‹ La Nation: Étude ThéoriqueChapitre 11 sur 70 · EL EE · texte numérisé non relu

EL EE

nom de la liberté à toute règlementation des heures de travail.

La liberté individuelle n’est elle pas violée lorsqu'on oblige les citoyens à sacrifier leur temps et même parfois leur vie pour la défense de la collectivité?

Nous pourrions multiplier les exemples à l'infini; ceux-ci suffisent pour montrer que, dans l’état actuel de notre civili- Sation, cet antagonisme apparaît permanent. Parfois même, il passe à l’état aigu, et il serait facile de le retrouver, semble-t-il, au fond de toutes les crises sociales, depuis les révolutions les plus tragiques jusqu'aux grèves et aux conflits journaliers entre citoyens. C’est lui seul qui semble avoir créé ce qu’on appelle la question sociale que lon a pris l'habitude de considérer comme l’éternelle lutte de l'individu qui entend se développer librement et à sa guise, contre la collectivité qui veut l’asservir pour faire de lui un simple instrument.

2. Leur conciliation théorique et entière dans la société idéale.

Cet antagonisme existe-t-il réellement, objectivement, ou n'est-il pas une apparence qui résulte des conditions actuelles de la vie et de la nature humaine et du peu decompréhension que nous pouvons avoir de leurs conditions réelles? N'est-ce pas, en un mot, un malentendu qui procède d'une analyse insuftisante (1).

(1) Les causes de cette insuffisance d’analyse sont à la fois la très faible instruction sociologique de la grande majorité des hommes et l'extrême complexité des faits sociaux dont il s’agirait de comprendre l'enchaînement, de façon à découvrir les lois qui les régis sent. Ces questions son‘ trop Souvent, dans les journaux, tranchées en quelques phrases hâtives et à l’aide de formules toutes faites par des gens qui ne connaissent rien ou qui ne les examinent que superficiellement ou qui les considèrent avec parti-pris. De là, le trouble profond et les divergences que reflètent les opinions.

Supposons pour un instant que chaque individu ait une notion parfaitement claire et adéquate de son propre intérêt et de l'intérêt social et des conditions de la vie, qu’il ait avec cela une conscience absolument nette de son devoir et une volonté toute puissante pour dominer ses propres instincts.

Que se produira-t-il alors?

Chacun comprendra le fait de la solidarité humaine; chacun l’acceptera avec ses conséquences et lereconnaîtracomme heureux en principe et pouvant conduire l'humanité entière et lui-même par conséquent, aux plus grands progrès; chacun constatera qu'il est à la fois de son devoir et de son intérêt bien entendu de se ranger pour sa part à cette loi et de se conformer aux commandements qu’elle lui donne.

Et tout homme agira de la sorte sans être poussé par aucune contrainte extérieure, mais par la seule autorité de sa conscience et de sa raison. C’est librement qu'il s'abstiendra d’attenter à la liberté de ses semblables ou de leur nuire en aucune façon, c’est librement qu’il apportera sa coopération à tous ces efforts accomplis en vue du bien de tous.

N'est-ce pas là la concitiation cherchée entre les deux principes posés plus haut? La formule n’en peut-elle être donnée ainsi: lindividu acceptantintégralement, mais par décision de sa volonté entièrement libre, les conséquences sociales de la loi de la solidarité? Notre milieu social ne se trouverait-il pas de la sorte constitué ?

Si, au lieu de cette conciliation, on voit un antagonisme apparent, c'est parce que la grande majorité des hommes est encore ignorante des véritables lois de la vie; c’est parce que leurs intérêts supposés ou immédiats leur cachent à la fois leurs intérêts véritables et leur devoir, et que même, alors qu’ils devinent celui-ci, ils n’ont pas souvent la force morale nécessaire pour l’accomplir. i

L'idéal que nous venons d’entrevoir n’est d’ailleurs pas nouveau : Summa Deo servitus, sumina libertas, disaient les théologiens. Le royaume de Dieu de Jésus n’est pas autre chose que ‘notre société idéale. Toujours cet état social si désirable a hanté les rêves des sociologues.

“ [lya, dit l’un d'eux, une cité absolue dont les cités humaines ne sont que des ombres, où tout hommeest parfaitement libre, sans jamais suivre d'autre loi que celle de la raison, où tous les hommes sont égaux, cest-à-dire ont la même perfection morale, la même raison, la même liberté, où tous les hommes sont vraiment frères, c’est-à-dire unis par des sentiments d'amitié sans mélange, vivant d’une vie commune sans opposition d’intérêts,et même sans opposition de droits. » — « Société idéale, ajoute un autre, où tous seraient parfaitement libres et cependant parfaitement unis ». — Et de nos jours une secte sociale présente commeson plan, pour le succès duquei elle emploie des moyens au moins étranges, l’établissement immédiat de la société sur detelles bases. L’anarchie, qu'est-ce en effet — en théorie — sinon la suppression de toute contrainte, et le progrès assuré par la libre coopération des individus (1).

Malheureusement, cet idéal n’est pas de ce monde; si la sociologie ne doit pas le perdre de vue, elle ne peut pas s'en enivrer, sous peine de perdre le sentiment des nécessités actuelles.

Pour que l'anarchie coopérative rêvée pût devenir une

(4) En théorie il y a, comme on le sait, un abime entre le socialisme qui fait litière de la liberté de l'individu pour assurer le triomphe de la solidarité et l’anarchie qui désire à la vérité voir celle-ci régner mais grâce à l'adhésion de tous les individus agissant dans leur pleine liberté à laquelle il faut bien se garder de toucher. Seulement en pratique, les anarchistes et certains socialistes, ayant également pour dessein immédiat de renverser la société actuelle, se rencontrent et fraternisent en leurs projets révolutionnaires, lesquels, du reste, chez un grand nombre semblent tenir lieu de toute doctrine.

réalité, une condition serait nécessaire — une seule — mais dont il ne faut pas encore attendre l’accomplissement : il faudrait que tous les hommes fussent parfaits.

Il leur faudrait la perfection intellectuelle d’abord, car il ne suffirait pas que l'individu eût compris la loi desolidarité dans son principe, il faudrait que, dans chaque cas particu-, lier, chacun sût distinguer d’une façon rigoureuse et uniforme ce qu’elle exige de lui, il faudrait qu’il pût déterminer toujours d’une façon irréprochable quelle quantité d'efforts il doit fournir à l’œuvre commune, de façon à faire tout son devoir et pourtant à conserver toute la liberté indispensable à son développement personnel.

Il lui faudrait ensuite la perfection morale afin que ces règles reconnues par lui fussent par lui strictement suivies, afin. qu'il fût absolument maître de tout retour offensif de ses instincts égoïstes, qu'il accomplit équitablement, de bonne grâce et avec amour toute sa part de la tâche, et pourtant ne consentit jamais un lâche abandon de sa liberté.

Inutile d’insister plus longuement et de remarquer que cette double condition est loin d’être remplie (1).

Il faut donc renoncer à la réalisation immédiate de l'idéal anarchique. Il faut se résigner à voir longtemps encore le principe individualiste et la loi de solidarité se contrarier et se heurter. Ces chocs ne peuvent pas ne pas se produire, et plus une société sera vivante, plus ils seront nombreux, plus ils offriront de difficultés et de problèmes à à l'esprit du philosophe ou de l’homme d'Etat. (2)

(4) C’est, disent les anarchistes, que la société gâte l’homme qui, sans elle, serait par faitement bon. Il est évident quela vie sociale favorise le développement de certains vices ; mais pour prétendre que si elle n'existait pas l’homme serait parfait, il faut, nous semblet-il, connaître bien peu la nature humaine.

(2) Cet anlagonisme apparent entre nos deux principes est présenté souvent sous bien d’autres aspects encore.

Dans le domaine des sentiments, au besoin de liberté correspond l’égoïsme bien ou mal entendu qui n’est que la traduction du désir qu’épreuve l’homme de se développer libre-

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