‹ La Nation et le Droit des GensChapitre 16 sur 42 · RARES MEN ES · texte numérisé non relu

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vains et faux, alors qu'il s’agissait de justifier sagement par eux le principe des nationalités. « La Nation est plutôt un groupe original dont l’originalité vient de sa littérature, de ses arts, de sa politique, en un mot, de sa culiure commune. »

Nous risquons donc, avec cette nouvelle théorie, de nous trouver en présence d’un critérium. Ahrens appuie plus encore : « La Nation, écrit-il, est une personne morale qui réunit les hommes par les liens de la race, de la communauté du langage et de la culture sociale. C’est la communauté de culture qui forme le lien le plus puissant; car, quant à la race, il n’y a plus de race pure... Quant au langage, il peut être identique, comme par exemple entre l'Angleterre et les États-Unis, sans qu’il y ait le même sentiment de la nationalité. C’est la conscience de la culture commune. qui constitue la force principale de cohésion dans une nation, et devient une puissance qui attire à la fois les parties dispersées et séparées. »

Cette seule phrase contient les deux étapes que nous avons signalées dans le système italien : un élément fondamental : la culture; un élément spirituel qui l'anime : « la conscience de la culture commune ».

Tout ce que les Allemands enrobent du mot de culture est chose assez mêlée et complexe. D’une façon générale, cela comprend déjà tous les éléments que nous avons étudiés, puis une instruction et une éducation des esprits, un certain degré de science et de force, bref, ce qui serait les qualités d’un homme

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adulte (1). De Pavis de Neumann, « pour savoir s’il y a Nation, c’est le degré de culture qui décidera, et aussi la faculté de dominer un certain territoire et d’y maintenir sa puissance (2) ». Ce caractère de domination permet en effet de reconnaître un groupe solide, et aussi suppose certaines vertus de civilisation. Il sera cependant bien difficile de saisir ce degré de culture; quel tribunal international sera compétent? Et quel sera son code ? Neumann exige d’ailleurs que la culture soit « personnelle », qu’elle porte le sceau du génie national. Il faudrait donc que la Nation existât déjà; ce n’est donc pas cet élément qui crée la Nation.

L’on ne contestera pas à la conception allemande la marque nationale que révèlent l’idée de force amenée dans le problème et l’idée d’État qu’elle sous-entend, sans l’exprimer clairement. Rien n’agit plus, en effet, sur la culture commune que l’État. Les institutions juridiques, les lois, le droit, et le seul fait d’une organisation étatique, créent une véritable communauté de pensée, de sentiments, de culture enfin, et lui donnent un tour particulier, qui devient national. Toute une école actuelle(3) accorde même à la forme politique, cependant passagère, une importance primor-

(1) « Les nations poussent comme un enfant qui devient jeune homme, puis homme, mais toutes n’arrivent pas au même développement » (NEUMANN.)

(2) Loc. cit., p. 75.

(3) Le mouvement d'Action française. è

diale dans les manifestations de l’esprit national, les lettres, les arts, les sciences.

Il ÿ a donc infiniment plus de chances de trouver l'unité de culture dans une nation étatisée, que dans une nation privée de cette organisation. Cela n’aide pas à reconnaître les nations telles qu’on les considère aujourd’hui, et ramène à l’ancien principe du droit des gens, qui ne parle que des États.

Un professeur russe, M. Novicow, dans sa Politique internationale, a fait de la Nation une théorie que nous ne pouvons négliger — puisque aussi bien nous nous enquérons de tous côtés de ce qu'est une nation — et à qui nous devons consacrer une étude particulière, car si son auteur s'inspire fréquemment du système italien, il en diffère trop, ou plutôt le refait d’une manière assez originale. D'ailleurs, les arguments qu'il emploie ne sauraient se détacher de l’édifice qu'il a construit, et ils ne pourraient s'approcher de ceux que nous avons rencontrés. Cette théorie est celle de l’organicisme national.

Il est des zoologistes qui font de la sociologie, et des sociologues qui font de la physiologie. C’est ainsi que M. Jaeger, dans son Manuel de Zoologie, classe les sociétés parmi les êtres vivants et en analyse les caractères comme un naturaliste. Un Spencer, dans

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ses Principes de Sociologie, ramène les lois des phénomènes sociaux aux lois mêmes de la vie, et demande à l’étude du système nerveux le principe de sa classification des sociétés humaines. — Jean-Jacques Rousseau, dans son article de l’£ncyclopédie sur l’économie politique, va jusqu’à déterminer les organes particuliers du corps social : « Le pouvoir souverain représente la tête, les lois et les coutumes sont le cerveau, les juges et les magistrats sont les organes de la volonté et des sens, le commerce, l’industrie et l’agriculture sont la bouche et l’estomac qui préparent la substance commune; les finances publiques sont le sang, qu’une sage économie, en faisant les fonctions du cœur, distribue par tout l'organisme; les citoyens sont le corps et les membres qui font mouvoir, vivre et travailler la machine. » — Plus récemment, M. Jean Izoulet, dans la Cité moderne, exalte et décrit l’hyperzoaire, être social qui résulte de notre organisation comme hommes. Selon lui, « c’est l’hyperzoaire qui donne l’âme et la vie, c’est lui qui nous fait une raison et une justice, et il est à chacun de nous, ce que chacun de nous, pauvre petit métazoaire, est aux innombrables protozoaires ou cellules primordiales dont notre être est composé et dont notre cerveau pensant est la résultante (r) ».

M. Novicow, bien que n’entrant pas dans de si

(1) Dictionnaire apologétique de la Foi Catholique (BrAUCHEsKE, 1910), article État. Sur la conception biologique, cf. EsPwas, Les Sociétés amicales, 1878 ; Worus, Organisme et Société, 1805.

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minutieux détails, envisage la Nation comme un être vivant, et rejoint ainsi la théorie de l’organicisme social. La nationalité a même, en cela, une sorte de perfection sur la tribu et l’État, qui ne sont que des êtres vivants. Elle est un être pensant ; elle « vit, sent et pense (1) ». Elle est un organisme complet, « possédant la vie intellectuelle et morale (2) ».

S'il loppose à l’État, M. Novicow dit que la nationalité est le cerveau, et qu'il est par là défectueux et dangereux qu’un seul État contienne plusieurs nationalités, autant de cerveaux d’où naîtra la lutte.

Mais voici l’évolution que l’auteur assigne à l’organisme social. La tribu, d’abord, se fixe. Par la propriété foncière, peu à peu, le lien individuel se relâche et fait place au lien territorial. Alors naît l’État, avec toute son administration et ses multiples rouages. « L'État correspond à la période de croissance chez Pindividu. Au Moyen Age, la France s’est donnée tout entière à son roi, parce que seul il personnifiait la puissance politique de l’État (3). »

Pour le juriste, voilà qui doit suffire. Une telle organisation entre dans les cadres juridiques. Peu nous importe de savoir par quels procédés s’est faite l’unité; nous la voyons. Les façons d’y arriver peuvent être la volonté des provinces, comme en Hollande, en Suisse, en Belgique, ou une dynastie, comme en France... Ce

(1) Novicow, Politique internationale, p. 56. GI 1h} pr22.

(3) Id., ibid., p. 25.

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que nous cherchons, c’est précisément cette unité, et jusqu'ici, nul élément de la nationalité ne nous Pa indiquée parfaitement.

M. Novicow ne s’en tient pas cependant à la forme étatique. L'idéal serait que chaque nationalité constituât un État; mais il n’en va pas toujours ainsi. Et M. Novicow reproche à Bluntschli d’attribuer à l’État ce qui est le propre de la Nationalité, « un organisme intellectuel et moral, capable d’approprier les idées et les sentiments des peuples, de les formuler sous forme de lois et de les réaliser dans les faits » (p. 27). Il faut donc que la Nation croisse en négligeant, pour ainsi parler, l’État, selon sa vie propre d'organisme, et qu’elle n’écoute que sa loi intime.

Nous avons rencontré des théoriciens qui recherchaient cette loi dans la race. M. Novicow s’écarte de ce sentier, raille un peu les analystes des couleurs de cheveux, et, de la race, écrit qu’elle n’a nulle importance sociologique, mais seulement biologique. Ainsi, dit-il justement, les Russes et les Polonais sont des slaves et cependant se détestent. C’est que la « parenté, à elle seule, ne crée aucun lien entre les individus (1) ». Il y faut le contact, la sympathie.

Cette période passée, où lindividu est sacrifié à

l’État, l'organisme social devient une « Nationalité », ou peut le devenir. Il ne lui faut qu’un cerveau.

(1) Novicow, Politique internationale, p. 130.

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- L'originalité de cette conception est dans la description de ce cerveau. Les défenseurs de la conscience nationale, de la conscience de la nationalité, ne savaient où les situer. Leurs définitions demeurent suspendues, ne prennent pas corps. Un organiciste lui trouve sa place, et, comme il dépasse la forme étatique, il ne peut la déposer qu’en une partie choisie du corps national.

Le cerveau de la Nation, pour M. Novicow, c’est l'élite intellectuelle. « Le jour où cet organe particulier que nous appelons élite intellectuelle ou cerveau social, s’est entièrement différencié, quand il remplit conveuablement les fonctions qui lui sont dévolues, on se trouve en présence d’une nationalité (1). » Cette classe intellectuelle est tout un monde de savants, de philosophes, de théologiens, de poètes, de littérateurs, d'artistes, de tous ceux enfin qui expriment la pensée et le sentiment du groupe (2). Quand la société en arrive à la période nationale, les personnages principaux ne sont plus les hommes politiques, mais les artistes; et M. Novicow cite Sarah-Bernhardt... Ils sont proprement l’œuvre de la nationalité. « L'État ne peut décréter la naissance d’un poète, n1 le développement de l’art (3). » Cela est vrai de l’État, mais, par contre, cette puissance appartent-elle à la nationalité ?

(1) Novicow, Politique internationale, p. 130. (2) Id., tbid., p. 29. (3) Id., ibid., p. 21.

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