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ner le plus d'individus possible à ses douceurs, car le but de la nationalité est de conduire les hommes au « raffinement intellectuel et moral (1) ».
L’on peut alors définir la nationalité : « Un corps social possédant des organes qui produisent la vie animale, c’est-à-dire les classes agricoles, industrielles et commerciales, une armée, un gouvernement et des tribunaux, et un organe qui produit les fonctions de la vie intellectuelle et morale, c’est-à-dire une élite sociale (2). »
Il est permis de mettre en doute les deux points de cette théorie, à savoir que la fortune créera, nécessairement, en la délivrant des entraves matérielles, une société intellectuelle, et d’autre part que cette haute société de salons est véritablement le réceptacle des idées nationales.
Au début du deuxième siècle avant Jésus-Christ, les querres de Macédoine, d’Espagne, de Ligurie, qui suivirent la paix avec Carthage, apportèrent à Rome des trésors. Soldats, gros entrepreneurs, fermiers des terres publiques revenaient énormément enrichis. Les conséquences de cette prospérité sont claires : « Le désir de jouir, si longtemps retenu, éclata dans les appétits primordiaux et animaux : la gloutonnerie, la sensualité, le besoin d'émotions violentes, le luxe absurde et grossier des parvenus... L’art délicat d’en-
(1) Nowicow, Politique internationale, p. 144. (2) Id., ibid., p. 56.
graisser les volailles fut apporté de Grèce en Italie. On vit. des magistrats s’acheminer vers le Forum à demi ivres, les yeux brillants... Les belles esclaves et les beaux éphèbes coûtèrent fort cher... Les cultes orientaux dissolus et excitants commencèrent à se divulguer (1). »
S'il existe cependant d’intelligents mécènes, l’on ne peut y voir une loi; et ces serviteurs des lettres et des arts n’en deviennent point pour autant le cerveau de la Nation! L’indépendance pécuniaire permet le loisir, elle est loin d’incliner fatalement à la culture de l'esprit et surtout de créer des besoins, ou même des aptitudes intellectuelles.
La nationalité ne se peut-elle éveiller que dans ces salons? Un champ de bataille, par exemple..….; mais ici nous sortons de la conception organiciste de M. Novicow.
Il faudrait signaler tout ce que lécrivain russe espère de cette élite sociale. Parmi ses fonctions, il énumère la « production des plaisirs », la « production et l’expression des sentiments religieux, philosophiques, artistiques », des manières, Ge l’impulsion politique, etc... (2). C’est à la langue de Pélite que se connaîtront les frontières (3), et l’on voit par là l’erreur que c’est de suivre les limites de l’État. Quant à l’État lui-même, il est un corps d'institution au service de ja
(1) Ferrero, Grandeur et décadence de Rome, 1, p. 35 et suiv. (2) Novicow, Politique internationale, p. 34. (3) Id., ibid., p. 6o.
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nationalité qui, seule, possède les fonctions intellectuelles (1). |
Si une telle théorie était vraie, l’on se contenterait de savoir qu'il existe des salons et des artistes avec tous les attributs de M. Novicow, pour proclamer que Von est en présence d’une Nation. Quelle simplification de pouvoir atteindre ainsi, directement, le cerveau! Cela même n’est pas assez précis, car placer la conscience nationale en un petit nombre d'hommes n’est pas plus exact ni mieux défini que de l’abandonner à la majorité. L’internationaliste n’en est pas mieux éclairé, et, telle que nous la présente M. Novicow, la Nation se resserre au domaine d’une classe de riches oisifs. Nous connaîtrons peut-être leurs pensées, qui ne nous intéressent pas, et non pas ce fait incontestable qui nous met en face d’une personne.
En résumant brièvement ces quelques considérations, nous pouvons dire qu'aucun des éléments examinés ne peut servir de base à une personne internationale, par suite de leur inconsistance, et que, réunis, ils n’offrent pas plus de valeur. Chacun d’eux, cependant, entre, d’une certaine manière, dans la composition de la Nation, les physiques et les spirituels. On peut même les y voir tous assemblés, que l’on n’est pas
(1) Novicow, Politique internationale, p. 87.
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mieux averti. L’eau se fait d'hydrogène et d'oxygène, mais selon des proportions que l’on sait, suivant une loi. La complexité de la Nation échappe à toute règle, et si tous les systèmes que nous avons résumés ont raison, ils ont tort également, à faire de la Nation, qui un corps, qui une âme, qui un être biologique, enfin une personne parfaitement limitée.
Il est peut-être plus facile de saisir le fait national dans la conception spiritualiste, qui laisse une large place au sentiment, à la volonté, et qui satisfait mieux, en écartant la fatalité physique, notre sens de Ia liberté. Sans parler de la théorie rousseauiste du Contrat, plus récemment, M. de Laveleye a employé les mots de « nationalités électives » pour signifier précisément le libre consentement (1). Mais cet auteur n’abandonne pas entièrement l’idée renanienne, et, pour lui, c’est le cœur qui fait le choix, mû par les « souvenirs historiques », le « culte d’un passé glorieux (2) ». Nous ne discutons pas ici le droit qu'ont les nations de s’assembler selon leurs convenances. Mais ce nouvel élément de volonté amène dans le débat plus d'incertitude encore.
(1) De Lavereye, Le Gouvernement dans la Démocratie, 1896, t. I, p- 58 et, déjà, dans Les Causes actuelles de querre en Europe, 1873, P- 20:
(2) Cette terminologie : être spirituel, âme, etc., ne convient-elle pas également à l’idée de patrie ? Un Français sait ce qu’est la patrie française, un Allemand la patrie allemande. Mais moi, Français, je ne vois pas pleinement le sentiment allemand de la patrie, et je ne puis juger là-dessus les Allemands et la nation allemande.
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Œuvre de l’histoire, du temps, de la terre, de la volonté des hommes, la Nation peut être tout cela. Une seule chose est bien nette, c’est que deux facteurs lui sont nécessaires : des hommes et une terre. Ces simples éléments, chacun les constate ; serait-il exagéré de dire qu'avec les théories précédentes l’on n’aboutit guère qu’à cette remarque ?
Chercher le secret de ces unions de familles en cités, de cités en provinces, puis des provinces en une seule Nation, nous apparaît une besogne stérile. Nous dirons plus loin (1), pourquoi les esprits du siècle dernier y furent à la fois contraints et passionnément entraînés. Toutes ces ardentes études s’achevèrent sur la nuit, cependant que les clameurs des nations continuent de se lever tout autour de nous, chargées de trop de mystère pour que personne se risque à les suivre.
(1) Ile partie, chap. II.