‹ La Nation: Étude ThéoriqueChapitre 12 sur 70 · HR 9S · texte numérisé non relu

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3, Leur conciliation pratique et partielle par l'association.

Si, au lieu de regarder le problème dans son ensemble, nous l’étudions de plus près, nous voyons que cet antagonisme général supposé des deux tendances se résout en une infinité de conflits de détail, de malentendus plutôt, qui, dans des multitudes de cas particuliers, paraissent opposer l’intérêt particulier au devoir social. | |

Parmi ces conflits, un grand nombre nous paraissent être à l’état aigu. Mais si, détournant les yeux du temps présent, nous regardons en arrière, nous verrons Qu'un bien plus grand nombre peut-être de malentendus qui jadis se sont élevés, sont aujourd’hui dissipés. Sur bien des points, les individus ont commencé par lutter avec acharnement, chacun défendant à la fois son propre intérêt et sa liberté tout en essayant de nuire à son voisin et d’attenter à sa liberté; mais peu à [peu l'expérience leur à fait comprendre qu’il était de leur devoir et de leur intérêt bien entendu de s'unir au contraire pour coopérer librement et volontairement en vue d’un but poursuivi en commun et profitable pour chacun.

Au lieu de combattre, ils se sont associés. L'association est, en effet, l'application partielle du principe de libre coopération que nous avons posé.

ment sans entraves et sans contrôle; à la loi de solidarité correspondent les sentiments altruistes, amour, amitié, fraternité, révélations plus ou moins vagues faites par la nature à l’homme de ce grand fait dont nous avons esquissé plus haut les multiples aspects.

Sur le terrain de la morale, nous trouvons l’opposition entre les droits de l'individu qui sont la sauvegarde de sa liberté et de ses devoirs dont la plupart dérivent de la solidarité qui l’unit à ses semblables.

Entre égoisme et altruisme, entre droits et devoirs, nombreux paraissent aussi les conflits; mais ici encore, la conciliation paraît, si l’on pousse assez profondément l’ana. lyse des réalités que cachent ces mots,

C’est cette compréhension tous les jours plusnette du devoir social et du véritable intérêt de chacun qui a créé ces milliers d'associations qui de jour en jour se font plus nombreuses et unissent dans leur réseau toujours plus serré l’humanité entière. Au lieu de s’évertuer vainement à atteindre par ses seuls efforts le but qu’il vise et de s’efforcer jalousement d'en écarter tout autre, l’homme s'associe à son semblable ; là où, isolés ils eussent lamentablement échoué, unis ils réussissent ; et en échange du secours qu’il fournit à ses compagnons, chacun reçoit d'eux l’aide indispensable à la réalisation de ses propres désirs.

Quel que soit le dessein que poursuit un homme, il s’unit à quelques-uns de ses semblables. Veut-ils’instruire, il se joint à quelques autres qui entourent avec lui la chaire d’un maître ; veut-il exploiter une idée qui lui semble fructueuse, il forme une société civile ou commerciale; a-t-il en vue une entreprise à laquelle ses forces seules ne suffiraient pas, il recourt à cette forme inférieure d'association qui se nomme le salariat, ou bien il fonde une société coopérative; est-il désireux de se distraire, il recherche quelques individus qui lui plaisent, et il jette avec eux les bases d’un cercle, d’une société de patinage, de vélocipédie, de canotage, de promenades ; sa conscience lui dit-elle qu'il doit travailler à soulager les misères matérielles ou morales, ils’affilie à une société de bienfaisance ou d'instruction; s’il s'intéresse aux travaux abstraits, sociétés de sciences, de géographie, d’études historiques où littéraires lui ouvrent leurs portes; au sein des associations syndicales et professionnelles il retrouve ceux qui, dans la famille humaine remplissent la même fonction sociale que lui; les sociétés de secours mutuels lui permettent de S'assurer le pain de ses vieux jours ou des subsides

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en cas de maladie; enfin les églises l’unissent par la communion fraternelle et l’'adoration en commun à ceux qui professent les mêmes croyances que lui.

Supposons pour un instant que ces associations aillent toujours se multipliant, jusqu'à embrasser dans leur réseau de jour en jour plus serré, à la fois tous les hommes et toutes les . branches de l’activité sociale; supposons que tout ce qui est nécessaire pour la vie et le perfectionnement de l'humanité s’accomplisse par cet ensemble d'associations groupant la totalité des humains. L’antagonisme dont nous parlions plus haut aurait disparu — non parce que d’un seul coup on laurait aboli, mais parce que, l’un après l’autre, tous les conflits de détail qui le constituent auraient été résolus. Le milieu social favorable au développement de chacun serait définitivement constitué.

4, Impuissance de l'association libre à prévenir ou à résoudre tous les confiits.

Nous pouvons donc considérer comme acquis ces deux points :

1° C’est par la libre coopération universelle que l'humanité réalisera sa fin; :

2 Les associations partielles en se multipliant de plus en plus tendent à amener cette libre coopération universelle (1).

(1) On pourrait nous objecter que très souvent les associations sont de véritables machines de guerre, témoin certains syndicats ; la lutte n’est point du tout supprimée par elies, elle est seulement portée ailleurs.

Cela est vrai, mais c’est un résultat déjà que d’avoir fait cesser la lutte entre les individus associés et si lon examine les choses de près on voit que les associations vont s'étendant, se fédérant, s’unissant, traitant entre elles, en sorte que la lutte, si elle existe encore, se trouve du moins reportée toujours plus loin et perd chaque jour du terrain devant les progrès de l'association.

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Mais si nombreuses que soient les associations, nous deyons reconnaître qu’elles n’embrassent encore qu’un faible champ de la vie sociale (1) et surtout que bien des individns ne paraissent aucunement convaincus des mérites universels de cette coopération volontaire et libre ou que, du moins, ils agissent comme s'ils en avaient fort peu de souci (2).

Etant donné le fait inéluctable de la vie en société, il est donc évident que les conflits s’élèveront encore journaliers et nombreux entre les deux tendances, sans que l'association libre puisse parvenir à les prévenir ou à les calmer tous, loin de là ! E

Parfois ces conflits seront aigus : un individu, arguant de sa liberté naturelle prétendra attenter à la vie, à l'intégrité : ou à la liberté ‘de son semblable, ou poursuivra son propre avantage au dépens de l'intérêt social; tel autre, au nom de la solidarité, prétendra qu’il y a lieu de resteindre la liberté d'autrui ou même portera atteinte au corps social en la personne d’un de ses membres.

Parfois, au contraire, et le plus souvent, il n’y aura aucun éclat; on se trouvera en présence de résistances passives ; des hommes, en face d’une œuvre à accomplir dans l'intérêt d'autrui, se refuseront et prétendrontque cela ne les regarde : pas, qu'ils sont libres de ne pas s’en occuper; ils se cantonneront sur leur propre champ et, chaque fois que le danger signalé ne paraîtra pas les menacer, chaque fois que le résultat poursuivi par leurs voisins ne leur semblera pas

(4) Inutile d’énumérer ici tous les domaines où l'association pourrait en se généralisant conduire à d'immenses progrès. Citons par exemple la culture du sol.

(2) Nous n’énumérerons pas non plus les cas où la conciliation et larbitrage ne pourraient que produire de meilleurs résultats; nous répèterons seulement que ce n’est que par une loyale et franche conciliation que la question sociale pourrait être résolue et nous rappellerons combien rares sont les tentatives de concilialion et combien peu favorablement elles sont accueillies par les intéressés, Nous ne recherchons point ici à déterminer.

quelles sont les causes de ce fait et qui en est responsable, nous le constatons simplement.

‘avantageux pour eux-mêmes, ils refuseront de faire le moin- -dre effort, qu'il s'agisse de payer de leur personne ou de de leur fortune, de travailler, decombattre ou dese cotiser(1).

». Les solutions des conflits

Que décider?

En théorie, deux solutions se présentent etleur g'énéralisation plus ou moins rigoureuse sert d’étendard à deux grandes doctrines entre lesquelles se divisent le plus grand nombre des sociologues prenant le nom de libéraux et de socialistes.

La première solution peut se formuler ainsi : Coûte que coûte, il faut respecter la liberté de l'individu. Enseignez-lui à reconnaître son véritable intérêt, efforcez-vous d’en faire un coopérateur volontaire à l’œuvre sociale, mais ne touchez pas à sa liberté. j

Il faut, dira au contraire la seconde, imposer à chacun le strict accomplissement de tout ce que commande la loi de solidarité et tout récalcitrant doit être contraint par la force.

Nous ne suivrons ni l’un ni l’autre de ces deux systèmes ; ou plutôt nous les adopterons tous deux à la fois, en les tempérant l’un par l'autre, disant :

Il faut, en principe, respecter la liberté de l'individu, condition absolue de son développement normal et harmonique; cependant, on ne saurait pousser ce respect jusqu'à permettre à qui que ce soit d’attenter d’une manière violente à la

Lg * (1) A litre d'exemple, nous nous contenterons de rappeler combien il est presque toujours difficile de trouver peur les œuvres de relèvement ou de solidarité sociale de largent et des hommes déterminés à travailler. Combien a-t-on vu de sociétés de patronage, d'instruction, de secours-mutuels, d'assistance, etc., etc., périr victimes de l'égoisme incorrigible de ceux dont le strict devoir social serait de les faire vivre. ‘Combien de fois d'autre part, a-t-on vu la liberté tomber victime de l’apathie des”

« honnêtes gens »,

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liberté de son semblable ou de se soustraire à certains devoirs sociaux qui résultent clairement du fait de la solidarité humaine.

Remarquons, d’ailleurs, que notre solution est, à la vérité, celle de tous; il n’y a qu'une question de mesure. Jamais, en effet, personne n’a soutenu sérieusement le premier système, le système libéral, d’une façon conséquente et absolue ; il aboutirait, en effet, à permettre à l'individu dese passer ses pires caprices sans aucune répression, et à n’imposer à personne contre sa volonté aucune, charge sociale ; il ne faudrait ni punir les criminels, ni exiger des citoyens le paiement des impôts. Les anarchistes, les seuls conséquents parmi les libéraux, émettent de pareilles théories; est-ce après mûre réflexion? Nons nous permettrons d’en douter.

Quant, à la seconde, elle est inapplicable, surtout parceque nos connaissances sociologiques sont —etseront, sans doute, toujours — trop bornées pour nous permettre de déterminer avec sñreté dans tous les cas ce que réclamerait au juste une application stricte, mais équitable de la loi de solidarité, - Chacun des pouvoirs historiques qui ont prétendu en faire une application plus étendue que celle que permettait l’état des esprits et des temps a vite dégénéré en insupportable tyrannie. : ee

Ces deux solutions ne pourront être admises dans leur intégralité que quand elles le seront à la fois, c’est-à-dire, ainsi que nous l’avons dit plus haut, quand chaque homme sera parvenu à la perfection.

En attendant, il y aura donc lieu de déterminer pour chaque Cas particulier quelle sera la meilleure des solutions pratiques, soit que l’on adopte l’une des deux extrêmes, soit que l’on essaie de les concilier ou de s’en tenir à une solution mixte.

Qui fera ce travail?

Dans le domaine de la théorie, ce sera le sociologue étudiant les conditions de la vie et essayant de déterminer d’après cette étude, les mesures qui seront, en chaque circonstance, selon les lieux, les temps, les antécédents, les milieux, les plus salutaires pour l'humanité et les plus propres à assurer le progrès de chacun et de tous.

Dans la pratique, ce sera tantôt l'opinion humaine universelle ou quasi-universelle, plus ou moins éclairée par les avis des sociologues, tantôt les pouvoirs, les autorités existant parmi les hommes et dont nous étudierons plus loin la constitution.

On nous reprochera peut-être de laisser à l'appréciation subjeetive d’une autorité que nous ne déterminons même pas l'étude et le choix de la solution à adopter. Nous ne nous en défendons pas; mais nous prétendons qu'il est impossible qu’il en soit autrement; ce n'est qu'en se faisant gravement illusion que des philosophes ou des écrivains ont pu trouver en ces matières des règles abstraites absolues, objectives, qui, selon eux, dominent l’organisation des sociétés humaines et, dans chaque cas, fournissent la solution applicable.

Nous croyons avoir déduit de la nature des choses les principes qu'il est permis de poser; quant à leur application, quant à la facon de les combiner, quant à la détermination de ce qui, en chaque circonstance, est le meilleur, cela est affaire d'opportunité, cela dépend des temps et des milieux, de l'éducation de la culture et de la moralité des individus.

D'ailleurs, les prétendues règles absolues qu'on à parfois cru poser sont si contradictoires qu’il serait difficile de s’ar-

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rêter aux unes ou aux autres. Pour nous, nous ne faisons que considérer sous un aspect particulier un fait qui de plus en plus, est partout reconnu : en morale, en métaphysique, aussi bien qu’en philosophie où en sociologie, on lâäisse de côté l'idée d’une vérité absolüe et objective qui serait donnée toute faite et complète, pour reconnaître que la seule base solide c’est l'expérience, — l'expérience conçue d’une façon large, qu’elle soit donnée par les sens, par l'observation externe ou par la méditation intime — l'expérience qui permet d'établir quelques grands principes à la lumière desquels l’homme doit diriger sa vie et gouverner ses actes ét ses démarches privées ou publiques.

Du reste, en nous refusant à déterminer d’une façon plus

précise ces solutions à intervenir nous n’ouvrons pas la porte à l'arbitraire, car il ya en ces matières une force plus puissante que les décisions des hommes, même étayée par les meilleurs arguments : ce sont les lois naturelles qui régissent les sociétés humaines.

Ces principes que nous avons, plus haut, déduit des données de l'expérience, agissaient déjà avant que l'homme les eût même devinés, et de tous temps l'instinct d'indépendance de chaque individu et l’inéluctable loi de solidarité ont dominé l’évolution de l'humanité; de tous temps, se combattant et se combinant, ils ont exercé leur action souveraine sur ses destinées; ce sont les lois naturelles, c'est la force même des choses qui a dicté aux rois et aux peuples les meilleures des règles qu'ils ont tour à tour admises (1). Sans doute parmi celles-ci il y en a eu qui étaient en contradiction avec les nécessités des temps; mais elles n’ont guère duré et le moment est venu où, sous la pression plus forte des faits, elles ont été abrogées et où la vie sociale a repris son cours normal. -

(4) Nous retrouverons plus loin le développement de cette idée.

Laïssant donc la solution des conflits sociaux à l’appréciation subjective, nous désirons assurément que celle-ci soit sage et éclairée, mais nous ne craignons pas que des résolu- : tions hâtives, non réfléchies, prises et appliquées à la légère puissent compromettre d'une façon sérieuse les destinées de l'humanité. Elles pourront à la vérité occasionner dans son évolution des moments de trouble et de malaise; elles pourront causer la ruine de certaines fractions de l’espèce; mais tôt ou tard leurs conséquences mêmes les jug'eront ; et on en reviendra à des idées plus saines et plus rationnelles — pour retomber ensuite dans de nouvelles erreurs qui seront réparées de même.

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