DOCUMENTS HISTORIQUES
Déclaration d'indépendance
de la nation tchécoslovaque par
son gouvernement provisoire.
Au grave moment où les Hohenzollern offrent la paix en vue de mettre fin à la victorieuse avance des armées alliées et d'empêcher le démembrement de l'Autriche-Hongrie et de la Turquie et où les Habsbourg promettent la fédéralisation de leur empire et l'autonomie des nationalités mécontentes soumises à leur gouvernement, nous, Conseil National Tchécoslovaque, reconnu par les Alliés et par le Gouvernement américain comme gouvernement provisoire de l'État et de la Nation tchécoslovaque, en complet accord avec la déclaration faite à Prague le 6 janvier 1918 par les députés tchèques, et comprenant que cette fédéralisation et surtout cette autonomie ne signifient rien sous la dynastie des Habsbourg, nous déclarons par cet acte notre indépendance.
Nous le faisons parce que nous considérons qu'aucun peuple ne saurait être contraint à vivre sous une souveraineté qu'il ne reconnaît pas, et parce que nous savons et sommes convaincus que notre nation ne peut se développer librement dans la pseudo-fédération des Habsbourg, qui n'est qu'une nouvelle forme de l'oppression dénationalisatrice sous laquelle nous avons souffert pendant les trois siècles passés. Nous considérons que la liberté est la première des conditions essentielles d'une fédéralisation et nous croyons que les nations libres de l'Europe centrale et orientale pourront facilement se fédérer si elles le jugent nécessaire.
Nous faisons cette déclaration en nous basant sur nos droits historiques et naturels. Depuis le VIT siècle nous formions un État indépendant, et c'est comme État indépendant comprenant la Bohême, la Moravie et la Silésie, qu'en 1526 nous nous sommes joints à l'Autriche et à la Hongrie pour constituer une union défensive contre le danger turc. En nous confédérant ainsi, nous n'avons jamais aliéné volontairement nos droits d'État indépendant. Les Habsbourg ont rompu leur lien avec notre nation en transgressant illégalement nos droits et en violant la constitution de notre État qu'ils avaient juré de respecter, nous refusons donc de continuer à faire partie de l'Autriche-Hongrie sous quelque forme que ce soit. Nous revendiquons le droit pour la Bohême d'être réunie à nos frères slovaques de la Slovaquie, partie de notre État national qui a plus tard été arrachée à notre corps national et il y a cinquante ans incorporé à l'État hongrois des Magyars qui, par leur indicible violence et la rude oppression des nationalités qui leur étaient soumises, ont perdu tout droit moral et humain à gouverner d'autres qu'eux-mêmes.
Le monde connaît l'histoire de notre lutte contre l'oppression des Habsbourg, intensifiée et systématisée par le compromis du dualisme austro-hongrois de 1867; ce dualisme n'est pas autre chose qu'une organisation éhontée de la force brutale et qu'une exploitation de la majorité par une minorité; c'est une conspiration des Allemands et des Magyars contre notre propre nation et les nations slaves et latines de la Monarchie. Le monde connaît la justice de nos revendications que les Habsbourg eux-mêmes n'ont pas osé nier. François-Joseph a reconnu en plusieurs occasions, et d'une façon solennelle, les droits souverains de notre nation. Les Allemands et les Magyars se sont opposés à cette reconnaissance, et l'Autriche-Hongrie, s'inclinant devant les pangermanistes, est devenu une colonie de l'Allemagne et, comme avant-garde de celle-ci
en Orient, a provoqué le dernier conflit balkanique, aussi bien que la présente guerre universelle, commencée par les Habsbourg seuls, sans l'assentiment des représentants du peuple.
Nous ne pouvons et nous ne voulons pas continuer à vivre sous la domination directe ou indirecte des violateurs de la Belgique, de la France et de la Serbie, de ceux qui voulaient se faire les meurtriers de la Russie et de la Roumanie, des meurtriers de dizaines, de milliers de civils et de soldats de notre sang et des complices des innombrables et indicibles crimes commis au cours de cette guerre contre l'humanité par deux dynasties dégénérées et irresponsables. Nous ne voulons plus faire partie d'un État dont rien ne justifie l'existence et qui, refusant d'accepter les principes essentiels d'une réorganisation du monde moderne, reste une structure politique purement artificielle et immorale, laquelle retarde tout progrès démocratique et social. La dynastie des Habsbourg, accablée par un immense héritage d'erreurs et de crimes, est une menace perpétuelle pour la paix du monde et nous considérons comme un devoir envers l'humanité et la civilisation d'aider à assurer sa chute et sa destruction. Nous repoussons l'assertion sacrilège selon laquelle le pouvoir des Habsbourg et des Hohenzolîern est d'origine divine, nous refusons de reconnaître les droits divins des rois. Notre nation avait, de sa propre et libre volonté, appelé par élection les Habsbourg au trône de Bohême et, en vertu du même droit, elle les dépose aujourd'hui. Nous déclarons ici la dynastie des Habsbourg indigne de gouverner notre nation et nous lui dénions toute prétention à régner sur le pays tchécoslovaque que nous déclarons ici maintenant devoir former désormais un peuple, une nation libre et indépendante.
Nous acceptons l'idéal de la démocratie moderne, et nous y adhérons, car il a été pendant des siècles
l'idéal de notre nation. Nous acceptons les principes américains tels qu'ils ont été exposés par le Président Wilson, principes proclamant l'humanité libérée, l'égalité réelle des nations et établissant que les gouvernements ne puisent leur juste pouvoir que dans l'assentiment des gouvernés. Nous, nation de Comenius, ne pouvons qu'accepter ces principes exprimés dans la déclaration d'Indépendance de l'Amérique, les principes de Lincoln et de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. C'est pour ces principes que notre nation a versé son sang pendant les mémorables guerres hussites, il y a cinq cents ans; c'est pour ces mêmes principes qu'à côté des Alliés, notre nation verse son sang aujourd'hui en Russie, en Italie et en France.
Nous n'exposerons que les grandes lignes, la constitution de la nation tchécoslovaque, la décision définitive quant à la constitution elle-même étant du ressort des représentants légalement élus du peuple libéré et uni. L'État tchécoslovaque sera une République. S'efforçant de rester constamment dans la voie du progrès, il assurera la plus complète liberté de conscience, la liberté de la science, de la littérature, de l'art, de la parole et de la presse, et le droit de réunion et de pétition. L'Église sera séparée de l'État. Notre démocratie reposera sur le suffrage universel. Politiquement, socialement et intellectuellement, tous les hommes seront placés sur le pied d'égalité. Les droits de la minorité seront sauvegardés par la représentation proportionnelle. Les minorités nationales jouiront de droits égaux. Le gouvernement sera de forme parlementaire et reconnaîtra les principes d'initiative et de référendum. L'armée permanente sera remplacée par une milice. La nation tchécoslovaque accomplira des réformes sociales et économiques d'une grande portée. Les grandes propriétés seront morcelées pour favoriser la colonisation de la patrie. Les titres de noblesse seront abolis. Notre na-
tion endossera sa part de la dette publique contractée par l'Autriche-Hongrie avant la guerre. Quant aux dettes causées par la guerre, nous les laissons à ceux qui en ont la responsabilité. Dans sa politique étrangère, la nation tchécoslovaque acceptera sa part entière de responsabilité dans la réorganisation de l'Europe orientale. Elle accepte entièrement le droit démocratique et social des nationalités et souscrit à la doctrine selon laquelle tout accord et traité doit être conclu ouvertement et franchement en dehors de toute diplomatie secrète. Notre constitution établira un gouvernement national juste et efficace qui exclura tout privilège particulier et interdira toute législation de classe. La démocratie a défait l'autocratie théocratique; le militarisme est vaincu; la démocratie est victorieuse. L'humanité sera réorganisée sur les bases de la démocratie. La force des ténèbres a servi à la victoire de la lumière. Ce à quoi aspirait longtemps l'humanité se réalise.
Nous croyons en la démocratie, nous croyons dans la liberté, dans la liberté pour toujours !
Paris, le 18 octobre 1918.
Professeur Thomas G. Masaryk, Président du Conseil et Ministre des Finances.
Général Dr Milan Stefânik, Ministre de la Guerre.
Dr Edouard Benes, Ministre des Affaires étrangères et de l'Intérieur.
Déclaration solennelle
de la délégation
du Conseil National de Prague.
Les députés tchécoslovaques et les délégués du Conseil National de Prague, réunis le 30 octobre 1918, à Genève, en présence de M. Edouard Benes, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement provisoire des Pays Tchécoslovaques, déclarent solennellement au nom de la nation tchécoslovaque :
1 ° Nous rappelant, une fois de plus, les grandes manifestations de la volonté du peuple tchécoslovaque du 6 janvier 1918 et le serment solennel du 13 avril 1918, où le peuple tchécoslovaque a témoigné, d'une manière claire et précise de sa décision définitive de se constituer en un État indépendant absolument souverain dans les limites historiques de ses pays (Bohême, Moravie et Silésie autrichienne unies à la Slovaquie) , nous approuvons Intégralement la politique et toute Faction militaire et diplomatique du Conseil National tchécoslovaque transformé en gouvernement provisoire des Pays tchécoslovaques, siégeant actuellement à Paris, ainsi que tous les engagements pris par lui, au nom de notre nation, vis-à-vis des États alliés et associés.
Nous lui exprimons en même temps toute notre reconnaissance pour les grands services qu'il a rendus à la Nation.
2° Nous déclarons en outre que la nation tchécoslovaque est décidée à défendre par tous les moyens ce programme et qu'elle a définitivement rompu tous les liens avec Vienne et avec Budapest. Elle ne cessera pas la lutte avant d'avoir reconquis intégralement la liberté pour ses quatre pays historiques.
La paix qui n' assurerait pas la réalisation de ce programme ne serait pas durable, car la nation tché-
coslovaque est unanime, dans ce cas, à poursuivre la lutte à outrance pour se délivrer du joug austro-hongrois et l'Europe tout entière se trouverait alors constamment menacée du même danger, qui a fait déchaîner la guerre et les bouleversements sociaux actuels.
3° Les représentants de la nation tchécoslovaque déclarent en outre d'une manière absolument catégorique qu'aucun lien n'existe et n'existera plus jamais entre la nation et la dynastie des Habsbourg.
4 ° La Conférence de la Paix, qui aura à constituer un régime politique nouveau dans le monde tout entier, donnera l'occasion à la nation tchécoslovaque d'aider à élaborer dans l'Europe centrale, en parfaite harmonie avec les nations alliées et associées qui ont tant collaboré à la libération de notre peuple, le régime politique qui assurera la paix juste et durable pour l'Europe tout entière. Notre nation restera à jamais reconnaissante à tous les États alliés et associés.
Pouvant, pour la première fois, après quatre ans d'une guerre terrible, passer quelques instants sur le territoire d'un pays neutre et en contact plus direct avec les États dont la nation tchécoslovaque est aujourd'hui l'alliée, les députés tchécoslovaques et les délégués du Conseil National de Prague font connaître cette décision solennelle à tous les Pays alliés et au Gouvernement des États-Unis, invoquant le grand principe de la justice et de la démocratie moderne qu'est le droit des peuples à disposer de leur propre sort, et attirent leur attention sur la nécessité absolue de constituer un régime politique nouveau dans l'Europe Centrale, pour priver, à tout jamais, les Allemands et les Magyars, de la possibilité de recommencer leur ancienne politique, qui a déchaîné sur l'Europe la catastrophe actuelle.
Fait à Genève, le 31 octobre 1918.
Karel Kramâr S. Habermann Antonin Kalina
Vaclav Klofâc Frant. Stanëk
Reconnaissance
du Gouvernement National
des Pays Tchécoslovaques.
M. Pichon a envoyé à M. Benes, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement des Pays tchécoslovaques, la lettre suivante:
Monsieur le Ministre,
Par une dépêche en date du 14 de ce mois, vous avez bien voulu me faire connaître que, par décision du 26 septembre dernier, le Conseil National, agissant en vertu des conventions signées avec les Gouvernements alliés et en plein accord avec les chefs politiques demeurés dans les Pays tchécoslovaques, s'est constitué en Gouvernement provisoire et a établi jusqu'à nouvel ordre son siège à Paris.
Vous ajoutez que, le 2 octobre 1918, le député Stanëk, président de l'Union tchèque au Parlement de Vienne, a annoncé solennellement que le Conseil National tchécoslovaque de Paris est appelé comme organe suprême des armées tchécoslovaques à représenter la Nation Tchéco-Slovaque devant les Alliés à la Conférence de la Paix; que le 9 du même mois, M. le député Zahradnîk parlant au nom de la même union, a annoncé que les Tchécoslovaques quittent définitivement le Parlement de Vienne, rompant ainsi à jamais tout lien avec l'Autriche-Hongrie.
S'appuyant sur la décision de la Nation et de ses Armées, le Gouvernement provisoire national assume désormais la direction des destinées politiques des Pays tchèques et slovaques et comme tel entre officiellement en rapport avec les Alliés.
M. T.-G. Masaryk exercera les fonctions de Président du Gouvernement en même temps que celles de
Président du Conseil des Ministres et de Ministre des Finances; vous-même prenez le portefeuille des Affaires étrangères et celui de l'Intérieur; M. Milan Stefânik celui de la Guerre. Des chargés d'affaires seront accrédités auprès des Gouvernements alliés.
J'ai l'honneur de vous accuser réception de cette communication.
Les sympathies de la France pour les Tchécoslovaques ne datent point d'aujourd'hui et n'ont pas besoin d'être affirmées. Tous les peuples libres et la France la première, ont admiré comme ils le méritaient, le patriotisme, la vaillance et l'esprit de sacrifice de la Nation et des Armées tchécoslovaques.
Le Gouvernement de la République a été heureux de confirmer, par l'accord. du 28 juin précédent, concernant les droits à l'indépendance de la Nation Tchécoslovaque et la reconnaissance du Conseil National comme Gouvernement de fait et, par là, de témoigner de l'admiration et de la sympathie qu'il porte à une nation illustre qui renaît après avoir subi sans jamais faiblir des siècles d'oppression.
C'est avec un sentiment de profonde satisfaction qu'au nom du Gouvernement de la République, je reconnais officiellement le Gouvernement National provisoire des Pays tchécoslovaques. La nation que vous représentez verra dans cet acte une glorieuse manifestation de la victoire que les soldats français, luttant avec leurs camarades tchécoslovaques et alliés, arrachent définitivement aux armées des Empires germaniques.
Veuillez aggréer, Monsieur le Ministre, les assurances de ma haute considération.
S. PlCHON.
Paris, le 15 octobre 1918.
Reconnaissance
du Gouvernement tchécoslovaque
par l'Italie.
Rome, 24 octobre 1918.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur d'accuser réception de la note en date du 14 courant par laquelle vous avez bien voulu me faire connaître la constitution du Gouvernement tchécoslovaque provisoire. Par votre note du 15 courant vous avez bien voulu m'informcr de la décision de nommer un représentant diplomatique à Rome. Je vous remercie de ces communications et j'ai l'honneur de vous informer que le Gouvernement Royal reconnaît officiellement le Gouvernement National tchécoslovaque provisoire-
En cette heureuse circonstance, je tiens à vous réitérer les expressions de la vive sympathie et de l'admiration avec laquelle le Gouvernement Royal et la Nation Italienne ont suivi les efforts et les sacrifices des Tchécoslovaques pour atteindre leur but suprême: la libération de l'oppression étrangère et l'indépendance. L'Italie dont l'indépendance nationale ne fut conquise qu'au prix de longs sacrifices, est bien en mesure d'apprécier les souffrances et les nobles aspirations du peuple tchécoslovaque. Les événements historiques qui se déroulent actuellement ont amené nos deux Nations à lutter ensemble contre le même ennemi commun, l'Italie pour l'accomplissement de son unité nationale, les Tchécoslovaques pour conquérir leur existence d'État indépendant. La destinée de nos deux peuples a consacré par la fraternité des armes des liens d'une amitié inébranlable, basée sur un idéal commun -et sur des intérêts politiques et économiques communs
qui rendront toujours plus facile la tâche que les deux Gouvernements se proposent de poursuivre dans la voie du progrès et de la justice internationale.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, les assurances de ma très haute considération.