XI
Ivan Markovic.
Rapport général au Congrès
des Nations de l'Europe Centrale
alliées de l'Entente.
15 octobre 1918.
On sait qu'un Congrès des Nations de l'Europe Centrale, faisant suite au Congrès de Rome, devait se tenir à Paris le 15 octobre 1918 et jours suivants. Ce Congrès a été ajourné à la demande des chefs d'État de l'Entente, venus à Paris la semaine précédente; les événements survenus depuis et la rapidité avec laquelle ils se sont déroulés n'ont pas permis de le reprendre.
Cependant des travaux importants avaient été préparés pour le Congrès, et la Nation tchèque sera heureuse de les publier. Le premier est le rapport général qui devait être lu à l'ouverture du Congrès. Par une décision unanime des délégués des quatre nations qui devaient participer au Congrès, notre ami, Etienne Fournol, secrétaire général du Congrès,' avait été chargé d'indiquer, dans ce rapport, le point où était alors parvenu le mouvement des nationalités de l'Europe centrale, les difficultés qu'il avait surmontées, les objections qu'il rencontrait encore.
C'est ce rapport de M. Fournol que nous publions aujourd'hui. Nos lecteurs voudront bien ne pas oublier, en le lisant, qu'il a été écrit avant le 15 octobre 1918.
Au mois d'avril 1918, à Rome, au Capitole, où siégeait, jadis, cette paix romaine qui fut, durant des siècles, le rêve politique de l'humanité, se présentèrent quatre peuples qui proclamaient leur indépendance et
leur volonté de combattre les oppresseurs de leur race- Que de changements en six mois, jours d'histoire, d'histoire tchécoslovaque, d'histoire polonaise, d'histoire yougoslave, d'histoire roumaine I En cette demiannée, il n'est pas de mois, il n'est presque pas de semaine qui n'ait éteint une lueur mourante au crépuscule des Habsbourgs.
Vous n'êtes plus les nationalités opprimées par l' Autriche-Hongrie qui font appel à la justice du monde, vous êtes les Nations de l'Europe Centrale alliées de l'Entente, réunies pour assurer leur indépendance et étudier les conditions internationales de leur politique. Pareils à cet ancien contempteur des doctrines, qui prouvait le mouvement en marchant, vous avez, par votre effort propre, saisi votre liberté pour qu'elle éclate aux yeux de l'univers, et c'est en remettant vos drapeaux à vos armées, que les chefs des États de l'Entente, qui seront, demain, les garants de la paix du monde, vous ont reconnus comme belligérants et alliés. Votre qualité d'États souverains n'est plus guère contestée. Si elle l'était, les juristes dans les écoles, gens que l'habitude de l'analyse garde du danger des ivresses sentimentales, témoigneraient pour vous. Car vous avez successivement saisi tous les attributs de la Souveraineté. Les quatre nations réunies ici ont leurs armées et leurs légions tchécoslovaques, polonaises, yougoslaves et roumaines, qui se battent sur toutes les lignes enflammées de la planète. Vous avez signé des traités sans protocole et fondés seulement sur la foi réciproque, mais qui vous engagent et nous engagent. Les Yougoslaves ont conclu ce Pacte de Corfou, charte de la volonté nationale des Serbes, des Croates et des Slovènes, et ce traité signé par nos deux amis Andréa Torre et Ante Trumbic, premier instrument de la diplomatie des peuples, animé du même esprit qui nous réunit ici et par lequel deux nations ont juré qu'elles ne se battraient pas pour leurs frontières. Dans vos armées, vos officiers rendent la justice au nom de vos
peuples. En vérité, pour exercer toutes lees fonctions d'un État souverain, il ne vous manque que la coutume de faire des emprunts chez les autres, et je crois que quelques-uns d'entre vous songent à y pourvoir.
Mais, messieurs, que ces faits semblent secs et ces constatations glaciales si nous nous élevons aux idées morales que vous avez soulevées dans le monde. En ce temps si fertile en miracles, quoi de plus grand que la résurrection de la Pologne? En l'année 1914, les héritiers de deux des complices du crime qui démembra la Pologne au XVIIP siècle ont déclaré la guerre universelle, et arrêté les résolutions qui ont fait jaillir à la fois du fourreau tous les glaives de l'Europe et, bientôt, du monde. Pauvres autocrates, qui n'ont pas vu que s'ils ébranlaient l'ordre politique que nous ne tolérions, nous, que par haine de la guerre, ils faisaient surgir aussitôt, dans l'esprit de tous les hommes civilisés, l'idée de la restauration de la Pologne, comme l'une des plus grandes nécessités morales de l'Humanité! Comment ne l'a-t-il pas vu et senti surtout l'empereur allemand, qui savait si bien que la première exigence de la politique prussienne, c'est la persécution de la race polonaise par une législation exécrable, et que le monde ne connaît pas assez? La Pologne libre parmi les nations et non pas protégée, il n'est personne, hors de la Germanie, qui ne l'ait aussitôt aperçue. Hommage admirable de la conscience universelle à ce peuple à qui échut cette fortune unique qu'il grandit au tombeau! A tant de siècles tout scintillants de gloire, la Pologne a ajouté la splendeur d'un siècle de deuil et de fidélité.
Mais la guerre nous réservait bien d'autres merveilles. Un peuple s'est dressé parmi les Slaves, qui, par la fermeté de son esprit national, par la maturité de son esprit politique, a détourné les destinées de tout l'Orient de l'Europe et du nord de l'Asie. Renversement surprenant des valeurs! Ce grand empire, dont la protection s'étendait naguère à toutes les nations sla-
ves mineures, il est sauvé, s'il peut l'être, par ces troupes tchécoslovaques qui, parties des camps autrichiens, n'ont été conduites que par cette volonté unique de combattre toujours et partout le Germain.
Un autre peuple slave a poursuivi, pendant cette guerre, son incomparable épopée, qui brille dans le monde d'un éclat nouveau. Comme l'épopée homérique engendra jadis l'héroïsme hellénique, les légendes de Marko Kralievitch, les chants admirables qui l'ont conservée animent aujourd'hui tous les hommes qui parlent serbe- Déjà en 1915, il sembla que le vieux héros lui-même ressuscitait pour prendre le commandement de l'armée; il commandait bien les armées serbes et les divisions yougoslaves qui ont dispersé le Bulgare. Leur approche éveillera demain l'appel à la liberté qui partira de tous les clochers croates, Slovènes et dalmates.
Il s'est levé à son tour, le pâtre de Transylvanie, dans ses montagnes d'où sa mystique énergie s'écoula, durant tant de siècles, dans les deux plaines du Danube, lui qui fut un si rude ennemi du Turc, lui qui donna à la Hongrie ses hommes et ses rois les plus illustres, il dénonce aujourd'hui l'oppression magyare, la plus jeune, la plus féroce peut-être, la plus coupable., venant d'un peuple qui, naguère, réclamait si fièrement sa propre liberté.
Ainsi, quatre peuples, pendant la guerre, ont changé de camp. Quelle expression plus énergique de la volonté populaire, et quelle manière plus nette de disposer d'eux-mêmes? Mais votre passage sous les drapeaux des démocraties occidentales ne fut pas seulement riche d'héroïsme; il fut plus riche encore de moralité. Or, dans cette guerre où tous les descendants de la race anglo-saxonne, tous les fils de John Knox et d'Olivier Cromwell sont maintenant engagés, dans cette guerre où l'influence du vieil esprit puritain, l'une
des grandes forces d'action qui soient au monde, se fait sentir chaque jour davantage, les raisons morales prennent chaque jour aussi plus d'importance. Toutes sont tournées en ' accusatrices contre les Allemands. Vous êtes venus parmi nous porter contre eux votre séculaire témoignage et le joindre à la somme immense des griefs si lourds de l'humanité.
Car ce n'est que dans les années récentes que l'impérialisme germanique a commencé de mordre sur l'Occident. Pour si international que je m'efforce de demeurer dans ce raport où j'ai l'honneur de parler en votre nom à tous, vous ne m'interdirez pas, messieurs, de rappeler la douleur de notre sainte blessure. Parmi les nations occidentales, c'est nous qui avons été foulés depuis quarante années par l'oppression germanique, ce sont les Français d'Alsace et les Français de Lorraine qui ont subi cette horrible torture de la « germanisation »...
Tout de même et dans le même temps, aux frontières de nos voisins d'Italie, la vieille Autriche gardait sous sa domination des provinces qui tendaient sans cesse les bras vers leur patrie.
Il n'y a donc pas longtemps que l'Allemagne a tourné vers l'Occident son impérialisme, né et nourri dans le centre de l'Europe. En réclamant seulement leur liberté, les nations de l'Europe Centrale reculaient bien loin dans l'histoire les origines de l'oppression germanique. Dès ses premiers pas dans le monde, la Prusse colonisait en territoire slave. Encore aujourd'hui on ne trouverait guère d'Allemand, au Nord et au Sud, qui ne soit pénétré de l'idée de la supériorité naturelle de sa race sur tous ses voisins de l'Est ou du Midi, races inférieures prédestinées au bienfait de l'organisation germanique. Et lorsqu'à la veille de notre victoire de la Marne, on nous promettait les mêmes félicités et la même soumission, ce n'était là que la trans-
position en Occident d'une idée et d'une méthode éprouvées en Orient.
Si la vieille oppression teutonique a gardé, par endroits, et surtout en Polognge prussienne, ses vertus primitives de brutalité, célébrées par toute la presse allemande, elle a pris, ailleurs, des formes plus subtiles et suivi des voies plus modernes- Interdire à un peuple toute culture supérieure, lui refuser ses Universités, lui laisser sa langue au simple titre de patois provincial, usurper chez lui la propriété du sol, gouverner son trafic, ses voies de communication, ses industries, tel est le plan politique très ancien que l'Allemagne a poursuivi, de nos jours, avec une application renouvelée sous les noms de Drang nach Osten ou de Mitteleuropa. C'est pour s'être fait la servante perfide de cette politique que l'Autriche s'est vouée elle-même à la ruine, et c'est pour avoir mis au service de ce plan tout ce qu'elle possédait, c'est-à-dire sa police, plus malfaisante peut-être encore que la russe, ses armées et son administration, que la race, jadis brillante des Habsbourgs s'éteint aujourd'hui satellite.
Ce que l'Allemagne tente depuis un an dans les vastes confins et dans l'intérieur de la Russie n'est pas autre chose qu'une nouvelle application des procédés dont l' Autriche-Hongrie s'est faite, dans l'Europe Centrale, l'instrument. L'Orient tout entier ne serait plus que peuples grands et petits, tenus en minorité perpétuelle, sans esprit national et sans directions propres, et tous dressés au service de l'Allemagne. C'est pourquoi l'Entente a, dans l'Orient de l'Europe, deux ennemis : le système autrichien et le traité de Brest-Litovsk.
Contre cette oppression séculaire, vous portez, une fois de plus témoignage, tous contre l'Allemand, trois d'entre vous contre le Hongrois. Car dans l'ordre de l'oppression des peuples, c'est lui, le Magyar, qui est le brillant second, bien mieux que son pâle cousin d'Autriche, toujours bafoué. Peut-être n'a-t-on pas assez
insisté, et spécialement dans la Grande-Bretagne, sur les ressemblances profondes de la Prusse et de la Hongrie. Sans doute, le panache du Magyar, ou du moins son aigrette, ses chamarrures, une certaine allégresse et sa faconde de latiniste querelleur donnent, à sa personne, quelque grâce, et ce seul trait, ce seul mot suffisent à écarter toute comparaison avec le Prussien.
Mais ôtez ces brillantes apparences. Dans les deux pays : même autocratie d'une caste, même omnipotence de magnats, même indifférence du sentiment populaire, même dédain des nations soumises. Il est vrai que la Hongrie s'enorgueillit de l'apparence d'un parlementarisme. Mais si son régime électoral est différent de celui de la Prusse par sa constitution, il est pareil par ses effets. Dans cette monarchie où les Magyars sont loin de former la majorité, on ne peut entendre jamais la voix ni des Roumains de Transylvanie, ni des Serbes de la Voïvodie, ni des Slovaques. Le lien, très faible, qui unit la Hongrie à l'Autriche, dans une vie commune pleine d'orages et fatigante de disputes, le lien, très fort, qui unit la Hongrie à l'Allemagne, c'est que l'une et l'autre garantissent la domination de la minorité hongroise sur la majorité slave et latine. C'est précisément cette garantie qu'au lendemain même de la liberté de la Hongrie, le père du comte Julius Andrassy allait chercher à Berlin, lorsqu'en 1878 il y apportait les premières propositions de l'alliance germano-magyare.
Cette tyrannie autrichienne, aujourd'hui complétée par la Hongrie, n'est pas nouvelle : ce qui est moderne, c'est sa servilité pour la Prusse- Elle a été frappée, au cours du XIXe siècle, par d'illustres anathèmes; les quatre nations réunies ici en suivent la trace sanglante en remontant dans leur histoire. Le premier en date de ses martyrs fut Jean Huss, le dernier, Cesare Battisti.
Or, messieurs, ce régime d'où vous vous êtes évadés pour avoir trop subi son indignité morale, des voix insinuantes vous ont parfois invités à y demeurer par des motifs de haute politique.
Je souhaiterais bien vivement qu'un jour prochain quelque docteur des Universités américaines ou britanniques, italiennes ou françaises, entreprît une étude de l'austrophilie pendant la guerre. Il y trouvera mille agréments, du plaisant au sévère. Sans doute y rencontrera-t-il quelques intérêts financiers et des préférences religieuses diverses, surprises de ne pas se heurter. Dieu me garde d'entraîner dans cette voie incertaine et périlleuse une Assemblée plus résolue à l'action que curieuse des subtilités de l'analyse ou des jeux du scepticisme. Mais je dois retenir deux objections qui furent parfois opposées, dans tous les pays d'Occident au mouvement des nations de l'Europe Centrale-
C'est, dit-on, compliquer la guerre, et, par suite, la prolonger. C'est ajouter à la tâche déjà prodigieuse des sublimes armées des démocraties d'Occident le poids des difficultés inextricables qui reposaient en paix dans l'Autriche. N'est-ce point assez de la somme des revendications nationales des belligérants, et faut-il encore s'attacher si fort à des difficultés nouvelles?
Nous avons entendu bien des fois ces réflexions. A vrai dire, je crois bien qu'elles sont aujourd'hui largement dépassées par notre victoire. Arrêtons-nous cependant à ce point où nous ne saurions porter trop de lumière : nous n'insisterons jamais trop pour faire apparaître la place dans la guerre de cette question de l'Europe centrale.
On peut examiner ce problème soit du côté de la paix, soit du côté de la guerre.
Pour la conclusion de la paix, vous avez vousmêmes tranché les difficultés et dissipé les doutes. Personne, d'une part, ne peut plus songer à refuser l'exis-
tenee à des nations qui ont montré tant de vigueur et qui ont pris leur place avec tant de décision. D'autre part, il n'est plus guère possible de soutenir que tout ce que vous avez fait est une œuvre de révolte, accomplie par des exilés devenus étrangers à la nation. Car vos compatriotes ne parlent pas et n'agissent guère, dans l'intérieur de l' Autriche-Hongrie, autrement que vousmêmes, dans les pays de l'Entente. Les propos que nous entendons ici, on les répète, seulement avec plus d'acrimonie, au Parlement de l'Empire et dans ces réunions presque incessantes où s'assemblent les Tchèques, les Yougoslaves et les Polonais nationaux-démocrates ou socialistes. Mêmes propos, mêmes discours, si ce n'est que nous gardons ici à l'égard de l'Autriche, une réserve que les sujets de l'Empereur ont depuis longtemps perdue. S'il reste encore, quelque part dans le monde, une trace de vénération pour le régime autrichien, ce n'est, certes, pas en Autriche.
Dira-t-on que ces révoltes sont bien récentes et ces volontés d'indépendance bien promptes, qu'en 1914 encore, les pays tchèques et même yougoslaves, la Transylvanie et la Pologne songeaient plus à s'accommoder à l'ordre politique qu'à le rompre? J'en conviens volontiers, pour ma part. Mais la guerre est venue, qui a précipité bien des mouvements. L'histoire admirera sans doute que les Etats fragiles du monde, l'Autriche et la Turquie aient été parmi les plus impatients à se jeter dans une guerre qui devait tout ébranler. Mais lorsqu'on cherche à connaître les dispositions des peuples, c'est une grande erreur de se reporter au temps qui a précédé la guerre. Quatre années de cruautés, de brutalités rigoureuses ont enfoncé bien des colères dans bien des cœurs, arrêté bien des résolutions, mûri bien des libertés. Il me suffirait, si vous n'aviez pas dépassé la période où vous en appeliez à la pitié du monde, de rappeler les effroyables persécutions yougoslaves qui ont scellé l'union des Slovènes, Croates et Serbes et fermé à jamais derrière l'État, cette fois véri-
tablement tri-unitaire, les portes de l'Autriche. Le régime germanique ne se montre dans son plein, avec tous ses effets, que dans la guerre.Ceux qui l'ont contemplé face à face, durant quatre années, n'y retourneront jamais. Et ce n'est pas seulement dans l'Europe Centrale que cette exécration survivra, mais dans tous les pays qui ont subi le joug allemand.
Quelle paix, si on la veut durable, pourrait tenter de laisser vivre ensemble l'oppresseur chargé de tant de crimes et l'opprimé lourd de tant de justes rancunes? Comment négliger ces efforts parallèles de l'intérieur et de l'extérieur et une si forte volonté d'indépendance? Même si l'on ne reconnaît pas, dans le droit des peuples à disposer de leurs destinées, un principe de justice, il faut l'accueillir comme un principe de prudence. Répugnez-vous à leur accorder leur liberté pour l'amour d'eux-mêmes? vous devez la leur accorder pour le repos des autres et pour le vôtre propre.
Favoriser, par conséquent, comme le font tous vos amis des grands pays de l'Entente, l'indépendance des nations de l'Europe Centrale ou leur réunion à une plus grande patrie, ce n'est pas surcharger et prolonger la guère, puisque c'est seulement constater une condition indispensable de la paix.
Mais il faut aller plus loin. Ce n'est pas seulement une condition de paix, c'est aussi une arme de guerre : attaquer l'ennemi dans l'Europe Centrale, chez les nations qu'il opprime, c'est atteindre l'Allemand au point le plus vulnérable. Je ne parle pas seulement des bénéfices proprement militaires que nous devons à votre concours, et des centaines de milliers de soldats slaves, italiens, roumains, qui sont venus mêler vos drapeaux aux nôtres. Je ne parle pas seulement des bénéfices politiques, mais des faits qui ont dépassé les espérances de ceux qui ont toujours recommandé d'attaquer l'Allemagne par son côté faible, qui est l'Autriche. Mais il
faut aller plus profondément dans la politique contemporaine et plus haut dans l'histoire.
Lorsqu'à la séance du Reichsrath du 30 mai 1917, journée mémorable d'où l'histoire datera la ruine d'un empire, vos chefs au Parlement de Vienne dénonçaient le pacte qui les liait à l' Autriche-Hongrie, ils abolissaient l'hégémonie germanique dans l'empire, et, par là même, ils coupaient les racines du pangermanisme qui s'étendent dans l'Europe Centrale.
Dans la crise d'orgueil qui a conduit le peuple allemand jusqu'à devenir l'ennemi de l'humanité, on distingue plusieurs étapes- La plus récente, la tentative d'hégémonie maritime et coloniale qui est l'œuvre de Guillaume II de Hohenzollern, a jeté l'Allemagne sur l'Occident. Elle n'aurait pas été possible, si elle n'avait été précédée de peu par le succès de la tentative d'hégémonie sud-orientale, celle par laquelle l'Allemagne annexa à son empire, par l'œuvre de ses cartographes universitaires d'abord, puis de ses banquiers et de ses ingénieurs, la route terreste de l'Océan Indien. Mais cette entreprise elle-même avait pour origine et pour condition la domination de l'Europe Centrale par l'oppression de ses peuples, qui est la vocation séculaire de l'Allemagne. Ainsi, de ce point central se sont engendrées l'une l'autre les différentes ambitions du pangermanisme, terrible maladie qui s'est répandue dans tout le corps germanique et a valu au genre humain d'effroyables souffrances.
Or, certains esprits fidèles aux enseignements de l'Ecole, pensaient encore hier que l'Autriche pouvait être le contrepoison et l'antidote de ce pernicieux venin. Il est vrai qu'aux temps périmés où l'on recherchait, par de savants et secrets ajustages, l'équilibre européen, l'Autriche s'opposait toujours à la Prusse dans une rivalité que permettait alors la richesse et la variété du monde germanique. Cette conception de l'Autriche, conservée dans les Ecoles et qui passait de l'Ecole dans
les Chancelleries, négligeait d'abord de reconnaître qu'après Sadowa l'Autriche n'avait pas conservé assez de substance pour vivre d'une vie propre, et qu'elle devenait donc satellite, incapable de trouver en elle ni chaleur ni lumière. Mais aussi elle ne tenait pas compte de votre action politique, qui a rejeté les Allemands d'Autriche, les Allemands faibles, dans les bras des Allemands de Prusse, les Allemands forts. C'est la menace de votre hégémonie dans l'empire du Danube qui a scellé mieux que les traités d'alliance austro-allemande, le jour où vous vous êtes dressés contre l'aristocratie et la bureaucratie germanisées de Vienne pour lui arracher votre propre gouvernement. Par un mouvement parallèle et par les mêmes raisons qui jetaient les Magyars aux pieds de l'empereur d'Allemagne, les Allemands danubiens ont couru à Berlin. Les uns et les autres demandaient la garantie de leur domination sur leurs allogènes, première condition de la politique internationale allemande.
Que reste-t-il aujourd'hui de réel et de solide dans la défaillante Autriche? Rien qu'une police et une administration qui défendent l'empire d'Allemagne dans la double monarchie, liées à elle par une nécessité politique qu'aucun être humain, si haut qu'il soit, ne peut méconnaître.
Ce n'est donc pas l'Autriche que nous combattons, que nous recherchons en Autriche, c'est l'Allemagne. Je serai, pour ma part, toujours reconnaissant aux Tchèques, dont nous ne savons si nous devons plus admirer la fermeté de leur esprit national ou la sûreté de leur esprit politique, de l'avoir vu et de l'avoir dit. Il y a huit jours encore, Stanëk le répétait au Reichsrath, dans un discours dont la censure s'efforce en vain d'étouffer les échos, et où il tournait son dédain contre l'Autriche et sa colère contre l'Allemagne.
Peut-être jugerez-vous, messieurs, que je me suis trop attardé à vous rapporter des discussions aujour-
d'hui rejetées dans le passé. Elles sont tranchées par le juge suprême des débats politiques, par les faits. Aux hommes, dont la plupart sont réunis ici, et qui, en Amérique, en Italie, en Grande-Bretagne et en France se sont portés garants pour vous, dès le premier jour de la guerre, vous avez donné raison par la force même de votre action. Lorsqu'ils reconnaissaient vos indépendances nationales, les gouvernements de l'Entente consacraient le fait accompli. Votre effort, votre mérite, votre liberté ont précédé l'investiture diplomatique-
Mais c'est assez considérer le passé : tournonsnous vers l'avenir. Quatre nations, la Pologne, les pays tchécoslovaques, l'État tri-unitaire des Serbes, des Croates et des Slovènes, la Roumanie entière se dressent dans l'Europe Centrale. Mais l'esprit national, qui fut assez fort pour les créer, sera-t-il assez fort pour les conduire?
Messieurs, l'esprit national a fait la guerre. Il a été souverain pendant la guerre. Je ne sais pas si l'esprit international fera seul la paix, mais je suis sûr qu'il y participera. La politique des nationalités fait surgir les peuples, elle ne règle pas leurs relations. Qui donc réglera les relations des peuples dans l'Europe Centrale? Êtes-vous prêts à une telle tâche? C'est ici qu'on nous oppose de nouveaux doutes que, cette fois, l'expérience n'a pas encore pu dissiper.
On doute de votre maturité politique, on redoute vos rivalités précoces. Avant l'Autriche-Hongrie, un autre empire fut morcelé en petites nations jalouses de leur souveraineté, plus jalouses des puissances voisines, et qui causèrent à l'Europe, en peu d'années, bien des tourments. A peine nées ou à peine grandes, les nations balkaniques parurent moins pressées de s'accorder que de s'accroître, chacune mal satisfaite
d'avoir conquis son indépendance si elle n'y joignait pas l'hégémonie balkanique.
La complexité des relations politiques entre Etats voisins, petits et nombreux, ne fera-t-elle pas apparaître dans la région danubienne de pareils embarras ou des dangers analogues? Si le lien commun et nécessairement modérateur entre vos peuples jeunes et ardents vient à tomber, n'en souffrirez-vous pas vousmêmes, et l'Europe ou le monde ne risquent-ils pas d'en pâtir avec vous? Ne verrons-nous pas ainsi l'Autriche, si âprement critiquée de son vivant, justifiée après sa mort, et ne devrons-nous pas lui consacrer nos regrets expiatoires? Car l'Autriche eut un système, qui, au moins, a le mérite d'exister. S'il est vicieux par bien des côtés, il n'est pas pire que le régime anarchique qui laisserait sans liens entre elles des souverainetés nouvelles et inexpérimentées.
Je ne crois pas avoir affaibli l'objection. C'est à vous, messieurs, d'y répondre.
Et vous commencerez d'y répondre sur l'heure, car le Congrès de Paris n'a pas d'autre objet que de montrer que vous avez vous-mêmes conscience de ces difficultés et que vous êtes décidés à les résoudre. Le Congrès de Rome fut un congrès de protestation et de libération. Vous y avez proclamé votre indépendance. Le Congrès de Paris est un Congrès d'organisation, ou plutôt votre premier Congrès d'organisation. Vous y proclamerez votre accord-
Que les Conseils nationaux des quatre futurs Etats de l'Europe Centrale aient, depuis longtemps, le sentiment de la nécessité de cet accord, le président et le secrétaire général de ce Congrès peuvent en porter témoignage, puisqu'ils ont eu l'honneur de participer aux Conférences formées à cet effet. Depuis plus de dixhuit mois, ces quatre Conseils nationaux se réunissent périodiquement pour étudier les conditions politiques et économiques de leur entente. Ainsi ils avaient eux-
mêmes, et avant d'avoir saisi leur indépendance complète, ce sentiment que l'Europe Centrale ne pouvait être construite que sur leur accord; ils ont étudié cette question internationale en même temps et au même titre que leurs problèmes nationaux.
Naturellement le premeir objet de cette politique commune sera de vous garder, les uns et les autres, contre un retour du passé. Le système germanique d'oppression politique ou de colonisation économique peut reparaître, si vous ne lui opposez pas une barrière continue.
Mais votre vue s'étend bien au delà de ce péril immédiat. Les questions d'accès à la mer, de communications internationales, de neutralisations partielles, sont plus nombreuses peut-être en Orient qu'en Occident, parce que l'héritage de Byzance est plus morcelé que l'héritage de Rome. Vous les avez abordées, et les rapports, présentés au Congrès, par sa section économique, notamment, témoignent que vous recherchez les moyens d'assurer vos relations fluviales et ferroviaires, d'enclancher vos tarifs et d'imbriquer vos intérêts, de sorte que votre régime économique forme, pour vos pays, une couverture solide, et pour vos régions comme une toiture commune.
La concorde économique est un point de départ excellent pour arriver à une politique qui sera dominée tout entière par votre volonté de rester unis- Aucune difficulté ne sera supérieure au principe de votre union. C'est à ce prix que vous obtiendrez que l'empire d'Autriche, qui fut si grand et qui meurt si misérable, ne laisse dans le monde pas même un regret.
Les nations vraiment grandes sont celles qui s'abandonnent tout entières dans la guerre à l'esprit national, mais qui savent, à la paix, le tempérer par l'esprit international. Pour vous, qui retrouvez votre liberté sous le signe des démocraties d'Occident et des démocraties d'Amérique, vous savez bien que, dans le
monde moderne la sagesse politique des nations leur interdit d'épuiser leur égoïsme d'État, que le principe des nationalités a aujourd'hui pour corollaire le droit des minorités qui sera sans doute garanti par un règlement général, qu'enfin les grands secours que nous nous sommes réciproquement portés, le grand besoin que nous avons eu les uns des autres, doit nous donner le goût des souverainetés tempérées et nous porter à incliner même la puissance de l'État devant les nécessités de la Paix.
Etienne FOURNOL.
Quelques remarques sur le problème de l'Europe centrale,
Le problème des États nationaux de l'Europe centrale, c'est-à-dire de l'État tchécoslovaque, de l'État polonais et de l'État yougoslave, a conduit les savants et politiciens allemands et magyars à se livrer à la tâche difficile de démontrer que des États nationaux sont intégralement réalisables partout, sauf justement dans ces trois régions.
La diplomatie allemande, abusant du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, a organisé sur les territoires de la Russie de nouveaux États. Cependant des autorités de la science allemande et magyare s'évertuaient de trouver des arguments pour démontrer l'unité politico-géographique de l'Europe centrale et l'inconvénient qu'il y aurait à la diviser en États nationaux. Personne ne peut être surpris de voir la science allemande ou magyare se mettre au service d'une telle politique.
Le plus curieux était de trouver des neutres occupés, à la même besogne. Récemment la Neue Zuercher Zeitung (N° 1 134 du 29/VIÏI) se préoccupait de l'avenir de l'État tchécoslovaque. Elle croyait y voir une utopie complète, une impossibilité économique, politique, géographique et ethnographique, une solution irréalisable qui, si elle devait se réaliser quand même, tournerait finalement au détriment de ceux qui la préconisent maintenant. L'exemple de la Neue Zuercher Zeitung est clair. On peut deviner les mobiles qui poussaient notre neutre alémanique à ces conclusions fort tristes pour l'État tchécoslovaque. iMais il était plus pénible encore de rencontrer certains savants neutres de bonne ou de mauvaise foi, dévoués à la même science. L'exemple le plus typique est celui du professeur suédois R. Kjellén, qui s'est fait le théoricien neutre de l'impérialisme allemand. Les thèses qu'il présentait sont les plus dangereuses et les plus germaniques là justement où il semble rester dans les limites de la pure science. Il convient donc, et surtout pour les gens de bonne foi, de se mettre en garde contre un tel caractère scientifique. M. Kjellén cependant, dans un de ces ouvrages parus au cours de la guerre, écrit: Arnica Germania sed magis arnica veritas, mais il s'empresse d'ajouter: « Je ne cacherai pas que mes sympathies vont à Y un des partis belligérants. » (1)
Tous les efforts d'une telle méthode ne visaient qu'à trouver des arguments autres que les arguments militaires en faveur du groupement qui s'était développé au cours de la guerre et qu'enserrait le front des armées. Il s'agissait de trouver des raisons idéologiques, puisqu'aussi bien manquaient les raisons morales, pour que ce groupement puisse subsister.
1) R. Kjellén : Politisxhe Problème des Wellkrieges, Teubner, Liepzig.
L'Europe centrale n'offre pas un type assez particulier pour se distinguer sensiblement de l'Europe orientale ou occidentale. Elle possède de nomoreux traits communs avec l'Europe occidentale (système montagneux, côtes) et d'autres communs avec l'Europe orientale (grandes plaines, puissants cours d'eau, etc.). Son système montagneux (Alpes, Sudètes, Karpathes) ne la prédispose pas géographiquement à former absolument une unité politique.
Si la route Berlin-Constantinople est celle de l'expansion germanique, cela ne signifie pas qu'elle doive être la voie principale de communication de l'Europe centrale. Elle est la conséquence de la transformation de la défensive contre les Turcs en plan offensif d'une certaine politique qui s'est aujourd'hui affirmée dans la devise du « Drang nach Osten ». Depuis un demisiècle la prédominance de cette politique a fait, en matière de transports, négliger les transversales possibles. Les lois de la géométrie demanderaient, au contraire, pour la position centrale un réseau rayonnant. Il est certain que, lorsque seront créés les États tchécoslovaque, polonais et yougoslave, ces nouvelles artères prendront une importance énorme.
L'argument principal de la diplomatie savante, comme de celle moins savante de la Neue Zurcher Zeitung, était que, dans l'Europe centrale, les frontières des nouveaux États nationaux ne concorderaient pas avec les frontières ethnographiques. Cette science voulait prouver ainsi que, dans l'état actuel de l'Europe centrale, aucun État national n'est guère possible. Pour comprendre et réfuter cet argument, il convient de rechercher pourquoi les frontières ethnographiques et les frontières géographiques ne coïncident pas ici.
Lors des migrations des peuples, les nations de l'Europe centrale, notamment les Slaves, occupèrent d'abord le centre de leurs territoires nationaux actuels. Le pourtour, qui s'étendait parfois sur un espace très
large, forma une limite déserte, une sorte de glacis destiné à protéger le centre habité. Ce pourtour était constitué par des hauteurs boisées ou par des marécages. Par la suite, les lignes des frontières furent établies, délimitées dans cette zone. Elles furent marquées par les lignes de partage des eaux, par les vallées de cours d'eau, etc. Les frontières de la Bohême, délimitées par les Monts de Bohême, les Monts Métalliques, les Monts des Géants; celles du nord-est de la Moravie et celle de la Transylvanie en offrent des exemples. Les seules exceptions sont les endroits où la zone déserte limitrophe n'était pas assez forte pour arrêter les attaques ennemies. Dans des circonstances normales, le noyau originaire aurait pu avec le temps, se développer suffisamment pour occuper le territoire jusqu'à ses frontières naturelles. Mais les principaux voisins des Slaves étaient les Germains. Ceux-ci, qui, peu à peu, d'une nation vivant de pillage, étaient devenus un peuple de cultivateurs et d'artisans, souffraient de ce que leurs productions ne répondaient pas à leurs besoins. Comme ils ne pouvaient trouver ce qui leur manquait en Occident, où les peuples étaient plus forts qu'eux, leur colonisation s'orienta vers l'Orient où la résistance était moindre. Les Germains chassèrent ainsi les Slaves polabes qui occupaient alors les plaines de la Baltique aux frontières de la Bohême. Ils pénétrèrent jusqu'en Pologne et même au delà. Ils ne réussirent cependant pas à expulser les Tchèques que protégeaient leurs montagnes. Tandis donc que les autres nations allaient chercher des colonies outremer, les Germains chassaient les nations voisines d'Orient et s'emparaient de leurs États parce que, bien que doués de plus grandes facultés intellectuelles, les Slaves avaient moins de qualités guerrières et étaient en conséquence moins disposées pour des marches expansives.
Ainsi se marquèrent les tendances que devait toujours suivre la politique coloniale allemande. Les Allemands ne laissèrent, à travers l'histoire, passer aucune occasion de profiter de la faiblesse des Slaves en vue de conquêtes coloniales. Ils recherchèrent même les occasions, comme on peut s'en apercevoir aujourd'hui encore. En Bohême, le germanisme a si bien le caractère d'une colonisation que des Allemands euxmêmes, comme le savant professeur Zycha, l'un des porte-paroles de la politique allemande en Bohême, sont obligés de le reconnaître. L'histoire de la Bohême offre d'innombrables exemples de la façon dont l'organisme national tchèque fut obligé de se défendre contre cette colonisation. En 1409, par exemple, le roi Venceslas IV dut, sur les conseils de Jean Hus, édicter un décret destiné à mettre fin à l'invasion qu'était devenue cette colonisation allemande qui prenait des proportions préjudiciables aux pays tchèques. Le décret de Venceslas IV fait ressortir que la nation tchèque est la véritable héritière du royaume de Bohême, alors que les Allemands n'y ont aucun droit de domicile. Ce décret eut pour résultat de débarrasser radicalement les pays tchèques de la colonisation allemande. Ils en furent débarrassés jusqu'à la guerre de Trente ans. Après la défaite de la Montagne Blanche, à la suite du dépeuplement de la Bohême par trente ans de guerre, les Allemands colonisèrent alors les zones frontières et pendant la période d'abattement national qui suivit, ils cherchèrent à pénétrer même jusqu'au cœur du pays. Ce fut alors une lutte à mort entre l'idée dynastique d'État et l'instinct de conservation d'une nation formant un tout ethnique et géographique. S'il y a aujourd'hui, dans les zones frontières des pays tchèques, des colonies allemandes, ce n'est pas une raison pour en conclure qu'il faut créer et qu'il peut exister une Bohême allemande (Deutschboehmen) indépendante.
Il en va de même de la colonisation de la Slovaquie limitrophe par les Magyars. Le fait que ce genre de colonisation a violé les frontières naturelles aust dépens de l'ethnographie ne saurait servir de base à une politique défavorable aux Slovaques.
Les frontières nationales sont déterminées surtout par le caractère que la nation donne au pays. Là où voisinent deux nations aux traits différents, il n'est pas difficile de fixer les limites de leur territoire. Il en est ainsi des Tchécoslovaques et des Allemands, des Tchécoslovaques et des Magyars. Les îlots ou les avancées d'une nation possédant un type différent de celui du pays sont dus à des intrusions étrangères qui ne sauraient géographiquement être considérées autrement que comme le résultat d'un défaut dont l'organisme a été atteint. Un exemple fera comprendre la justesse de cet, argument. Dès que la nation tchèque eut opéré sa renaissance et que son organisme eut été guéri, une réaction commença. Malgré l'appui des gouvernements, malgré diverses protections officielles, la colonisation allemande dans les pays tchèques se vit non seulement entravée, mais encore les frontières ethniques recommencèrent à s'avancer vers les frontières géographiques. Ce phénomène tout naturel soulève d'ailleurs d'hypocrites protestations de la part des Allemands qui se prétendent opprimés en Bohême.
Au cours des élections au Parlement de Vienne, en 1911, dans un district électoral, considéré comme allemand comme celui de Most (Brux), centre minier des Monts Métalliques, il y eut ballotage entre les candidats de la sociale-démocratie tchèque et allemande. Le gouvernement, les capitalistes et la bourgeoisie allemandes ont mis tout en œuvre pour assurer la victoire du candidat socialiste allemand. Où est donc l'oppression exercée par les Tchèques?
Les nouvelles récentes parvenues de Bohême nous confirment que la politique allemande en Bohême, qui
vise à partager le pays en deux États, l'un tchèque et l'autre allemand, n'a aucune raison d'être. Le gouvernement autrichien, par une mesure arbitraire, à l'instigation des Pangermanistes, divisait un beau jour les pays tchèques en deux zones de ravitaillement: l'une tchèque et l'autre allemande. Il en résulta un grand mécontentement, précisément dans la zone allemande. Une délégation spéciale des Allemands de Bohême se renidt alors à Vienne pour demander que des régions tchèques fussent, pour le ravitaillement, rattachées aux territoires dits allemands, faisant valoir que les régions allemandes de la Bohême ne forment pas par ellesmes une unité économique possédant des moyens de communication indépendants.
Certains journaux allemands, d'ailleurs, reconnaissent eux-mêmes l'impossibilité de diviser la Bohême. C'est ainsi qu'une publication technique de Vienne, fort répandue, Y Allgemeiner Tarifanzeiger, consacrait le 27 octobre un article à la « Liquidation de l' Autriche-Hongrie » dans lequel il était dit: « Des territoires formant une unité économique, comme les pays tchèques, et qui se sont développés au cours des siècles, ne sauraient être disséqués sans que les artères essentielles en soient détruites.
La Bohême actuelle, malgré tous les dissentiments nationaux, constitue un seul corps économique (Einheitsstaat) caractérisé. Une agriculture très développée, de grandes richesses naturelles, une industrie atteignant un haut degré de perfection, des réseaux de chemins de fer et de voies navigables, ce sont là la propriété commune de tout le pays, propriété à la conservation de laquelle les Allemands habitant la Bohême et les Tchèques ont un même intérêt. Départager la Bohême pour des raisons linguistiques serait une vraie folie, et même pire, ce serait un crime impardonnable. Les Allemands de Bohême n'auraient rien à gagner à la constitution d'un État national des Aile-
mands d'Autriche, mais ils auraient tout à y perdre. A-t-on jamais dressé une satistique des ouvrières et ouvriers tchèques employés par l'industrie dans le nord de la Bohême? A-t-on jamais calculé la quantité de denrées alimentaires fournies par les régions tchèques au nord de la Bohême et le chiffre de vente des fabriques allemandes de Bohême parmi sa clientèle tchèque? Les industriels allemands de Bohême sentent d'instinct l'immensité du sacrifice que, pour des raisons soi-disant nationales, on exige d'eux, aussi sont-ils d'avis de s'opposer à leurs députés et de rester dans l'État tchécoslovaque nouvellement formé. »
Cette opinion prévaut de plus en plus parmi les Allemands des Pays tchécoslovaques et se manifeste chaque jour plus ouvertement.
Ce sont les bassins Danube-Elbe, Danube-Oder et Danube- Vistule qui donnent à la nation tchécoslovaque son caractère géographique. De par l'histoire, l'État tchécoslovaque a été et sera un État danubien. Il importe peu que la Bohême, dont tous les cours d'eau se dirigent vers le nord, soit le principal pays de cet État et que Prague, la capitale, soit située dans le bassin de l'Elbe. Dans l'histoire de l'État tchécoslovaque, le rôle principal n'a été que fort peu de temps dévolu aux pays tchèques du centre, c'est-à-dire à la Moravie. Les raisons en sont faciles à comprendre. Le plus grand danger dont l'État tchèque était menacé venait d'Allemagne, d'où il vient encore. La Bohême avec ses montagnes, frontières naturelles, était donc devenue le membre principal qui protège l'existence de l'État. Grâce aux monts de Bohême, aux monts Métalliques et aux monts des Géants, elle pouvait résister aux attaques; ses fortifications naturelles formaient comme une armure derrière laquelle s'abritait le corps de l'État..
Quelque temps après la conclusion de la convention austro-allemande, Bismarck avait un entretien avec le comte Chaudordy, ambassadeur de France. Selon celui-ci, Bismarck aurait caractérisé l'importance de la forteresse naturelle qu'est la Bohême dans les termes suivants : « Comment, nous devrions céder à quelqu'un la Bohême, ce plaetau où prennent leur source tous les cours d'eau qui arrosent l'Allemagne, ce vaste camp retranché que Dieu lui-même a établi au cœur de l'Europe maternelle? Mais ce serait favoriser l'asservissement de l'Allemagne ! » L'importance pour l'organisme national de ces fortifications naturelles apparut également au XIXe siècle lors de la renaissance de la nation. La semence nationale cachée commença à germer dans les montagnes de la Slovaquie (Safafik, Palacky), l'évolution du mouvement se fit à Prague, sur le plateau de Bohême. La résurrection générale de la Moravie, pays central, fut postérieure et plus lente.
L'État tchécoslovaque, qui comprend la Bohême, la Moravie, la Silésie et la Slovaquie dans leurs frontières géographiques naturelles, porte en soi-même le caractère incontestable d'une unité politico-géographique. La frontière régionale que dessinent les montagnes entre la Moravie et la Slovaquie est plus ou moins accidentelle. C'est pourquoi elle ne suit pas tout à fait la ligne de partage des eaux de deux affluents du Danube et surtout ne divise pas deux régions différentes par le caractère et par la langue. La science et la politique magyares cherchent à démontrer, au profit de la nation magyare qui y domine, l'unité géographique de la Hongrie.
Les efforts tenaces de ces savants montrent la difficulté qu'ils ont à le prouver. Ils s'efforcent de faire croire que les Slovaques n'ont pas la même origine que les Tchèques et qu'ils ont été tchéquisés. L'histoire répond elle-même à cette dialectique pseudo-scientifique mise au service de la politique. Elle enseigne en
effet que les Slovaques et les Tchèques, bien que parlant des dialectes un peu différents, formaient une unité ethnique et linguistique et qu'ils ont à la même époque occupé les régions situées au sud des Sudètes et des Karpathes. .
La barbare invasion des Magyars a été, elle aussi, une intrusion dans l'organisme des nations établies dans la vallée du Danube ou dans les montagnes des Karpathes et de la Transylvanie. Les qualités belliqueuses de cette tribu nomade finirent par chasser ou soumettre les habitants primitifs. Lorsque le flot de l'invasion magyare eut été rejeté de l'Occident et que les Magyars eurent été contraints de choisir une résidence définitive sur les bords de la Theiss, ils déformèrent l'organisme y existant pour l'adapter au caractère de leur race. Les pays tchèques se sont toujours défendus comme un tout organisé contre l'expansion allemande. Les Slovaques se sont de même garantis contre l'invasion magyare en remontant et en s'abritant dans les Karpathes. C'est justement l'unité tchécoslovaque qui, sous la forme de l'empire de Grande Moravie, assura leur existence à l'époque des plus dangereuses attaques des tribus sauvages. Plus tard, cet empire ayant depuis longtemps cessé d'exister, un nouvel assaut de l'ennemi fit renaître l'unité politicogéographique des pays tchécoslovaques. Lorsqu'en 1526, mourut le roi Louis, Ferdinand de Habsbourg qui monta alors sur le trône de Bohême ne put, à cause de l'invasion des Turcs commandés par Soliman II, arriver au trône de Hongrie. On vit alors l'organisme politique de la Hongrie se disloquer conformément à sa constitution géographique. Il ne resta au pouvoir de Ferdinand que le nord-ouest de la Hongrie, au nord du Danube, dont les limites suivaient au sud-est une ligne qui, partant de Komarno, longeait les frontières naturelles jusqu'aux rivières Hernada et Tepla, c'est-à-dire toute la Slovaquie géographique. Les Magyars s'affiliaient dès cette époque à leurs frères tou-
Taniens. 11 ne restait au sud du Danube, aux mains de Ferdinand qu'une bande de territoire équivalant aux comitats actuels de Soproni, Zelezna et Zalanska (Zala) ainsi qu'une autre bande prolongeant la première le sud, le long des frontières de la Carinthie jusqu'à Senja, dans le golfe du Quarnero. A la Bohême, à la Moravie et à la Silésie s'adjoignaient donc militairement tout ce qui, de la Hongrie, constitue, à peu près, la Slovaquie actuelle, plus la région que certains auteurs et politiciens ont pris l'habitude, au cours de la présente guerre, de nommer « corridor ».
Quelque barrière qu'une puissance politique étrangère ait essayé d'élever entre les Tchèques et les Slovaques, leur unité ethnique et linguistique n'en a jamais souffert. D'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, la délimitation des dialectes n'a jamais été marquée par les frontières actuelles de la Moravie. Les Slovaques en effet s'enfoncent profondément en Moravie, où on les trouve jusque sur les rives de la Morava. Ce ne sont donc pas les conditions géographiques qui ont séparé les Tchèques des Slovaques. Ils ont été séparés lorsque les Allemands et les Magyars se sont emparés du Danube.
Nous avons dit que l'État tchécoslovaque a un caractère danubien. Le Danube moyen fait géographiquement partie des régions tchécoslovaques. Le jour où il est passé exclusivement aux mains des Allemands et des Magyars, a commencé une séparation mécanique des Tchèques et d'une partie des Slovaques établis à l'est des Karpathes. Cette ligne est telle néanmoins qu'elle ne peut opposer un obstacle sérieux aux communcations entre la Moravie et les Slovaques, même dans le cas où elle tomberait sous le contrôle d'une force étrangère. C'est le dualisme qui, en 1867, a attribué un rôle à ces frontières régionales qui s'étendent entre la Moravie et la Slovaquie. C'est donc par le partage de la suprématie en Autriche-Hongrie entre
les Allemands et les Magyars que la frontière moravoslovaque a pris une importance déterminée. Nous ne saurions néanmoins admettre qu'elle soit devenue un rempart indestructible destiné à protéger l'hégémonie magyare.
Pour les Allemands et les Magyars, le Danube est l'axe vers lequel rayonnent tous leurs efforts actuels et futurs d'expansion politique et économique en vue d'amalgamer touets les unités faibles avoisinantes de l'Europe centrale. L'État tchécoslovaque, qui s'appuierait solidement sur le Danube, mettrait définitivement fin à cette aspiration. Le Danube deviendra un fleuve libre accessible à toutes les nations voisines. Ces rives seront libérées de l'hégémonie de Vienne et de Budapest, base d'un triangle dont le sommet est Berlin, car ce triangle sera rompu par la ligne transversale Prague-Presbourg.
Prague, sur la Vltava, et Presbourg, sur le Danube, deviendront les deux centres les plus importants d'où rayonneront toutes les lignes qui relieront l'Orient et l'Occident.
Les Allemands se rendent fort bien compte de l'avenir des positions occupées par les Tchécoslovaques- C'est ainsi que dans la revue der Friede, de Vienne, le philosophe Pannwitz consacrait naguère quelques articles à l'avenir de la nation tchécoslovaque. Il y conseillait aux Allemands d'engager les Tchécoslovaques à résoudre la question de leur indépendance dans le cadre de l'Autriche-Hongrie. Il s'agissait surtout pour lui de sauvegarder à Vienne la position politique et géographique qu'elle occupait. Il écrit:
« Prague doit devenir le centre des Slaves occidentaux, centre où viendront se fondre les civilisations germano-romanes et slaves. Ce n'est pas que ces civilisations doivent être limitées à un seul endroit, mais Prague est, aussi bien géographiquement qu'histori-
quement, le centre de l'Europe. Cette ville a failli être sous Charles IV et est destinée à devenir le berceau d'une nouvelle civilisation slavo-européenne. On le sent en voyant l'indicible force plastique qui frappe, pendant son séjour, tout visiteur de cette cité. Là a pris naissance un nouveau courant, et il n'y a pas de raison de croire qu'il ne puisse conduire à un résultat positif. Il faut que Vienne puisse rester une capitale; il faut que Prague puisse, bientôt, devenir une capitale sans que se perde l'âme d'aucune des deux villes, sans que soient ébranlés les fondements de la monarchie, que le centre soit l'une ou l'autre. »
La même appréhension se retrouve dans la défense de l'unité austro-hongroise que constituait l'article de la Neue Ziircher Zeitung, cité plus haut. Bien que le correspondant de ce journal neutre ait pris pour tâche de démontrer l'impossibilité politique, économique, géographique et ethnique de l'État tchécoslovaque, il y avait mis une phrase telle qu'aucun adversaire ne saurait mieux montrer qu'il est dans l'intérêt de la future paix européenne de constituer cet État.
<( La séparation politique et économique des Pays des Sudètes, conclut-il, serait également une catastrophe économique d'une portée incalculable non seulement ppur les régions alpines, mais surtout pour Vienne. »
La création d'États nationaux dans l'Europe centrale n'est pas un danger pour ces organismes nationaux eux-mêmes, comme le prétendaient des experts germano-magyars ou neutres, mais elle porte, une fois pour toutes, un coup mortel à l'impérialisme germano-magyar. Ni Vienne, ni Budapest, ne doivent à l'avenir dominer le Danube, mais Presbourg, ville tchécoslovaque, et Belgrade, ville serbe.
M.-P. Boginoff.
La Force Économique des Pays Tchécoslovaques
Le moment s'approche où les Alliés, groupés pour traiter la Paix générale, décideront, pour de longues décades, du sort de tous les peuples qui ont pris part à cette longue et sanglante lutte contre le germanisme. Le bonheur des Nations et de l'Humanité entière esra entre les mains des hommes qui signeront les conditions de la Paix générale. La Nation tchécoslovaque, qui a si glorieusement contribué à la victoire finale du monde démocratique occidental, attend la réalisation de ses vœux les plus chers. Il a fallu beaucoup de temps pour convaincre les grandes Nations occidentales des véritables sentiments de la Nation tchécoslovaque. Aujourd'hui, c'est chose faite : les Alliés sont entrés en relations officielles avec la Nation tchécoslovaque et l'ont reconnue. L'Etat tchécoslovaque sortira de cette guerre comme une réalité politique, mais il faut qu'il en sorte aussi fort que possible. Les Nations occidentales doivent se rendre parfaitement compte de la grande importance de l'existence de l'Etat tchécoslovaque et du rôle qu'il sera appelé à jouer dans l'avenir. La situation géographique de l'Etat tchécoslovaque, qui se trouve au centre même de l'Europe, en fait un intermédiaire tout indiqué entre l'Etat polonais et l'Etat yougoslave. C'est par lui que se dirigeront les communications entre les Slaves du Nord et ceux du Sud. Ni la Pologne indépendante, ni la Yougoslavie ne seraient possibles sans l'existence de l'État tchécoslovaque. C'est de lui qu'on pourrait dire ce que Palacky disait autrefois de l'Autriche: « S'il n'existait, pas, il faudrait l'inventer. » C'est lui qui formera le centre de cette barrière qui doit, à jamais, empêcher les Germains de pénétrer en Orient et dans les Balkans. Le centre d'une position stratégique est toujours de la plus haute importance. Examinons donc si l'État tchécoslovaque aura les forces nécessaires.
L'État tchécoslovaque comprendra la Bohême, la Moravie, la Silésie et la Slovaquie. Il aura 133.317 kilomètres carrés. Ces pays ont toujours été le joyau de r Autriche-Hongrie. C'est grâce à eux que l'Autriche occupait la situation internationale qu'elle avait avant la guerre. Ces quatre pays ont été doués par la nature de richesses immenses. Leur sol est des plus fertiles, et leur sous-
(1] Rapport qui devait être présenté au Congrès des Nations du l'Europe Centrale à Paris.
sol renferme presque tous les minéraux connus. Le peuple slave qui l'habite est très laborieux et très actif. C'est grâce à cette activité et à cette persévérance qu'il a pu survivre à des catastrophes comme celle qu'est la domination habsbourgeoise. Bien que les pays aient été complètement dévastés après la guerre de Trente ans, aujourd'hui cet État tchécoslovaque comptera 13 millions d'habitants. La superficie des trois pays (la Bohême, la Moravie et la Silésie), qui font actuellement partie de l'Autriche, représentent 26,4 % de l'Autriche, mais comptent 35,5 % de la population de l'Autriche, ce qui représente 130 habitants par kilomètre carré, alors qu'en Autriche le chiffre n'est que de 95. Cette population nombreuse possède une bonne éducation, car il n'y a, en Bohême, que 4,1 % d'illettrés, alors qu'en Autriche il y en a 32,4 %.
Prenons maintenant les richesses de l'Etat tchécoslovaque telles qu'elles ressortent des statistiques autrichiennes, qui, souvent, ont été arrangées de façon à ce que la prospérité des Pavs tchèques soit cachée aux yeux de l'étranger.
Sur 6.500.000 hectares de terrain réservé en Autriche à la culture des céréales, 2.500.000 hectares, c'est-à-dire 38 % desterrains cultivés se trouvent en Bohême. Les récoltes de céréales ont atteint, en moyenne, en ces dernières années, 75 millions de quintaux, dont 38.750.000 quintaux, soit 50 %, ont été récoltés dans la Bohême, la Moravie et la Silésie. Si donc, dans le reste de l'Autriche, on a récolté 9 quintaux 1 par hectare, dans les Pays tchèques 376 kilos de céréales par habitant et en Autriche 193 kilos seulement.
En 1912, on a récolté en Bohême 49.763.251 quintaux de blé,. 30.001.596 quintaux de pommes de terre et 47.144.941 quintaux de betteraves. En tout, la récolte de la Bohême seule représente, par an, 1.250 millions de couronnes. La culture du houblon y est également très importante. On y consacre 15.757 hectares. Les légumes sont cultivés sur 4.537 hectares. Les fruits ont, en 1914, produit, en Bohême, 2.452.760 quintaux.
Il est tout naturel qu'à ces énormes quantités de produits agricoles correspondait aussi le nombre des habitants qui s'adonnaient à l'agriculture. Ce nombre était, en 1910, de 2.255.263 personnes; soit 32.29 % de la population totale de la Bohême. Les Pays tchèques ne consommaient pas tout ce qu'ils produisaient. Ils sont devenus par là les pays les plus exportateurs de l'Autriche-Hongrie. Les deux tiers de l'orge, par exemple, qu'on exportait d'Autriche-Hongrie, qui atteignaient près de 2 millions de quintaux, provenaient de la Bohême. L'excellente qualité du houblon «de Bohême était la cause d'une grand eexportation dans le monde
entier. Plus des deux tiers des fruits exportés d'Autriche-Hongrie provenaient de la Bohême; ils étaient expédiés en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, et séchés en Egypte. La betterave, qui était travaillée sur place dans 151 sucreries situées dans les Pays tchèques (196 sucreries dans toute l'Autriehe-Hongrie), ainsi transformée en sucre, était expédiée surtout en Angleterre, qui nous en achetait pour 230 millions de couronnées par an.
L'agriculture tchèque a fait, en ces cinquante dernières années, des progrès énormes, et partout elle est passée de la culture extensive à la culture intensive. Les moyens techniques les plus modernes sont employés par l'agriculteur tchèque. Les agriculteurs se groupent volontiers dans des syndicats agricoles. On en comptait, en 1908, 1419 opérant avec 140 millions de couronnes. Bien que la production agricole ait atteint un degré dont peuvent se vanter seulement les pays les plus avancés de l'Europe, les Pays tchécoslovaques n'ont pas encore atteint le point culminant de la production. Cela tient surtout à ce qu'il y a en Bohême d'énormes propriétés qui appartiennent à de grands seigneurs, qui, bien que vivant de notre pays, ne pensent qu'à son exploitation. Il y a, en Bohême, 1.778 grands propriétaires qui détiennent 37,34 % du sol, et 638.226 petits propriétaires qui détiennent 62,66 % du sol; 11,15 % du sol sont des fidei-commis. Cet état de choses ne pourra naturellement pas subsister dans l'État tchécoslovaque, et le sol, rendu aux propriétaires qui s'en occupent personnellement, augmentera encore la production des Pays tchèques. En outre, les 175-497 hectares de sol non cultivé pourront encore être diminués par des améliorations, grâce auxquelles on a déjà, en ces dernières trentaines d'années, diminué de 50.000 hectares la superficie du sol improductif.
A côté de l'exploitation agricole du sol, il faut placer les forêts qui couvrent en Bohême, 1.507.627 hectares
en Moravie, 613.471 en Silésie, 178.031
en tout 2.299.129 hectares.
Le bois était un article important d'exportation et, par la Vltava et l'Elbe, de même que par le Danube, il était expédié à l'étranger.
Je ne parlerai pas de la richesse des Pays tchécoslovaques en chevaux et en bovins, car, hélas! les bestiaux auront presque disparu après cette guerre, par suite des réquisitions impitoyables faites par le Gouvernement autrichien. Pourtant, notons quand même que la valeur de la race bovine était estimée en Bohême avant la guerre à 1 milliard et demi de couronnes.
Étroitement liée à la richesse agricole, l'industrie agricole s'est développée avec un grand succès. C'est ainsi que la production laitière, qui atteignait 24 millions d'hectolitres par an, donna naissance à une industrie fromagère très variée.
L'abondance des pommes de terre permit en Bohême le développement de la distillerie. En 1911, il y avait en Bohême 350 distilleries, et la production atteignait:
en Bohême 25,81 %
en Moravie 11,95 %
en Silésie 5,17 %
de la production de l'Autriche-Hongrie.
Nous avons déjà dit le grand développement pris en ces vingt dernières années dans les Pays tchécoslovaques, par la fabrication du sucre. De 1913 jusqu'en 1915, il y avait :
en Bohême
108 sucreries
en Moravie
en Silésie
en Autriche-Hongrie
Celles de la Bohême ont fabriqué 7.016.343 quintaux de sucre, tandis que dans toute l'Autriche-Hongrie, on ne fabriquait que 16.854.434 quintaux de sucre.
La culture intensive du sol des Pays tchécoslovaques a amené l'utilisation très étendue des engrais artificiels, naturellement importés de l'étranger, comme le salpêtre, ou depuis longtemps fabriqués dans nos pays, tels que les superphosphates dont, en 1913, on a fabriqué, en Bohême, 1.160.000 quintaux. Les agriculteurs aiment beaucoup s'en servir et ont coutume d'en employer de 85 à 100 kilos par hectares.
L'excellente qualité du houblon qui, depuis plusieurs centaines d'années, jouit d'une grande renommée, a donné lieu à un grand développement de la brasserie. Le nombre des brasseries était encore, au xixe siècle, d'environ mille, mais, de plus en plus, les petites brasseries disparaissent et sont remplacées par de grandes entreprises par actions. Pourtant il reste encore:
En Bohême
551 brasseries
En Moravie
En Silésie
Ces brasseries fabriquaient 12 millions d'hectolitres de bière par an, ce qui représente la moitié de la production totale de l'Autriche-Hongrie.
L'agriculteur tchèque, aimant à se servir des inventions les, plus modernes, a encouragé, par son esprit entreprenant, le développement de la fabrication des machines agricoles. A présent, cette fabrication est très intensive, presque entièrement entre les. mains des Tchèques, et elle représente plus de la moitié de toutes les fabrications de l'Autriche-Hongrie.
Jusqu'à psésent, nous nous sommes occupés seulement de la. richesse du sol de nos Pays. Mais, comme nous l'avons déjà dit, le sous-sol des Pays tchécoslovaques renferme des richesses inestimables.
L'extraction minière peut être représentée comme suit :
Minerai d'or Minerai d'argent Minerai de fer Graphite-
Bohême . . .
Moravie . . .
Autriche .. . .
Minerai de
radium
Lignite
Bohême . . .
Moravie . . .
Silésie
Autriche . . .
Houille
Valeur de l'ex-.
traction totale en couronnes
Ajoutons que la fabrication du radium a, depuis 1911, fait d'énormes progrès et que la Bohême possède la presque totalité des gisements terrestres de ce si précieux minéral.
Les métaux que nous venons d'indiquer dans le tableau ci-dessus n'épuisent pas, il s'en faut, toutes les catégories de métaux qui se trouvent dans les Pays tchécoslovaques. Constatons pour-, tant que la houille représente 80,7 % de la production totale de l'Autriche; la lignite 83 % de la production autrichienne et que la valeur de l'extraction de minéraux dans les Pays tchécoslovaques représentait, en 1911, 76 % du prix des minéraux extraits en Autriche. Les environs de Prague sont riches en marbre (dont les carrières se trouvent près de Slivenec) et en ciment.
En ce qui concerne les autres branches d'industrie, l'une des. principales est l'industrie textile. Un sixième des bobines de l'Autriche-Hongrie se trouve en Bohême (4.941.000) et le quart des métiers de l'Autriche se trouve également en Bohême-
(130.000). L'exportation des produits textiles est dirigée surtout vers les Balkans et l'Amérique du Sud. La Moravie possède également une industrie textile extrêmement développée, car sa capitale, Brno, est appelée le Manchester morave.
Une autre branche industrielle a atteint un haut degré de prospérité, c'est l'industrie métallurgique. Dans la seule circonscription de la Chambre de Commerce de Prague, il y a 3.800 usines et forges employant 27.000 ouvriers. En outre, l'industrie électro-technique tchèque est le seule en Autriche-Hongrie qui soit économiquement indépendante de l'Allemagne. Nombreuses sont les inventions faites par les Tchèques dans cette branche d'industrie.
Que la construction d'instruments de musique si renommée soit purement tchèque, cela n'a rien d'étonnant, vu l'amour de la Nation tchécoslovaque pour la musique. Les instruments de précision et de chirurgie fabriqués en Bohême sont très recherchés.
L'industrie chimique qui, dans tous les Etats du monde, était sous la domination complète de l'industrie chimique allemande, commençait à se rendre presque complètement indépendante de l'influence allemande, grâce à l'activité patriotique et à l'esprit inventif des industriels et des ingénieurs tchèques.
Il faut encore mentionner la fabrication du savon, des bougies, de la vaseline, d'une multitude de crèmes diverses, des cirages et des produits pharmaceutiques. Ceci est très important, car, dans ces différentes branches d'industrie, il faut avoir des ouvriers spécialistes dont dépend la prospérité de l'entreprise.
Les riches gisements de graphite ont donné lieu à la création de fabriques de crayons, industrie qui, longtemps, était le domaine presque exclusif, de deux maisons allemandes : Hardtmuth et Faber, mais qui a trouvé des concurrents très dangereux en ces dernières années dans les industries tchèques du crayon.
L'art d'imprimer les livres et l'art graphique qui, dans le passé, jouissaient d'une grande faveur auprès du public tchèque, ont pris un grand développement au cours du XIXe siècle. Des inventeurs tchèques ont même enrichi par des inventions géniales l'industrie graphique.
Les porcelaines de Karlsbad, de Budweiss (Budëjovice) et de Loket ont une renommée universelle.
Les montagnes frontières de la Bohême renferment un excellent silex qui favorise le développement de la verrerie. Les principales verreries d'où sort le fameux cristal de Bohême se trou-
vent à Novy Svët, dans les montagnes de la éumava, dans les montagnes de Luzice et au bord de la Sâzava. Les usines de la ville de Jablonec se sont spécialisées dans la fabrication de pierres et de perles fausses en verre, qui sont expédiées en Afrique.
Prague est devenue le centre de l'industrie du cuir et de la fabrication des gants. La fabrication de la chaussure est très développée en Bohême et en Moravie.
En Moravie, il y a plusieurs fabriques de bois tourné, ainsi qu'à Vsetin et à Bystfice. Leurs produits sont exportés en Russie, dans les colonies britanniques et même dans le monde entier.
Une industrie aussi développée ne pourrait se passer de voies de communication très nombreuses. En 1911, il y avait :
en Bohême 6.832 kilomètres; en Moravie 2.141 en Silésie 674
Soit 9.647 kilomètres de voies ferrées, ce qui repré-
sente 48 % des voies ferrées de l'Autriche.
A côté des chemins de fer, un système très développé de toutes sortes de voies facilitait 1 e développement industriel du pays. Il y avait en Bohême, en 1910, 32.732 kilomètres de routes et 1.431 kilomètres de voies fluviales, ce qui met la Bohême au second rang, tout de suite après la Galicie.
Le développement industriel de la Bohême était si grand que ce pays qui, il y a cinquante ans, était encore un pays principalement agricole, est devenu maintenant un pays industriel, car 41,08 % de sa population s'adonne à l'industrie et 32,29 % s'occupe de la culture du sol.
Une des merveilles de la résurrection nationale et économique de la Nation tchécoslovaque eet sûrement le développement de la finance tchécoslovaque. Il y a cinquante ans, toute la finance était encore aux mains des Allemands, il n'y avait pas une seule banque tchèque; aujourd'hui» l'état de la finance tchèque est à peu près le suivant:
Nous possédons 13 grandes branques commerciales, parmi lesquelles la première place appartient à la Zivnostenskâ Banka, dont le capital s'élève à 100 millions de couronnes et dont les succursales, au nombre de 21, se trouvent non seulement dans toutes les villes de quelque importance des Pays tchécoslovaques, mais aussi à Vienne, à Trieste, à Cracovie, à Lvov et à Belgrade. Une autre banque commerciale très importante est la Banque de crédit
de Prague, avec un capital de 30 millions de couronnes, qui opère surtout en Galicie, en Serbie et en Bulgarie. A côté de ces banques commerciales, nous avons encore trois banques d'émission, à savoir : la Banque du Royaume de Bohême, la Banque des Hypothèques de Bohême et la Banque des Hypothèques de Moravie. La Banque du Royaume de Bohême a fait, en 1914, pour 636 millions de couronnes d'émission ; elle a escompté pour 400 millions de traites, et son chiffre d'affaires a atteint 782 millions de couronnes; elle est, en quelque sorte, le banquier des autres banques commerciales tchèques. En 1917 fut fondée l'Union des Banques Tchèques, où sont groupées 12 banques, dont les dépôts s'élevaient, en juillet 1917, à 1.084.535.291 couronnes.
En 1916, la Zivnostenskd Banka, de concert avec la Banque Agraire et le Crédit Foncier, ont fondé une Association Générale des intérêts économiques communaux. Cette association entretient 14 grandes fabriques ou compagnies d'assurances, en outre 5 banques en Hongrie et dans les Pays Yougoslaves et 3 sucreries. Les bénéfices étaient, en 1916, de 7.283.718 couronnes.
La table ci-dessous illustre bien la force économique de nos grandes banques. (D'après les statistiques de 1917):
Dép. en
Capital en
Nombre 1
millions
Dividende
Bénéfices
de