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Les frontières naturelles

D’autres théoriciens ont exagéré l'importance dans la formation des nations, des frontières naturelles en deçà desquelles elles se développent. Il ne faut pas, certes, perdre de vue le rôle du sol dans l'élaboration du type et du caractère national (2); mais ce qui est aventuré — bien plus, ce qui est faux — c’est de prétendre que telle chaîne de montagnes, que tel fleuve limite la zone danslaquelle se répandront la langue, les mœurs, les idées, les sentiments propres à une nation.

Ce qui montre du reste l’inanité et le mal fondé de cette

- (1) Nous ne nous arrêtons pas sur ce point où cependant pourraient trouver place de longs développements aujourd’hui que l’on produit au grand jour contre certains Français des attaques aussi inintelligentes que dangereuses dans leurs conséquences possibles ; ceci n’est pas un ouvrage de polémique.

(2) Encore un point qui serait fort intéressant d'étudier mais nous ne le pouvons.

théorie, c'est l’incertitude de ces prétendues limites naturelles — qui souvent, d’ailleurs semblent bien plus propres à rapprocher les peuples qu'à les séparer, telle la mer qui unit Si étroitement ses riverains, tels les grands fleuves comme le Danube, des deux côtés desquels on concevrait difficilement l'existence de civilisations différentes, telles encore les Alpes et les Pyrénées, peuplées sur &.ur deux versants par les Vaudois ou par les Catalans et les Basques. « Une nation, dit Renan, est un principe spirituel résultant des complications profondes de l’histoire, et non un groupe déterminé par la configuration du sol. »

Enfin, des historiens, parmi les plus grands, ont repoussé toutes ces théories et ils ont basé cette personnalité, cette individualité des nations, sur la tradition, vraie ou fausse, historique ou légendaire, acceptée et continuée, reconnue dans le passé, adoptée dans le présent et projetée dans l'avenir par ceux qui sont aujourd’hui ses héritiers. Nous ne résistons pas au désir de citer une des plus belles pages de l’un d’entre eux (1) : |

« La nation, dit Renan, comme l'individu, est l’aboutissant d’un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouement. Un . passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. |

‘ (1) Renan. — Qu'est-ce qu'une nation. Conférence.

« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en fontqu'une constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu’on a reçu indivis... Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait.de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà la condition essentielle pour être un peuple. Une nation est donc une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de races et de langues. Je disais tout à l'heure: avoir souffert ensemble; oui! lasouffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes; ils imposent des devoirs, commandent des efforts nouveaux. (1) ».

Il ne faut point cependant, croyons-nous, négliger l'importance des autres éléments que nous avons passés en revue plus haut : race, langue, frontières naturelles, etc.

Seule, l'existence d’une grande tradition nationale à continuer peut communiquer à un groupe de populations cette étincelle de vie qui en fait une nation; c’est elle qui a fait la France; c’est elle qui, avec des Germains et des Gaulois, a

(4) Une foule d'exemples pourraient être cités ici; rappelons ceux qu'ont fourni la Prusse après léna, lés Etats-Unis après la guerre de Sécession, la France après 1870, etc.

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fait aussi la Belgique, la Hollande et la Suisse; c’est elle qui groupe les Yankees auprès de l’étendard de Washington et de Franklin et qui autour de la Grande-Bretagne crée une « plus grande Bretagne » et noue à travers les océans les premiers liens d’une immense confédération anglo-saxonne (1). C'est enfin parce qu’elle manque chez les populations de la vallée du Danube que l'Autriche a tant de peine à conserver sa stabilité et voit la moitié de ses sujets tourner leurs regards vers la grande patrie slave. |

Mais pour que le sentiment national vienneanimer un amalgame d'individus, il faut que celui-ci existe déjà avec certains caractères qui tendent à en faire un tout et à lui assurer une certaine stabilité tandis que la tradition nationale s'ébauche. Or, ces caractères consistent précisément en certaine communauté d’origine, de mœurs, de langue et d'intérêts.

C’est donc par le concours de tous ces éléments considérés isolément plus haut que la nation se forme. L'un ou l’autre peut manquer, mais la présence de la plupart est indispensable.

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