soi. Dès qu’un groupe d'hommes y parvient, il existe, car 1l se connaît. Le cogito, ergo sum se transpose ainsi dans la vie des peuples, et la nation qui fait ce raisonnement ne doit plus nous être étrangère, elle devient une personne (3).

Il n’est pas inutile de savoir comment ce sentiment prend naissance, encore qu'il nous importe surtout d’en connaître l'expression.

L'histoire et la coutume surtout le composent (4), une longue vie en commun, des sympathies créées par les mêmes souffrances, l’habitude et la volonté de

(1) Préface aux Discours et conférences.

(2) Loc. cit., p. 37.

(3) « Vinculum per quod Respublica cohæret, ille spiritus vitalis quem tot millia trabunt : nihil ipsa per se factura nisi onus et præda, si mens tlla imperii subtrahatur. » (Sénèque.)

(4) L'élément essentiel de la volonté nationale, il faut le chercher dans la communauté de traditions, de besoins et d’aspirations. » (Duaurr, Traité de Droit constitutionnel, 1911, p. 70).

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s'unir, aboutissent à une espèce de mariage. « Notre nationalité, dit M. Thiers, c’est ce que le temps a fait de nous, en nous faisant vivre pendant des siècles les uns avec les autres, en nous inspirant les mêmes goûts, en nous faisant traverser les mêmes vicissitudes, en nous donnant pendant des siècles les mêmes joies et les mêmes douleurs. Voilà ce qui constitue une nationalité, et celle-là est la seule véritable, la seule universellement reconnaissable par les hommes. »

Renan attache une grande importance aux événements sacrificiels, aux épreuves. En effet, rien ne rapproche mieux qu’une douleur commune; les lendemains de querre rassemblent plus vivement les cœurs, mais ce subül écrivain exige que tous les souvenirs nationaux ne montent pas également à la mémoire. Il invite à l'oubli, et, s’il le faut, pour aider l’obscurité, à l’erreur historique. « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la formation d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger.. ». Quel aveu! Il n’est pas bon, si nous voulons continuer de vivre ensemble, que nous sachions toutes les pages de nos annales. Ces siècles, dont on proclame qu’ils nous ont unis, doivent, pour ne pas détruire leur ouvrage, nous demeurer en partie voilés. Ou bien, on les interprétera dans leurs ténèbres selon les besoins du moment.

Cette idée est aussi juste dans la vie des nations que dans la vie des hommes, mais comme :l devient

malaisé d’entrer en contact avec le sentiment national! Ce qui concourt à former une nation semble rebelle, sinon à l’analyse, du moins à de précises définitions. Personne, du dehors, n’en peut juger (1).

La « conscience de la nationalité » est plutôt, pour les auteurs italiens, une façon de penser commune, unita morale di un pensiero comune (Mancini), et aussi une façon de sentir propre. Quels sont les sommets où s’accorderont les intelligences et les cœurs, et qui deviendront, aux yeux de l'univers, des points nationaux ? Il serait vain de tenter leur énumération, et 1l faut croire qu’il entre dans leur choix l’action d’une subconscience nationale. « Un Français, écrit M. Fouillée, ne devient intelligible qu’en tant que membre du système de sensibilités et de volontés qui constitue la nation française et qui fait de lui, non plus seulement un homme en général, mais un Français (2). »

Ce système de sensibilités, d’ « idées-forces, collecüives », très réel, lil vaudrait mieux l’appeler subconscience que conscience. C’est peut-être lui qui, véritablement, fait la Nation; mais quelle est sa’ place en droit des gens, quand le psychologue n'arrive pas à lui donner la moindre coordination ?

Nous convenons donc que ce principe moral lie les éléments épars de la nationalité, qu’il les échauffe et

(1) Founée, Esquisse psychologique, p. xvi et suiv.; Trmers, Discours du 14 mars 1867; Renan, Préface aux Discours et conférences ; Mancini, loc. cit.

(2) Esquisse psychologique, p. x1x.

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les anime. Sa puissance est surtout vis-à-vis de ces divers composants, qu’il domine et dirige. Cependant, à nos yeux, un tel rôle est imparfait, s’il ne se trahit pas extérieurement avec une netteté suffisante.

En qui s’incarne cette conscience, cette volonté commune ? Il faudrait faire de la Nation un organisme vivant, biologique; et nous examinerons ce système avec M. Novicow. Sinon, il faut donner à la Nation une réalité d’un ordre à part, qui permettra le « moi collectif ». A ces fictions, M. Duqguit répond dans son Traité de Droit constitutionnel : « La Nation est une réalité; jamais nous n’avons eu la pensée de le contester. Cette réalité consiste dans le lien de solidarité, d’interdépendance qui unit entre eux, d’une manière particulièrement étroite, les hommes qui sont membres d’une même nation. Mais on ne saurait aller plus loin. C’est ainsi que nous repoussons sans hésiter toutes les doctrines qui affirment qu’il existe une conscience et une volonté de la Nation. » Et M. Duguit précise fort bien : « De ce que, au même moment, dans la Nation, la majorité des individus pensent la même chose, on ne saurait conclure que le support de ces pensées est une substance propre, qui serait la conscience nationale, l’âme nationale (1). »

La critique ne peut confondre, au début, la conscience nationale et la conscience de la nationalité. La première se définit en elle-même, la seconde se définit

(1) Traité de Droit constitutionnel, 1911, p. 73-74.

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en chaque individu. Mais dans le second cas, la phrase de M. Duguit sur la « majorité » suffit encore. Que la Nation se pense elle-même, ou que chaque individu pense la Nation collectivement, cela ne crée ni la conscience nationale ni une suffisante conscience de la nationalité. Ces mots eux-mêmes jne signifient proprement rien, et, si l’on y réfléchit, n’expriment que l’im-

possible.

Parmi ces imprécisions et ces contradictions, les Allemands ont édifié une conception de la Nation sur la communauté de culture (Xulturbegriff)(1). Bluntschli écrit : « Le peuple est un être de culture »; il a en lui la communauté de l’esprit, de la race, du sentiment. Et ailleurs : « La Nation est une conception de culture. »

Le professeur Neumann, qui tire cependant le mot nation de son origine nasci, l’éloigne de cette source, des « unités naturelles », pour le rapprocher de la théorie de la culture. La Nation, dit-il, n’est pas une conception naturelle ni politique. Les nations sont des « unités de culture », plus spirituelles que ces unités charnelles que sont les peuples. Les éléments de la nationalité, sur lesquels les Italiens ont écrit une littérature que Neumann qualifie de « tropicale », sont

(x) Cf. surtout Neumann, Volk und Nation, ch. IV ; Anrens, Cours de Droit naturel, théorie du Droit public et du Droit des gens, lv. Il, chap. in, $ 103; Bzunrscurr, Droit public universel, liv. IL, chap. x, et Théorie générale de l'Etat, p. 74. Cependant, Bluntschli ne se tient pas à cette idée et à ses exigences juridiques.

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