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L'INFLUENCE DE LA RÉFORME

Nous avons souvent répété que l’idée de Nation datait de la Révolution française, et nous avons laissé entendre que sa mise en œuvre dans le principe dit des nationalités était d'inspiration révolutionnaire. Pour bien comprendre l’originalité et l'importance de ce mouvement, 1l convient de rappeler le fondement. de l’ancien droit public de l’Europe. De ce contraste se dégagera mieux la conception nouvelle, et les influences que nous rencontrerons nous en donneront la première image sur la source même.

L'ancien régime repose sur l’État, maître souverain, absolu. Dans cette idée se marient l’idée romaine du prince revêtu de l'autorité publique, l’idée chrétienne du prince choisi de Dieu, l’idée féodale du suzerain universel (1). Bossuet la résume en cette phrase :

(1) Fusrez De CouranGes, Histoire des Institutions politiques de l’ancienne France, I, p. 66. — Sorez, L'Europe et la Révolution française, I.

« Tout l’État est en la personne du prince. En lui est la puissance, en lui est la volonté de tout le peuple (1). » L'État est la justice armée (2), une force qui est loi, et contre qui nul n’a de puissance que la force elle-même des armes. Les philosophes eux-mêmes s’y pliaient, et Descartes pensait que Dieu donne le droit à ceux auxquels il donne la force (3).

= L'on peut dire que l’État seul existe, en droit interne comme en droit externe, et la société des États n’est quère qu’une assemblée de souverains.

L'unité nous venait de la Rome antique et chrétienne, qui ne connaît pas les nations, mais assemble leurs chefs, les États. Le pape Æneas Sylvius exprime ainsi son sentiment sur les prétendus droits des nations : « La nationalité est au catholicisme ce que le moyen est à la fin. Un catholique ne peut trouver cette fin hors de l’Église, puisqu'il est persuadé que, hors de l’Église, il n’y a pas de salut. Il faudra donc reconnaître et confesser en théorie comme en pratique que, pour le catholique, l’union avec l’Église est bien plus importante que lPunité nationale (4). » Cette doctrine — et nous ne nous plaçons qu’au point de vue d’une analyse d'idée — ne fait rien qu’unir les hommes, et,

(Ho) Polrique AVE tueur

(2) Pascal dira : « Ne pouvant fortifier ce qui est juste, on a justifié ce qui est fort. »

(3) Lettre à la Princesse Palatine, septembre 1646.

(4) Taparezut, Essai théorique de droit naturel basé sur les faits, LNIVENp- 370:

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si elle permet plusieurs conducteurs de peuples, des États, elle défend à ces peuples de trouver dans ce qui peut être leur caractère propre une base à des droits nationaux. Se plaçant sub speciem æternitatis, elle considère tous les hommes égaux, semblables, frères. Les États ont une autre raison que la variété des groupes humains, et, malgré les rêves éphémères de monarchie universelle, il n'importe vraiment pas que la vie politique des peuples soit soumise à une direction unique. Les nations peuvent même poursuivre des buts terrestres différents; il suffit que les individus, tous les hommes aient le même but spirituel. Les rois, dans leur partage des peuples, ne font que donner des limites à leur magistrature ; ils se répartissent la conduite humaine des hommes et, en cela, leur facilitent le salut. Ainsi séparés sur la terre — mais non profondément et essentiellement divisés —, les hommes s’unissent dans le domaine de l’âme que leur propose l’Église éternelle.

Telle est, dans ses lignes générales, la doctrine catholique des papes et des docteurs comme S. Thomas, qui nourrit le Moyen Age, et qui permit des partages aussi imprévus que celui du traité de Verdun (1).

Certains esprits, cependant, comme nous lindiquions, pénétrés de l’idée chrétienne d’unité, la voulaient imposer dans l’ordre politique. Bellarmin écrit : « Soutenir qu’il faut plus d’un monarque, c’est aboutir

(1) Cf. Lavissx, Vue générale de l'Histoire, p. 5x.

au polythéisme (1). » Une telle synthèse ne se commandait pas; elle n’engendra d’ailleurs rien de viable. Selon l’Église, l’union est spirituelle et éternelle, la division — qui est amoindrissement et corruption de l’œuvre — n’est que charnelle et temporaire. Le grand apologiste de la Réforme et de son influence internationale, M. Laurent, combattant le principe catholique de lPunité, dira que, si Jésus-Christ est venu réparer la nature et rétablir ce principe, ce n’est toutefois que dans l’ordre de l’esprit, car son royaume n’était pas de ce monde.

Quoi qu’il en soit, la théorie de l’empire universel est catholique par son point de départ qui est l'unité. Nous n’insisterons pas sur la pratique, les tentatives de réalisation, l’histoire. Contre ce système, reconnaissons que la première opposition vint des Germains, lesquels amenèrent la diversité, le morcellement féodal. C’est à ce moment que se pourrait situer le souci que l’on exprimait par ces mots : € Un Dieu, un pape, un empereur. » L'esprit romain essayait ainsi d'arrêter l'anarchie et la dissolution.

Le peuple germanique, par son caractère d’individualisme, se trouvait magnifiquement préparé à recevoir, pour le répandre ensuite, l'esprit séparateur de la Réforme. Il était l’héritier des antiques barbares qui rompirent la première unité romaine et portait en lui

(1) Cf. également : Dante, De Monarchia. — Othon De FRISINGUE : Chronicon. — Laurenr, Philosophie de l'Histoire, t. XVIII.

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le génie de la division (1). La Réforme stylisa, en quelque sorte, ce génie, donna aux Germains une mission précise et selon leur cœur. Détachant les hommes de l'unité religieuse, elle les dressa contre l'unité politique. Ainsi qu’elle divinisait l’homme, ou plutôt le faisait pape, pontife suprême, elle divinisa, dans un isolement semblable, les nations, les rebellant contre une autorité universelle, cherchant indéfiniment les moyens de les affranchir, de les bien délimiter, bref, de les séparer (2). Les princes qui embrassèrent la nouvelle religion en tirèrent surtout les conséquences politiques dans l’ordre international, ce qui retarda jusqu’à la fin du dix-huitième siècle la pleine réalisation de ce principe, avec la souveraineté nationale. A cette époque, d’ailleurs, il s’agissait de lutter contre Rome. L’anarchie allemande reçut avec complaisance le dogme de l’anarchie (3).

Ce n’est pas une action de la religion que nous voyons ici sur la vie internationale, mais l’action d’un élément particulier à un peuple, du tour d’esprit bar-

(1) « Si, dans la religion, la Réforme ne pouvait manquer de conveair à l’individualisme germanique et anglo-saxon, elle convenait assurément moins à l’esprit français, plus défiant à l'égard de la personnalité individuelle, habitué à des règles de croyance universelle. » (Fouxcée, Esquisse psychologique des peuples européens, p. 496.)

(2) Cf. Laurenr, loc. cit., passim. — Processus analogue à celui de la Révolution, qui d’abord proclame les droits de l’homme, puis les droits des nations.

(3) Laisse, loc. cit., p. 122. — « Le premier cri de la Réforme fut un appel au sentiment national du peuple allemand, foulé, exploité et méprisé par les papes. » (LAURENT, p. 13.)

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bare et allemand. L'unité païenne et l’unité chrétienne

en firent égalemeni l'épreuve. Mais au seizième siècle,

alors que les querres venaient de donner aux nations

un commencement de personnalité, l'allure religieuse

fortifia ce caractère et déchaïîna une véritable révolu-

tion. Des historiens comme Laurent y peuvent admirer à « l’avènement des nations », et dire que « la science

du droit des gens date du protestantisme (1) ».

L’on ne peut contester ce rôle de la Réforme. Si elle ne créa pas les nations, elle établit le principe de leur originalité, c’est-à-dire de leur désunion. En Allemagne, Luther lui-même travaillait à fixer la langue, à fortifier par là un élément d’individualisme. On en a prétendu que la Réforme avait délié les idiomes, et que, grâce à elle, les littératures nationales avaient pris leur essor. Ce sont, d’autre part, des princes réformés qui s’opposèrent aux convoitises de Charles-Quint et de Philippe IT. Les partisans actuels du principe des nationalités leur rendent grâce d’avoir sauvé l’indépendance des nations.

Il est curieux de penser que le même esprit qui exaltait l’idée de Nation et préparait le mouvement formidable du dix-neuvième siècle, dès son origine,

(1) Laurenr, loc. cit., p. 520. — E. BourGzois, Manuel de politique étrangère, t. 1: « La Réforme rompit par un schisme radical l'unité morale et religieuse des peuples européens. La chrétienté se partagea entre les protestants et les catholiques... Puis les protestants euxmêmes se divisèrent..………. L’unité politique de l'Europe du même coup disparut, celle qu’avaient ébauchée, avec l’aide de l’Église, à l’image de l'empire romain, Charlemagne et ses successeurs, les grands empereurs allemands du Moyen Age. »

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concourut à la construction d’un système politique contre lequel, deux siècles plus tard, devait lutter violemment la Révolution. C’est qu’au dix-septième siècle la Nation ne se libère pas de la conception de PÉtat. S'il y a séparation et division, ce n’est qu'entre l'unité romaine et les États, ce qui aboutit à la séparation des États entre eux. Les éléments constitutifs de la nationalité ne sont pas encore inventés et l’organisation demeure juridique, étatique.

Le système politique issu, par la force des choses, de la Réforme est le fameux principe de l'équilibre, mis en œuvre en 1648. « La paix de Westphalie, écrit Laurent, consacra la séparation religieuse et la division s’est perpétuée. En brisant l’unité religieuse, les protestants brisèrent aussi et, pour toujours, l’unité politique. Le traité de Westphalie consacre tout ensemble la séparation religieuse de la chrétienté et l’indépendance politique des États. Le protestantisme est reconnu, et avec lui l’élément de diversité (r).» Cette politique d’après laquelle on se partage quelques peuples, « comme le bétail d’une métairie » (Talleyrand), et qui fait des États — des souverains — les maîtres du monde, est cependant, par une manière de paradoxe, d'inspiration protestante. Cela ne signifie pas que les seuls États protestants l’aient employée, loin de là. Mais elle est la suite rigoureuse de l’idée de division apportée en Europe par la Réforme.

(1) LAURENT, t. X, p. 9.

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Un juriste, M. Olivi, conclut à cette conséquence par une analyse d'ordre moral, comme d’autres par un examen historique. Il écrit en effet : « C’est la Réforme qui, au seizième siècle, ébranla pour la première fois l’unité de la société internationale, en détruisant l’efficacité du principe chrétien. C’est de cette époque que les États européens se réputèrent plus libres et plus indépendants dans leurs relations réciproques et qu’ils n’envisagèrent, dans leurs rapports internationaux, que leur intérêt individuel et égoïste (1). » Individualisme, égoïsme, voilà, selon cet auteur, la marque protestante, et il est exact que, dans la politique de l’équiibre, les États n’écoutent qu’eux-mêmes, nient la « fraternité », l'unité, professent une parfaite indépendance.

Cette théorie va contre l’unité, mais non contre l’égalité; c’est même sur celle-ci qu’elle s’appuie, et cette base est protestante, allemande. Pour la définir, l’on manque autant de précision que lorsqu'il s’agit des facteurs de la nationalité ; certains la voulaient exactement matérielle, équilibre des forces physiques, et l’abbé de Saint-Pierre imagina un équilibre mathématique (2). Gentz pense qu'il vaut mieux dire « système des contrepoids (3) ». La plupart des publicistes sont

(:) Ouvr, Conséquences de la Déclaration des droits de l'homme dans le domaine du droit des gens, p. 99.

(2) Projet de la paix éternelle, 1715.

(3) Genrz, Fragmente aus der neuesten Geschischte des politischen Gleichgericht in Europa, p. 8. — Conf. sur l'équilibre, Sreaurrz : De l'équilibre politique, du légilimisme et du principe des nationalités.

d'avis qu’il ne peut être question d’une égalité physique et qu’il faut tenir compte des facteurs intellectuels (1). Égalité, mais non entière liberté; indépendance, mais interdépendance. L'idée individualiste, par son excès, oblige à des unions d’États pour empêcher la domination d’aucun (2). Comme il n’est plus de chef ni d'autorité divine, tous s’arrangent cependant pour que règne un certain ordre. Et ces combinaisons, qu’embrouillent les mariages, les successions, les aventures des familles régnantes, président aux querres de deux siècles.

Ainsi l'esprit protestant qui se trouve au premier élan de la vie des nations, engendre un principe politique ou, plus exactement, crée en 1648 un état de fait dont les philosophes ont exprimé un droit, le « droit de se coaliser pour maintenir la paix (3) ».

Laurent, qui a vanté l’origine protestante du système, désenchante devant l’usage qu’en firent les États et l’immobilité à quoi, au fond, il devait condamner. Il le repoussera en l’appelant « satanique », pour adopter une nouvelle manifestation de la Réforme dans le principe des nationalités (4).

Mais quelle place peuvent avoir, en droit des gens,

(1) Bluntschli remarque que la France était plus grande et plus peuplée à la mort de Louis XIV, et cependant plus faible qu’à son avènement.

(2) Cf. Varrez, Droit des gens, édit. Pradier Fodéré, t. IL, p. 389.

(3) Fuxcx-BrenrAno et SoreL, Précis, p. 205.

(4) Loc. cit., t. X, p. 49.

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