‹ La Nation et le Droit des GensChapitre 29 sur 42 · AO · texte numérisé non relu

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de Mazade : « Une des révolutions les plus extraordinaires du siècle a fait de l'Italie une nation constituée, élevée au rang des puissances du monde. On ne peut pas dire que ce soit une résurrection : l'Italie, telle qu’elle est sortie des événements contemporains, ne ressemble à rien de ce qui a existé... L’/talie d'aujourd'hui est une création nouvelle, originale et profonde, œuvre préparée par l’histoire sans doute, mais en même temps œuvre moderne de la politique, des circonstances, de ’audace, de l’habileté (1)... ». I n’y a pas résurrection, mais naissance véritable d’une nation, et non par l’action de la nationalité, mais par le fer et le feu. Longtemps encore, l'Italie du Sud lutta contre l’Italie du Nord, manifestant ainsi contre l'unité. Cest par la conquête qu’elle est devenue nation, et par l’établissement d’une puissance politique qu'il lui fut possible de devenir nationalité. Bref, la théorie des nationalités semble exiger à sa base, comme la précédente, la révolution et la querre. Cela nous éloigne un peu des sages éléments scientifiquement découverts, et de leur vertu « nationalisatrice ».

C’est en 1814, aux discussions de Vienne, que, pour la première fois, nous semble-t-il, l’idée de nationalité se dégagea de la conception révolutionnaire. Alexandre 1° l’invoquait en faveur de la Saxe. « Allant le mysticisme religieux de sa nouvelle inspiratrice (M°° de Krüdener) aux théories libérales et mystiques

(x) Cité par J. Banwie, dans La France et l'unité italienne.

aussi du Lyonnais Bergasse, il déclarait que des souverains élus de Dieu pour le bonheur des peuples ne devaient pas partager des nations contre leur gré et leur intérêt. Dans le temps actuel, disait-il à l’empereur François, nous autres souverains, nous devons nous conformer au vœu des peuples. Le vœu du peuple saxon est de n’être pas partagé. Le partage de la Pologne n’est pas du fait de la Russie; elle le réparera (1). » Au même congrès, le baron de Bourqueney exprimait les aspirations roumaines, fondées sur l’identité de race, de langue, d'institutions, mais elles ne furent inscrites qu’au Congrès de Paris de 1856, sous l'influence de Napoléon II, pour qui la Nationalité était un culte.

Il ne nous est pas nécessaire d'étudier par le menu, au long du dix-neuvième siècle, les mouvements de cette « politique ethnographique et archéologique », comme parle Renan dans sa lettre à Strauss (2). Plus ou moins, en chaque pays, ce fut cette paléontologie humaine qui décida des revendications des races. En Allemagne surtout, sous l'influence de Fichte, disciple de Rousseau, les Wolf, les Niebubr, les Winkelmann, recherchèrent dans l’antiquité la plus lointaine les secrets de la nationalité germanique. Mais cela n’aboutit qu’à la création d’un empire allemand. — En Italie,

(1) BourGgois, loc. cit., t. I[, p. 590.

(2)'Sur l’historique des mouvements de nationalité au dix-neuvième siècle, cf. Roquerre-Buisson, Le Principe des nationalités ; Srrecurrz, loc. cit. ; Cazvo, Traité de droit international.

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Luigi Palma, procédant à la façon d’un Niebubhr, voyait dans les dix-sept provinces d’Auguste, réduites à six par Hadrien, l’origine certaine des grandes nationalités: Italie, Espagne, Gaule, Bretagne, Illyrie, Dacie (1). — D’innombrables essais de justification des nationalités furent tentés, s’appuyant tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre des éléments que nous avons analysés. Il fallut l’esprit rêveur, utopique de Napoléon III pour leur accorder quelque créance. Nous savons du reste quels en furent et l’insuccès et les dangereuses conséquences. Aujourd’hui, l'idéal proposé par la Révolution française aux nations nous paraît définitivement condamné (2).

Le système était en effet irréalisable. « Tant que cette théorie resta dans le vague et l’indéterminé, dit M. Fiore, elle exerça un entraînement fascinateur sur la raison et l'intelligence de tout le monde. Les difficultés commencèrent lorsqu'on voulut la faire passer dans le domaine de la pratique et trouver dans les nationalités le principe de la personnalité, et la règle suprême pour décider des agrandissements et des démembrements de territoire, des tendances des peuples à s’unir ou à se séparer (3). » L’on ne rechercha pas si la théorie était juste; l’on s’en empara pour la faire

(1) Luis Parma, Del Principio di nazionalita nella moderna sociela europea.

(2) Sur cet échec général, cf. BourGzois, loc. cit, t. IL, p. 782 et suiv.

(3) Fionr, Nouveau droit international public, t. I, p. 250.

servir à des intérêts politiques. « Quand une réunion d'hommes s’appelle nation, tout lui est permis pour se faire du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de légion que s’attribue le démon dans l’'Évangile (1). » Le point de vue de droit mis à part — celui du droit fondé sur la nature et les facteurs naturels — comment, même en politique, recevoir et utiliser justement le principe ? Qui sera le juge des caractères nationaux? Le principe lui-même nous enseigne que nous ne pouvons « sentir » et « penser » comme font des hommes d’une autre nationalité ; il nous est interdit de nous mettre à leur place, d'espérer nous rendre compte, avec certitude, de leurs désirs, de leurs ambitions. Nulle règle même naturelle ne nous avertit assez exactement de leur état d’âme pour que nous puissions affirmer qu’ils doivent être organisés, délimités de telle façon. Et d’ailleurs, personne n’a qualité pour cette besogne de remaniement universel. Il n’est qu’une chose certaine à conclure du principe : la révolution. Puisque la nationalité est la loi, que l’on abandonne les peuples à son influence, et qu'ils essaient, dans l’anarchie et le désordre, de se recomposer suivant cette loi.

Car il est une logique que l’on n’a pas voulu entendre, 1l est une inconséquence où l’on a, régulièrement, glissé. Les glorificateurs des nations les ont ensanglantées ; les défenseurs des nationalités s’en sont

(1) Mne pe SrAËL, De l'Allemagne, 3° partie, ch. XIII. Cf. CarNazza- Amar, loc. cit., passim.

établis à la fois les juges. Il faut donc des chefs aux peuples, et des chefs étrangers parfois, pour leur prouver qu’ils sont à eux-mêmes leurs maîtres. Rien ne ressemble plus à des querres saintes; encore que Pesprit religieux puisse se dire, avec plus de raison qu'aucun autre, en possession de la vérité à laquelle il consacre sa vie. Mais, ici, où l’élan doit reposer sur de la science, sur de précises constatations, nous savons maintenant qu’il ne s’agit que d’un « mensonge scienüfique(r) ». L’ethnographie, qui est la science des peuples, ne contient que divergences et ténèbres sur ce qu'est un peuple. De même que les conventionnels ne purent obtenir une codification satisfaisante de leur métaphysique des nations, les juristes ont renoncé à nous composer un droit public basé sur les découvertes des savants. Des ordres si différents ne peuvent se confondre. Nous ne nions pas le droit naturel; mais, dans la question que nous retenons, rien ne donne la plus légère indication de droit. « Ni les races, ni les nationalités ne forment, par elles-mêmes, des organismes complets, susceptibles d’être considérés comme sujets du droit (2). »

En l’étudiant impraticable, irréalisable, nous apercevons en même temps combien ce principe est dangereux. Les luttes même qu’il déchaîne, et qui le font

(1) Papecerri, L’Alsace-Lorrane et le Droit des gens, p. 495.

(2) Rozw-Jacquemyxs, Les Principes philosophiques du droit international (R. D. I. et lég. comp., t. XVIIL, p. 57).

proclamer une cause redoutable de querre(1), montirent par elles seules la fragilité de sa base qu’on avait dite immuable et si forte. À l’appliquer, l’on bouleverserait l’Europe, et pour ne contenter personne. Il suffit de citer ces paroles allemandes sur un fait douloureux : « Nous avons un droit que les Français n’ont jamais eu, écrit M. Wolfgang Menzel... Les Alsaciens et les Lorrains sont de vrais Allemands, ils ont une origine commune avec leurs voisins alémans et francrhénans, ils sont, par la constitution physique comme par la langue, de vrais Allemands bien différents de ces Welches-là. » Un droit, a dit cet auteur. « Et il rappelle que c’est dans le Wasgau (les Vosges) qu'ont chassé autrefois les héros des Niebelungen, que c’est à Wissembourg que le célèbre Otfried a composé ses poésies, qu'à Haguenau l’empereur légendaire Frédéric Barberousse a tenu sa cour, et 1l s’écrie : « Æier oder rirgends ist Deutschland (2). » En ces termes se trouvent exprimés le caractère juridique de la nationalité, et l'usage qu’une autre puissance entend faire de ce droit. La race, la langue, les traditions suffisent à permettre de prononcer : voici la loi. Principe universel, la loi de la nationalité n’est pas dans les seules mains de ceux qui la composent, mais du premier venu qui y a intérêt. L’on imaginerait aisément un partage de l’Europe suivant ce système, et qui serait aussi brutal,

(1) LaveLeye, Funcx-BrenTANo, MériGNaac, Fiore. (2) Dans Papezerni, loc. cit.

et, pour tout dire, aussi injuste que celui de Vienne. La raison de nationalité y remplacerait la raison d’État. Les deux grandes nations modernes, qui firent leur unité « au nom du principe », l’Allemagne et l'Italie, n’ont été unies que par la force, l’une au profit du roi de Piémont, l’autre au profit du roi de Prusse. Si le Piémont disparaît après l’unification, il n’y eut pas moins de sa part emploi de la violence. Quant à l'Allemagne, l’on sait que le « ralliement » du Schleswig-Holstein, du Hanovre, de Francfort, de la Hesse-Cassel, n’est que le résultat de véritables conquêtes, et que, comme le dit fort bien M. Lavisse, « la constitution de 1866 a été rédigée par un vainqueur pour des vaincus (1) ». Le droit que l’on avait apporté aux nations ne tardait donc pas à devenir, par un étrange renversement, une arme pour les États. Son résultat suprême sera la suppression des nations mêmes, absorbées par les vastes agglomérations pangermanistes ou panslavistes…

De quelque côté qu’on la regarde, la Nationalité n’est donc ni une personne, ni l'essence de la personnalité. La force la méprise et le droit ne la comprend pas; et il se trouve même que la politique qui pense se fonder sur elle n’arrive qu’à nier le droit.

(1) Lavisse, Vue générale, p. 214. — Funcx-Brenrano et SoRez, Précis, p. 17. « Les Allemands ont lutté pendant des siècles contre leurs voisins et surtout contre eux-mêmes : ils n’ont été constitués en État que par la force des armes et parce qu’ils se sont soumis à lhégémonie d’une nation cohérente et bien ordonnée, mais qui n’avait rien d'allemand dans ses traditions, la nation prussienne. »

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