ET JU
Pourquoi donc ces peuples sont-ils si supérieurs aux autres ? Parce que c’est chez eux que l’on trouve des hommes résolus, énergiques, doués d'initiative et de persévérance, capables de fournir des efforts soutenus, de se sacrifier même pour un idéal aimé; des hommes intelligents du but à atteindre, respectueux de l'autorité légitime, disciplinés et loyaux. Ces qualités ne s’acquièrent que dans et par la liberté; l'éducation libérale est seule capable de les développer ; elle enseigne à chercher soi-même le but à atteindre, à lui donner un cachet personnel qui le fait aimer, et à découvrir les moyens de le réaliser ; elle apprend à ne compter que sur ses propres efforts, mais à suivre avec sympathie et respect les efforts de ses voisins. — Toutes choses qu’'ignore profondément, cette discipline qui impose à l’homme et son but
et les chemins qui y conduisent, et qui punit toute transoression.
On a nié, ceperdant, que laliberté fût nécessaire à l’homme pour réaliser sa fin ; on a professé qu'il fallait le garder en tutelle, dans son propre intérêt ; des philosophes, des castes sacerdotales, des rois ont cru qu'il était de leur devoir de tenir l'humanité en lisières, et au nom de principes supérieurs ou sur l’ordre prétendu de la divinité, ils ont voulu faire le bonheur de leurs peuples sans eux et même malgré eux.
Peu nombreux peut-être ont été les théoriciens qui ont soutenu de tels principes dans toute leur rigueur, mais beaucoup de gouvernements, sans se soucier d’en dégager les grandes lignes doctrinales, les ont appliqués. | Aujourd’hui les idées ont progressé ; aussi le mot de liberté st Sur toutes les lèvres, il est inscrit dans les lois et les
constitutions de tous les peuples, mais ce n’est pas à dire que
ATOS =
pour faire régner la vraie liberté, il suffise d’avoir gravé son nom sur les édifices publics.
I faut la faire pénétrer peu à peu dans les institutions, et ensuite, ou plutôt d’abord, il faut acquérir les pratiques et les mœurs de la liberté — et là est la tâche la plus difficile.
Les générations actuelles portent encore l'empreinte des principes et des traditions qui ont régi leurs devancières; les systèmes absolutistes comptent encore nombre de représentants, il est des jours où ceux-ci relèvent singulièrement la tête, et ceux mêmes qui se croient affranchis portent encore trop souvent le stigmate du despotisme et de l’intolérance.
N'est-ce pas un reste de dogmatisme anti-libéral que cette facilité avec laquelle chacun se persuade que sa théorie politique ou philosophique est la seule vraie et la seule bonne et excommunie immédiatement ceux qui pensent autrement ? — Et ces engouements qui précipitent les foules sous les pieds d’un homme ou d’un parti, n'est-ce pas l'abandon d’une liberté dont on ne sait faire usage ? — La tyrannie de la majorité n'est-elle pas un despotisme à peine moins illégitime que celui d’un seul homme ? — Les insultes prodiguées à tout adversaire, qu'est-ce autre chose que la rage impuissante du faible irrité de ne pouvoir attenter à ia liberté du fort ? — Enfin, comment pourrait-on appeler libre-penseurs, ceux qui accueillent par des railleries, des invectives ou des blasphèmes toute manifestation religicuse et qui érigent en dogmes des négations absurdes et systématiques et en règle de conduite l'intolérance irréligieuse.
Rarement l'homme, aujourd'hui encore, a conscience du prix de la liberté ; il la confond avec la licence; pour lui, être libre, c’est, le plus souvent, accomplir. toutes les folies
RO) Tes
qui hantent son esprit; c’est secouer tout frein moral et rationnel et non pas se développer sans entraves suivant les lois de sa nature.
S'ilne sait souvent pas user de sa propre liberté, rarement il sait respecter celle de ses semblables. Aussi peu intelligent parfois des vraies conditions du progrès que le champion du despotisme, il est, en outre, ridicule et odieux, parce qu'il prétend agir au nom de la liberté — sur laquelle au contraire il ne peut de la sorte que jeter le discrédit, en même temps que ses efforts tendent réellement à la com-
battre.
‘ Outre les partisans de l’absolutisme, la liberté à rencontré de nos jours de nouveaux adversaires : ce sont les représentants de quelques écoles socialistes (1).
Ils ont déclaré que le bonheur est possible pour l’homme
en dehors de la liberté, et ils nous le montrent recevant d’une autorité supérieure, d’une sorte de providence terrestre, avec l'indication nette des limites que sa fantaisie ne saurait franchir et de la tâche à lui assignée, le pain, le vêtement, le couvert, et même quelques distractions. Ainsi délivré de tout souci et assuré de l'avenir, que lui faut-il de plus ?
Il lui faut précisément, répondrons-nous, la satisfaction de toutes les aspirations qui le séparent de la bête à qui on véut l’assimiler ! Peut-être, pour les deshérités de lesprit ou pour les malheureux qu'écrase l’ordre social actuel, cet idéal
.() Nous ne répèterons pas une fois de plus qu’il y a socialistes et socialistes. Parmi les hommes et les systèmes que l’on englobe parfois sous ce vocable, il en est qui à notre avis prônènt les réformes sociales les plus saines et les plus ur gentes, tandis qu'il en est ussi dont les théories, si on les appliquait, conduiraient tout droit, croyons-nous, à Ja uine de toutes les sociétés. C’est de ces derniers que nous parlons ici.
ol
si prosaique peut-il paraître un bien par cela seul qu'ils seraient assurés de satisfaire leurs besoins les plus pressants; cela se comprend. Mais que fait-on du progrès intellectuel et moral? Celui-ci peut-il se faire sans la liberté, liberté de chercher par soi-même le secret des mystères qui nous troublent, liberté de forger soi-même l'idéal pour lequel on vit, liberté de consacrer son activité à la cause qui passionne, liberté de penser, et de croire, et d'agir suivant ses convictions ? — libertés périlleuses certes, mais sans lesquelles l'intelligence et l’âme s’atrophient !
Or de quel nom appeler un progrès qui néglige tout ce qui fait vraiment l’homme? Il est vrai que la plupart de ces théoriciens prétendent que l’homme n’a ici qu’à satisfaire ses instincts de jouissance. Notre argument ne saurait assurément, nous le reconnaissons facilement, convaincre ceux qui font de la question du progrès social la « question du ventre » (1) et qui, pour déterminer quels sont les besoins de la nature humaine, commencent par supprimer arbitrairement un côté de celle-ci.
Le progrès, tel que nous le concevons et tel qu’il se présente à l'esprit de ceux qui pensent et qui étudient sincèrement les conditions de la vie humaine, ce n’est pas l’accroissement de la jouissance matérielle. Bien souvent, le plus souvent peut-être, telle évolution sociale que l’on s'accorde à considérer comme un progrès n’apportera pas à l'humanité un bonheur plus grand que celui qu’elle possédait avant. Si ces choses pouvaient se mesurer, on constaterait peut-être que notre ancêtre, dont on retrouve les débris dans les cavernes de la Vézére ou du Neanderthal, était plus heureux, en somme, que nous hommes du XIX° siècle, c’est-à-dire plus
4) Cette expression est de l’un des chefs des partis socialistes.
EST es
calme, plus paisible, moins dévoré de soucis, moins tourmenté par les problèmes insolubles qui nous assaillent aujourd’hui.
Mais, qui voudrait retourner en arrière? Progresser, ce n’est pas s’enfoncer dans. une béatitude idiote, c'est vivre d'une vie plus intense, c’est connaître des jouissances plus pures et plus délicates; mais c’est aussi souffrir davantage. L'homme fait goùte des joies que l'enfant ne soupçonne pas, mais aussi, à chaque pas qu'il fait sur des voies inexplorées encore, il rencontre la douleur; — mais celle-ci à son tour est pour lui la meilleure des institutrices !
C'est en pleurant que l'humanité apprend à aimer et à connaître! Si la voie qu’elle suit est marquée de ses larmes et de son sang, elle s’achemine vers un idéal de vie plus élevée, vers un mode d'existence plus pleine et plus belle. Le but de la vie pour l’homme, c’est, nous l'avons dit, de développer tout ce qui est, en lui, susceptible de développement, de cultiver toutes ses facultés, d'accroître son énergie, de porter au maximum en lui ce qui constitue l’homme; — et ce but, — nous le croyons fermement, ne peut être atteint que par la liberté. L'homme donc, par cela même qu'il a le DEvoIR de progresser, a aussi le bRoIT d'exiger de la part de tous le respect de sa liberté, et corrélativement il a le devoir de respecter la liberté de ses semblables.
2, La solidarité des hommes. — Le principe de solidarité.
La question soulevée et résolue par le principe que nous avons posé n'est pas celle-ci : L'homme peut-il vivre seul, mais celle-ci : L'homme peut-il se développer, progresser,
LA Re
sans l’aide, sans le concours, sans la coopération — volontaire ou non — de ses semblables; et réciproquement, ses actes, son attitude, sa conduite n'ont-ils pas une influence salutaire ou néfaste, sur leur développement ou leur progrès?
Certaines morales, certaines philosophies, certaines religions se sont cantonnées dans l’individualisme, ont considéré l'homme comme un être abstrait, et l'ont isolé artificiellement de son milieu, de la société dont il fait partie, et à laquelle mille liens l’attachent.
Funeste erreur dont les conséquences sont bien loin d’être. dissipées, et qui a longtemps faussé la plupart des conceptions sociales. |
Elle à été vivement combattue d’ailleurs. Les Prophètes hébreux semblent, avec certains Sages de l’antiquité orientale et classique, avoir compris, pressenti plutôt déjà la grande loi de la solidarité universelle; Paul ce Tarse, aux débuts du Christianisme, prononçait cette parole: « Nous sommes tous membres d’un seul corps », et cette autre : « Nul de nous ne vit pour soi-même ». Mais cette notion s’obscurcit bientôt et ce n’est guère qu’en notre siècle que le principe surlequel nousnousappuyons a été nettement formulé(1}.
Il faut convenir du reste que, depuis quelques dizaines d'années, les progrès des sciences naturelles sont venus ruiner complètement l'antique conception de l’homme indépendant vivant pour et par lui seul. à
La paléontologie interprétée par la doctrine de l’évolution (2) nous montre toute vie provenant d’une même source; elle unit par une chaîne indissoluble tous les êtres animés qui
(1) Deguis que l'humanité possède des ordonnances, celles-ci ont consacré certaines des conséquences de la solidarité humaine et rendu légalement obligatoires certains de ses desiderata; mais ces règlements étaient dictés par les nécessités pratiques empiriquemént reconnues et non inspirées par une conception large et générale de la loi sociologique de la solidarité.
(2) Maintenue dans ses limites rationnelles ef scientitiques.
ont couvert ou qui peuplent aujourd’hui notre terre. La chimie nouvelle, la physique, l'astronomie elle-même, nous font entrevoir la matière unique régie par une force unique de laquelle procèdent, par différenciations suecessives que régit une seule loi fondamentale, tous les corps qu'on avait appelés d’abord simples ou composés, qu’ils forment aujourd’hui des agrégats bruts ou des êtres vivants (1). Bien plus, elles nous montrent tous les mondes de l’univers composés des mêmes éléments, gouvernés par les mêmes lois, et couverts sans doute d'êtres qu'anime une vie qui vient de la même source éternelle d’où procède notre existence. Elles nous enseignent enfin que tous ces mondes ne sont pas isolés, indépendants, mais qu'entre eux tous la même force se diversifiant à l'infini établit une série d'actions et de réactions si profondément enchevêtrées que si un seul des atomes innombrables venait à être dérangé dans sa marche, l’économie entière de l'univers infini se trouverait modifiée — dans une mesure, sans doute, infinitésimale, mais cependant appréciable pour la pensée.
Revenons sur la terre : l’histoire, l'anthropologie nous enseignent la solidarité qui existe entre les générations actuelles et celles qui ne sont plus. Celles-ci revivent dans les tendances, dans les mœurs de leurs descendants; elles ont par avance façonné leurs corps et leurs esprits, elles leur ont transmis leur sang appauvri et leur débilité morale, ou au contraire leur richesse d’aspirations et leur force de volonté: et d’ailleurs ‘encore, l'éducation que ses premiers maîtres donnent à l'enfant n’est pour une bonne part que l'expérience des siècles condensée en quelques maximes qui résument
(L: Entrevoir seulement, disons-nous. Nous ne voudrions en aucune façon que l’on püût nous accuser de bâtir des systèmes sur des hypothèses non vérifiées.
pour sa jeune âme les travaux et les efforts des milliards d'êtres humains qui l’ont précédé.
Mais ce n’est pas aux disparus seulement que de tels liens unissent chaque homme, c’est à tous ceux qui vivent auprès de lui, ou même loin de lui. y
Quelles merveilleuses leçons de solidarité nous ont données les savants qui, comme notre grand Pasteur, nous ont appris le rôle de ces infiniments petits qu’on appelle les microbes ! Qui peut aujourd’hui se flatter d'échapper aux maux qui désolent ses contemporains, alors que la poussière impalpable, que le vent ou l’eau entraîne loin du foyer d'infection, peut porter la mort jusqu'aux lieux les plus éloignés, ou jusque parmi ceux qui se croyaient le mieux préservés?
Est-ce là tout? Non pas. Ilserait facile de montrer que, de même qu'un trouble, un changement d'état, un acte quelconque d’un seul peut modifier le milieu physique à tel point que plusieurs, que beaucoup, que tous s’en ressentent, de même les actions de chacun peuvent modifier l'atmosphère morale à tel pointque les mœurs, le caractère, la vie, le développement de quelques-uns ou d’un grand nombre s’en trouvent affectés dans un sens ou dans un autre.
Par quel mécanisme se produisent ces actions et réactions morales? Nous ne pouvons pas l'étudier ici; nous nous contentons de renvoyer aux travaux des savants, des sociologues et des moralistes qui ont traité ce sujet et qui ont montré combien les lois de l’imitation, combien la crainte, l'amour, l'admiration, le respect humain, venant en aide aux instincts secrets bons ou mauvais de notre nature, sont puissants pour transmettre et assurer l'influence de l'individu sur ses semblables et du milieu ambiant sur l'individu (1).
(4) Citons principalement M. G. Tarde : Les Lois de l'imitation et autres ouvrages.
CPC) RRRE
Remarquons seulement ici que c’est par la discussion, par le choc des idées que les esprits se forment, que s'ouvrent des aperçus nouveaux. Seul, l’homme resterait confiné dans ses propres pensées, son intelligence se rétrécirait, son âme
se dessécherait, tout son être moral deviendrait banal, mesquin, petit. C’est par la collaboration des intelligences au contraire que s’accomplissent tous les progrès; ce sont les découvertes antérieures, ce sont les travaux de nombreux chercheurs qui permettent au génie de hasarder une hypothèse dont l’idée, bourgeon imperceptible, s’'épanouira un jour en riches floraisons et en fruits abondants, grâce au tronc fécond sur lequel elle a germé. De même, c’est dans la communion fraternelle que les âmes s'élèvent le mieux vers ce qui est vrai et vers ce qui est bien; mais, de même aussi, c’est par une contagion analogue à la contagion microbienne que se transmettent les grandes défaillances, les grandes maladies morales qui mettent en danger ou qui tuent les peuples et les sociétés.
Signalons enfin avant de quitter ce sujet quelques faits économiques ousociaux quis’unissent pour resserrer encore denos jourslesliensde la solidarité humaineet pour rendre plus puissantes, plus irrésistibles ces actions et réactions réciproques. C'est la division du travail, la mise en action la plus nette, la plus brutale de la solidarité, l'emblème matériel le plus frappant de la dépendance universelle, qui oblige chacun, tandis qu'il fait un travail qui ne peut être utilisé si le travail d'autrui ne s’y ajoute, à compter, pour sa nourriture, pour sa vie tout entière, sur l’aide d'autrui. C’est le machinisme qui, en poussant à l'excès cette division du travail, en accentue les résultats et unit par les liens d’une solidarité forcée et visible à l’œil le moins prévenu des quantités tou-