‹ La Nation et le Droit des GensChapitre 21 sur 42 · DRE PEN · texte numérisé non relu

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à ce titre. Ce n’est pas la nationalité qui fait l’unité, c’est celle-ci qui conduit à la nationalité.

Buchez ainsi établit un système complet que l’on n'aura qu'à renverser pour avoir assez exactement la théorie italienne. Suivons-le dans les détails, où 1l appuie la lumière aiguë de son principe sur chaque mot de la discussion.

À propos du langage, que certains considèrent comme un élément fondamental de la nationalité, notre auteur écrit : « On a placé la nationalité dans : la communauté du langage; mais on ne s’est point enquis de l’origine de cette communauté du langage. Si on l’eût fait, on eût vu que ce sont les nations qui font les langues et non les langues qui font les nations (1). »

Il est à coup sûr bien délicat de rechercher l’origine des langues. L’antique confusion babélienne ne nous interdit pas cependant de croire que chaque nation se forme sa langue, comme parfois, dans la Nation, chaque province s’est plus anciennement encore formé son patois. Nous savons déjà que la langue n’assemble pas nécessairement; et c’est ce que Buchez exprime ainsi : « Non seulement la communauté de langage ne forme pas la nationalité; elle ne constitue pas davantage la société politique, quoiqu’elle y aide grandement (2). » Et il illustre l’exemple récent des

(x) Loc. cit., p. 86.

(2) Loc. cit., p. 87.

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Russes et des Polonais, des Anglais et des Américains, en rappelant que. « dans la Grèce ancienne il y avait plusieurs sociétés politiques différant de but, de passions, d'intérêts, s’attaquant les unes les autres pour s’anéantir et cependant qui parlaient également le grec. Dans le Latium on a vu la même chose ».

Il existe, par contre, une influence de la nation sur son idiome, comme du fait national sur les sentiments de chaque individu. Quel intérêt n’y aurait-il pas à étudier sur l’évolution d’une langue la marque des destinées politiques! A mesure que se précise la Nation, la langue s’unifie. C’est ainsi, comme le remarque Buchez, qu’au quatrième siècle, à époque de l’alliance gallo-franque, le gaulois barbare, le celte, le franc, le grec et, par-dessus tout cela, le latin, s’emploient en notre pays. Peu à peu, de ces diversités la nation française s’est fait la langue qu’elle parle aujourd’hui.

Buchez porte la même critique sur la race. Vouloir expliquer par elle la nationalité, c’est, affirme-t-il, « renverser la réalité; c’est comme tout à l’heure prendre l'effet pour la cause (1) ».

Mais peut-on dire de la race, ainsi que de la langue, que la nationalité s’en compose une ? Cette conception s'approche de celle de M. Fouillée, et la race, telle que l’entend Buchez, ne diffère pas du « type nato-

(1) Loc. cit., chap. IV.

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nal ». Buchez veut, en effet, qu’à parler correctement lon dise : le « genre » humain, l « espèce » blanche, la jaune, la noire; d’où les races — variétés dans l'espèce — « sont produites par les différences des milieux, des mœurs, des habitudes et enfin par les mélanges des races entre elles. Un but commun d'activité, en créant le milieu moral et agissant où vit l’homme, engendre la nationalité et la race (1) ». Ainsi, le milieu moral — et non le physique, auquel on attribue la couleur des cheveux, de la peau, etc... — forme un type propre à chaque nation, et nous voilà loin du rôle des races dans la constitution des nationalités.

Si l’on peut ainsi renverser largumentation fondée sur les éléments naturels, c’est que ceux-ci manquent de la fixité nécessaire, et ne sont jamais bien définis. N’a-t-on pas dit, tantôt que le mélange de races « produisait les modifications progressives de la civilisation », tantôt qu'il « concluait à l’abâtardissement de l'humanité » ? De telles variations ne prouvent que l'instabilité de la race, et qu’il serait imprudent de se baser uniquement sur elle (2).

(x) Loc. cit; p.73.

(2) Tout récemment, un anthropologiste américain, M. Franz Boas, s’elforça de prouver qu’une « race américaine » était en train de se créer aux États-Unis, faite des éléments les plus disparates. Des politiques profitèrent de ces révélations pour proclamer une fois de plus la fraternité universelle. M. Henry de Varigny, dans le Journal des Débats du 11 mai 1911, commente ainsi l’affaire : « À en croire certains, M. Boas démontrerait que la race n’est qu’un roman, un préjugé, et que celle-ci est le produit nécessaire et naturel d’un milieu. La stabilité des races humaines serait une pure légende... Voyons ce que

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La doctrine buchézienne de la nationalité, qui remet les choses en leur place, est-elle, après tout, plus satisfaisante que les autres? Elle défend certainement avec plus de logique la conception révolutionnaire, elle met de l’ordre, de la clarté, parmi les matériaux d’un nouvel édifice et fait une argumentation sociologique acceptable. Cependant, Buchez s’est plaint que « les publicistes et les jurisconsultes qui se sont occupés théoriquement de la politique depuis Aristote, aient uniformément négligé cette question (1) », que seuls les historiens et les poètes l’aient comprise, exprimée, célébrée. Il est aisé, en effet, et c’est à la fois un signe de noblesse, d’exalter l’âme d’un peuple, d’en rythmer les émois et les ferveurs... La besogne est plus dure d'accorder une place juridique à ces sentiments que la poésie enroule d’un lien magique et à qui les récits de l’histoire donnent une apparente cohésion. Les savants

dit M. Boas au sujet des races humaines. Son argument est que le fait de vivre aux États-Unis impose une certaine forme de crâne. Il y a une forme américaine des crânes comme des chaussures... » Et le même critique est d’avis que les races ne se fusionnent pas, mais qu’une race plus forte finit par « engloutir » les autres.

Selon nous, M. Boas exagère sans doute dans son examen des crânes, et d’autre part l’uniformité crânienne n’est pas nécessaire à V’existence d’une nation — et d’une incontestable nationalité. — L’ « engloutissement » ne s’impose pas davantage.

Ces théories ne sont que des moyens pour essayer de justifier (!) les nationalités. Il ne nous appartient pas d’entrer dans ces soucis ; l’organisation politique est un gage suffisant pour linternationaliste. De telles recherches cependant montrent combien les idées que nous critiquons hantent encore les esprits, et à la fois que le problème des éléments « naturels » n’est pas moins obscur aujourd’hui qu’hier.

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n’ont pu prescrire nulle loi formelle, et nous avons tenté d'indiquer leurs errements.

Que l’on veuille bien ne point croire que nous nions les nations, les nationalités! Au point de vue de la sociologie, nous serions les premiers à aviver les couleurs qui les font variées, à louer le génie de chacune. Mais cela même qui les individualise, les sépare et leur permet de lancer une note originale dans le « concert des nations », nous n’en savons pas au juste la raison, et par là 1l nous semble impossible d’en faire un principe de droit.

Munies des qualités que l’on a pu reconnaître, les nations apparaissent bien, si l’on veut, comme des personnes internationales, mais au même titre que la tribu, ou que le moindre assemblement d’hommes, la cité par exemple. Il suffit donc de s’entendre sur les mots. Pour nous, une telle personne n’existe pas ; nous la désirons organisée juridiquement. Le droit n’a pas de prise sur les nations, mais sur les seuls États,

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