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L'Associalion imposée entre les fractions d'un même pays

Jadis, chacune des cités antiques était un état autonome et fort jaloux de son indépendance. Les froissements incessants et les luttes constantes qui résultaient d’un pareil état de

(1) C’est ce qui — au dire de certains économistes — se passe pour les nations qui ont

adopté la politique douanière protectionniste. Ces nations mêmes sont, prétendent-ils, les premières à pâtir de ces mesures dirigées par elles contre l'étranger.

choses ruinèrent la Grèce et abattirent l'Italie et le monde hellénique aux pieds de Rome.

Auparavant déjà les innombrables tribus et petits clans de l'Asie et de l'Afrique avaient été absorbés par les grands empires orientaux.

Après les invasions, la féodalité reconstitua sur le sol européen une foule de petits groupements à peu près autonomes ; peu à peu ceux-ci s’agrégèrent en duchés, en comtés, en marquisats, lesquels continuèrent à s'entre-déchirer; mais un temps vint où le roi de France et les souverains des autres nations firent cesser ces discordes et constituèrent les États modernes.

Or si la cité ou la tribu ou la seigneurie ne sont que des associations forcées d'individus, qu'était-ce que les grands empires anciens, sinon des associations forcées de tribus, qu'était-ce que l'empire romain, sinon une association forcée de cités? Le duché de Bourgogne ou de Normandie était une association forcée établie entre les seigneuries ou les villes bourguignonnes et normandes; le royaume de France était l'association forcée des duchés, des comtés, des marquisats, des villes libres, etc. qui morcelaient le territoire de notre patrie et, de nos jours enfin, celle-ci constitue elle aussi une immense association forcée qui groupe les 36,000 communes françaises. :

Nous avons montré plus haut en effet que, si les communes doivent avoir une certaine autonomie et une indépendance relative, il faut cependant qu'au dessus d’elles existe ce groupément qui s'appelle la Nation et qui possède le droit de leur

dicter des lois.

3. L'Association imposée aux populations de races inférieures.

Au sein de l'humanité on peut distinguer trois catégories de sociétés.

Viennent d'abord ce qu’on nomme ordinairement les peuples civilisés ; ce sont les quarante ou cinquante nations de race blanche et rouge qui habitent l’Europe et l'Amérique et | auxquelles on peut ajouter le Japon, l'Australie, la Nouvelle- Zélande et l’Afrique du Sud. Leur culture est à peu près la même, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs lois, leurs gouvernements ont les rapports les plus étroits, il s’est depuis un certain nombre d'années établi entre elles un courant d'idées intense et l’on peut dire qu’elles marchent à peu près toutes ensemble en tête de l'humanité.

En second lieu nous trouvons quelques peuples, civilisés à vrai dire, mais fort différents des précédents et qui, cantonnés sur leurs antiques traditions, semblent répugner beaucoup à entrer dans le concert européo-américain ; ce sont souvent des nations qui avaient devancé les nôtres dans la voie du développement intellectuel et même social, mais leurs progrès sont lents et de nos jours elles se trouvent — au moins en ce qui touche à la vie sociale — fort en retard; ce sont la Chine, l’Hindoustan, les peuples indo-chinois, la‘Perse et les nations musulmanes.

Enfin il y a des fractions de l'humanité qui restent fort en arrière de ces deux groupes, et qui, plus ou moins dénuées de toute culture, sont comprises par la langue vulgaire sous le nom générique fort commode de sauvages; ce sont les peuplades africaines et océaniennes et un certain nombre de tri bus de race rouge ou jaune qui, cantonnées dans les savanes,

les selvas ou les pampas de l'Amérique ou de l’Europe et dans les déserts de la Mongolie, de la Sibérie du Nord-Est, sont restées à l'écart de leurs congénères plus avancés.

Parmi ces peuples il y en a d’ailleurs qui, comme les Hovas, certains groupes de Mongols, les sultanats soudanais, les Malais, etc., se rapprochent de ceux de la seconde catégorie et établissent une transition semblable à celle que quelques républiques américaines et certains États musulmans ménagent entre les deux premières classes.

Les peuples civilisés ont plus ou moins nettement — mais avec grande raison, nous semble-t-il -— proclamé le droit de l'humanité d'utiliser pour son développement toutes les ressources que lui fournit le globe terrestre; et ils ont entrepris de les mettre en œuvre. À mesure que la science les armait et leur enseignait à tirer parti de tout, ils voyaient leur champ d’action s’élargirsi bien qu'ils sont arrivés à cette conviction que c’est la terre entière qui doit être le champ de travail de toute l'humanité. Ici sont les matières premières, là il y aura des débouchés, là on fabriquera, autre part se feront les cultures et ailleurs s’installeront des marchés ou des entrepôts; en un mot, c'est la division du travail qui s'établit suivant les nécessités locales et suivant la meilleure adaptation de chaque territoire à tels ou tels travaux. La surface entière du globe et tous les hommes doivent coopérer de la sorte au bien général.

Mais un obstacle surgit : de grandes portions du sol terrestre sont occupées par des races qui se soucient peu de tout progrès social ou qui entendent continuer à vivre suivant leurs antiques traditions; elles paraissent incapables de s'élever seules à la civilisation ou bien elles prétendent

empêcher qui que ce soit de profitef des produits ou des avantages naturels de leur sol. C’est le nègre qui gaspille certaines des richesses de l'Afrique et qui, en même temps, laisse infécondes la plupart des énergies productives de cette terre vierge; c'est l'Afohan, le Tartare, le Bédouin, le Touareg qui, naguère encore, fermaient à l'Européen l'accès de vastes territoires exploitables; c’est le Chinois, l’Annamite, le Siamois, l’'Hindou, le Hova qui prétendent l'empêcher de tirer parti pour le bien commun des ressources minérales, industrielles, commerciales ou autres que peut fournir leur territoire et qu'eux-mêmes ne mettent pas en valeur, etc.

Les peuples civilisés ont-ils le droit de faire cesser un tel état de choses, peuvent-ils, par une main-mise sur une contrée, de quelque nom que l’on baptise cette entreprise — colonisation, protectorat ou traité — ouvrir cette région à leur commerce, exploiter ses richesses, la sillonner de voies de communications, y porter leur agriculture et leur industrie? peuvent-ils essayer de faire pénétrer parmi ses habitants leur culture, leurs goûts, leurs aptitudes au travail et leurs. besoins, en même temps que leur développement intellectuel et leurs croyances morales et religieuses ?

En un mot leur sera-t-il permis de faire entrer territoire et population dans la société civilisée et, si les populations se refusent à cette transformation, leur sera-t-il permis d’employer la force pour arriver au but désiré ?

C’est une question fort discutée. Certains théoriciens épris de liberté à outrance répondent : Non | Si une peuplade sauvage accepte le protectorat d’une nation civilisée, on pourra peut-être admettre celle-ci à l'exercer ; mais jamais elle ne doit l’imposer ; il y aurait là violation absolue de la liberté et de l'autonomie des peuples — et d’ailleurs les nations euro-

péennes ont coutume d'exercer d’une facon si scandaleuse leurs prétendus droits que ceux-ci doivent leur être refusés.

En fait, les nations civilisées ne tiennent aucun compte de ces observations. En théorie, nous les croyons mal fondées.

Si on les admettait comme justes, il faudrait concéder aussi que, au sein d’une société quelconque, les malfaiteurs ne doivent pas être inquiétés et qu’un individu peut se refuser absolument à remplir tous les devoirs que lui dicte la loi de solidarité; il faudrait laisser les enfants, les fous, les maniaques, les prodigues satisfaire tous leurs caprices et diriger leur vie comme ils l’entendraient sans se permettre d'exercer aucun contrôle sur leurs actions; il faudrait renon- / cer à mettre en tutelle les incapables, renoncer aussi à les instruire, à les élever, à les empêcher de se conduire d’une facon aussi nuisible à eux-mêmes qu’à la société.

Or nous avons admis plus haut non seulement que les incapables devaient être privés de certains droits, mais aussi que la Société avait le droit et le devoir de les mettre en tutelle. La société humaine (1) a le même droit à l'égard des populations plus ou moins arriérées que l'on peut, tout en reconnaissant les degrés qui existent entre elles, assimiler aux incapables que nous avons énumérés.

La France, par exemple, agit comme représentant de l'humanité civilisée en faisant entrer par la persuasion ou par la force les Algériens de l’Afrique du Nord, les Maures et les Noirs du Sénégal, du Soudan et du Congo, les Hovas, les Annamites, les Laotiens, les Kanaques ou les Taïtiens dans le courant de la vie moderne, en les associant à elle à titre de sujets et en requérant leur coopération à l'œuvre commune.

(1) N'oublions pas que celle-ci agit au nom du droit au libre et intégral développement qui appartient à chacun des individus qui la composent.

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La plupart du temps rien dans les traités ou dans les faits ne proclame ceci d’une façon explicite, mais tel est le principe sous-entendu de toute colonisation où de tout protectorat. D'ailleurs, il y a eu bien des cas où cela a été exprimé fort clairement par des congrès internationaux comme celui de Berlin qui, partageant les régions nouvellement découvertes, déléguaient à chaque nation le droit et le devoir d’en amener les habitants à faire partie intégrante de la société des peuples civilisés.

Nous reconnaissons donc d’une facon complète aux nations civilisées le droit de protectorat, et au besoin de conquête, qu'elles revendiquent à l'égard des autres ; ellesaccomplissent là une mission civilisatrice dont il est juste qu’elles retirent des avantages (1). Mais nous y posons une condition : il faut qu'elles se montrent à l'égard de ces races inférieures des institutrices dévouées et bienveillantes ; elles ne doivent pas oublier qu’elles ont le devoir de les élever peu à peu; il leur faut donc les observer, étudier leurs caractères et leurs aptitudes et leur fournir le moyen de se développer suivant les lois de leur nature (2) : enfin au jour où cette éducation est assez avancée pour que l'intervention étrangère ne soit plus nécessaire, elles doivent rendre l’indépendance à ces peuples qu'elles ont contribué à créer et les introduire elles-mêmes dans la société des nations (3).

(1) Nous ne pouvons détailler ici quels seront ces avantages pratiques que la Nation en général, et ses membres en particulier, retireront de ces entreprises.

(2) Suivant Les lois de leur propre nature, disons-nous : ceci est lrop souvent oublié par des administrateurs qui ne se préoccupent pas assez de la façon dont il faut se conduire à l'égard de chaque peuple et dont il faut diriger son évolution.

(8) Cette conduite désintéressée est d’ailleurs bien plus avantageuse pour ia nation qui la met en pratique que la conduite opposée. Tôt ou tard la sécession s'opère; dans le premier cas subsistent entre la métropole et l’ancienne colonie des rapports pacifiques et cordiaux, dans le second, à la guerre d’émancipalion succède la défiance et la haine ; ainsi en était-il encore récemment entre l'Espagne et ses anciennes colonies, au lieu que

le Brésil, séparé du Portugal sans lultes, entretenait les meilleures relalions avec son ancienne métropole.

Nous convenons facilement du reste que les nations civilisées ne comprennent pas toujours leur devoir. Il faut donc s'efforcer de leur indiquer quel il est, de leur montrer que d’ailleurs leur avantage véritable leur dicte la même ligne de conduite (1). Cela sera infiniment plus sage que de leur dénier vainement les droits qu’elles exercent (2).

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