‹ La Nation tchèque (volume 2)Chapitre 20 sur 47 · WASHINGTON · texte numérisé non relu

WASHINGTON

Veuillez, Excellence, nous permettre de vous adresser nos plus vives félicitations à l'occasion de la réponse de l'illustre Président Wilson, au Gouvernement austro-hongrois, laquelle assure l'indépendance de la noble nation tchécoslovaque, en même temps qu'elle garantit aux Yougoslaves la réalisation de leurs plus justes aspirations.

Au nom des organisations monténégrines pour l'union nationale, le Comité monténégrin, qui est votre admirateur, salue respectueusement en vous le premier représentant de la noble nation sœur. Il se souvient, avec une profonde reconnaissance, que vous avez autrefois élevé votre puissante voix en faveur du mouvement libéral au Monténégro, et contre un régime arbitraire, et il est convaincu que vous défendrez, en toute occasion, la justice, le droit, et les vrais intérêts du peuple des Serbes, Croates et Slovènes, contre n'importe quelles visées égoïstes et personnelles.

André Radovitch, Président du Comité Monténégrin pour l'Union nationale, ancien Président du Conseil du Monténégro.

Félicitations du Comité Italo-Tchécoslovaque.

M. Ed. Benes, ministre des Affaires étrangères, a reçu du Bureau du Comité italien pour l'indépendance tchécoslovaque, le télégramme suivant :

« Le Conseil Exécutif du Comité italien pour l'indépendance tchécoslovaque envoie son salut sincère et ses meilleurs vœux au Gouvernement de la noble nation tchécoslovaque alliée qui, par l'héroïque ténacité de ses chefs, par le courage de son peuple et la vaillance de ses combattants, a triomphalement réalisé ses hautes destinées.

Le président :

Prince de Scalea, député.

Les vice-présidents : Le secrétaire général :

Fano, sénateur; Spada.

Mondello Scodnik, député, Les secrétaires :

Dadone, Manfroni, Pedace.

Félicitations de la « Démocrazla sociale irredente ».

La « Democrazia sociale irredente » a adressé de Milan le 21 octobre dernier la dépêche suivante à M. Ed. Benes, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement tchécoslovaque:

« Au moment où le Conseil National Tchécoslovaque se constitue en gouvernement et vous confie le portefeuille des Affaires étrangères, nous rappelant les luttes et les espérances communes de ces dernières années, nous vous adressons, à vous et à vos amis et collaborateurs, au nom de la classe ouvrière irredente, notre cordial salut.

Pour la « Democrazia sociale irredente » : Signé: Derosa Ernesto, secrétaire.

Cercle international des étudiants.

Le 4 novembre eut lieu à Paris (16, rue de la Sorbonne) une réunion des représentants des étudiants français et étrangers, au cours de laquelle a été fondé le Cercle International des Étudiants et Étudiantes des Nations Alliées et Amies de la France- Ce cercle s'est donné pour but de créer ou de resserrer les liens intellectuels entre la jeunesse universitaire des nations qui ont combattu aux côtés de la France ou au moins ont montré leurs sympathies à la France pendant la terrible guerre qu'elle a si glorieusement soutenue pendant plus de quatre ans contre la formidable coalition germanique.

Les représentants des étudiants présents à la séance voulant témoigner leur grande sympathie à la nation tchécoslovaque ont élu à l'unanimité pour président provisoire du Cercle, M. Vratislav Trcka. Trois autres vice-présidents appartiennent aux États-Unis, à la Roumanie et à l'Amérique du Sud. Le Congrès qui se réunira prochainement sera chargé de la ratification des élections.

Un ordre du jour du Parti Radical.

A sa dernière assemblée générale, la Fédération radicale et radicale-socialiste de la Seine a voté l'ordre du jour suivant, présenté par son vice-président, M. Louis Ripault:

« La Fédération radicale et radicale-socialiste de la Seine adresse au Gouvernement provisoire de l'État tchécoslovaque l'hommage de sa vive sympathie et de sa reconnaissance pour la belle lutte entreprise par lui pour le triomphe du droit et de la liberté des peuples.

« Elle salue, du plus profond de son cœur la République tchécoslovaque. »

Ajoutons que le parti radical et radical-socialiste a récemment publié, en une brochure savamment présentée par M. Louis Ripault, les discours prononcés par les délégués polonais, tchécoslovaques, yougoslaves et roumains, lors de leur réception par le Comité Exécutif du parti. C'est là une nouvelle preuve de la profonde sympathie qu'éprouve pour la cause des nations opprimées ce grand parti français.

Bohemian Grammar.

La « Bohemian Literary Society » de Chicago, 111- (2315 S. Ridgeway avenue) vient d'éditer un livre d'une grande actualité, la « Bohemian Grammar » de J. V. Nigrin. Ce livre a été bien accueilli par les savants des États-Unis. M. Léo Wiener, professeur de langues slaves à l'Université Harward, dit, à propos de ce livre: « En dehors de la Simplified Russian Method de Boudor, la vôtre est le meilleur livre de textes slaves paru jusqu'ici. » Nous recommandons cet ouvrage à nos lecteurs et amis.

Le maire de Vienne demande des vivres au Gouvernement Tchécoslovaque.

Le maire de Vienne, le Dr Weisskirchner, a prié le vice-président du Reichsrat défunt, le député tchécoslovaque Tusar, de transmettre au gouvernement tchécoslovaque la demande d'entrer avec la ville de Vienne en négociations pour la livraison de vivres, soulignant que les nombreux Tchécoslovaques de Vienne souffrent également de la crise alimentaire. Tusar promit de le faire à la condition toutefois que toute immixtion du gouvernement autrichien dans les négociations devait être exclue. »

Il y a, en effet, un demi-million de Tchécoslovaques à Vienne. Mais jusqu'ici M. Weisskirchner ne se rappelait leur existence que pour fermer brutalement leurs écoles et leurs théâtres, et il se plaisait à souligner le « caractère allemand » de Vienne.

Le Gérant : l. mathiec.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Martin, Paris.

Revue mensuelle

4e ANNÉE. 15 DEC. 1918-1°' JANV. 1919 N08 12-13.

Ouverture de l'Assemblée

Nationale Tchécoslovaque.

Le 14 novembre 1918, à 11 heures 40 minâtes, le Docteur Kramâf, Président du Comité National, entra dans la salle de l'ancienne Diète du Royaume de Bohême et ouvrit V Assemblée Nationale par ce discours:

Messieurs,

Sur l'ordre du Comité National j'ouvre l'Assemblée Nationale. Nous sommes tous remplis de joie et de fierté en songeant à tout ce que notre nation a fait au cours de cette terrible guerre. Elle savait et croyait, depuis le premier moment, qu'elle obtiendrait sa liberté et son indépendance. (Applaudissements.) Le héros de cette guerre, c'est notre nation tchécoslovaque. Elle ne s'est laissé ni gagner par des promesses ni intimider par des menaces. Sans aucune compromission elle a conduit la politique tchèque à la victoire. Il n'y avait jamais eu une union plus complète de toutes les classes de la nation tchèque. Et cette volonté inébranlable de la nation a été la baguette magique qui excitait nos héros de l'armée tchécoslovaque à accomplir des actions d'un

héroïsme sans pareil, devant lequel le monde entier s'inclinait dans une profonde admiration. Ils marchaient gaiement au combat, quoiqu'ils eussent su ce qui les attendait; ils ne craignaient pas la potence qui se dressait devant eux au cas où ils seraient tombés entre les mains de leurs oppresseurs qu'ils haïssaient de toute leur âme pour tout ce que la nation avait dû souffrir à cause d'eux. Ils marchaient vers le supplice sans faiblesse, héroïquement, en pensant à leur patrie chérie qu'ils voyaient déjà libre et heureuse. Combien heureuse est la nation tchécoslovaque d'avoir eu, dans ces moments historiques, tant de héros! Devant tous ceux qui ont donné leur vie pour la liberté de la Patrie nous nous inclinons profondément. (L'Assemblée se lève et acclame les grands morts) A tous nos héros qui nous sont restés, nous envoyons d'ici notre salut chaleureux, notre admiration sans borne et la reconnaissance infinie de la nation. (Applaudissements) Je peux déclarer que le souci de secourir les veuves et les orphelins de ceux qui ont donné leur vie pour la Patrie sera un des soucis principaux de l'État tchécoslovaque enfin libéré. (Applaudissements) Mais non seulement par leur héroïsme, mais aussi par leur force morale, leur magnifique discipline sokole et leur esprit, nos soldats nous étaient un exemple radieux. Ce sont eux qui nous ont donné cet exemple de l'amour productif pour la Patrie et nous espérons que, une fois au milieu de nous, ils resteront pour nous un modèle de discipline librement consentie d'esprit de sacrifice pour le bien de la Nation et de véritable amour de la fraternité.

Du plus profond de nos âmes, nous remercions tous ceux qui ont conduit notre Nation ! Nous envoyons nos salutations chaleureuses à M. Thomas Masaryk qui, comme je l'espère, sera le premier président de la République tchécoslovaque. (Longues

acclamations, l'Assemblée se lève.) Nous lui envoyons nos remerciements cordiaux pour tout ce qu'il a fait pour notre indépendance; nous le remercions pour tout ce qu'il a su si admirablement accomplir.

Nous remercions aussi notre ministre des Affaires étrangères, M. Benes (Longues acclamations, rassemblée se lève) qui a si admirablement lutté pour notre indépendance.

Nous remercions notre ministre de la Guerre, ••M. ètefânik (Longues acclamations, l'Assemblée se lève) qui a montré un si grand talent d'organisation pour notre armée et tous leurs collaborateurs qui ont montré qu'un Tchécoslovaque, lorsque l'on donne libre cours à son activité, est capable d'accomplir le devoir le plus difficile (Applaudissements)

Nous ne nous sommes pas montrés petits dans ces moments historiques, et si notre admirable ami M. Georges Clemenceau (Vifs applaudissements) nous dit que nous nous sommes conduits comme un grand peuple, nous pouvons vraiment nous départir pour l'instant de notre modestie et nous pouvons avec fierté attendre le jugement de l'histoire qui constatera la façon dont s'est conduit le peuple tchécoslovaque au moment des plus grandes épreuves (Applaudissements) .

Dans cette salle retentit en 1871 la seule protestatation d'une Assemblée législative en faveur de la France meurtrie. Et c'est de cette même salle- que nous envoyons aujourd'hui notre salut le plus chaleureux à la France heureuse et victorieuse. (Acclamations prolongées, toute l'Assemblée se lève). Si nous avons ici même en 1871, après Sedan, protesté contre la séparation de l'Alsace-Lorraine, aujourd'hui, de tout notre cœur, nous saluons cette même Alsace-Lorraine, revenant à la belle et magnifique

France que nous n'avons pas cessé d'aimer pendant qu'elle était vaincue et opprimée. (Acclamations prolongées.)

Nous remercions de toute notre âme la grande nation britannique (Acclamations prolongées, toute V Assemblée se lève) pour tout son héroïsme et les sacrifices sans exemple qu'elle a faits pour libérer l'humanité de la lourde oppression du militarisme prussien.

Avec la reconnaissance la plus profonde nous nous souvenons des États-Unis d'Amérique du Nord (Acclamations prolongées, toute l'Assemblée se lève) qui ont donné au monde l'exemple radieux de l'idéalisme le plus pur, quand ils entraient dans une terrible lutte, lutte mondiale, sans avoir des ambitions politiques, mais seulement pour aider à la victoire du droit, de la justice et de la véritable liberté démocratique (Longues acclamations) . La Nation tchécoslovaque se souviendra toujours avec une reconnaissance éternelle du nom du président Woodrow Wilson (Acclamations prolongées, toute l'Assemblée se lève) y qui a toujours su trouver pour tout ce qu'il y a de plus pur et de plus idéaliste dans les âmes des citoyens libres des États-Unis, une expression admirable. (Acclamations).

Nous remercions l'Italie (Acclamations prolongées, toute V Assemblée se lève), nous remercions la grande martyre qu'a été la Belgique (Acclamations prolongées, toute V Assemblée se lève), et de même nos amis Roumains et tous les autres Alliés (Acclamations prolongées, toute V Assemblée se lève). Nous les remercions tous pour le sang qu'ils ont versé pour le meilleur avenir de l'humanité (Acclamations prolongées).

Dans cette heure mémorable, nous pensons à nos frères yougoslaves (Acclamations prolongées, toute

l'Assemblée se lève) unis à nous par des liens indestructibles d'une souffrance commune et de devoirs communs pour l'avenir.

Nous envoyons à l'héroïque Serbie, à nos frères Croates et Slovènes, qui vont tous vivre unis et heureux dans une Yougoslavie libérée, notre salut chaleureux, fraternel. (Longues acclamations, toute l'Assemblée se lève).

Nous voulons avoir des rapports de vraie fraternité avec tous les peuples slaves et surtout avec les Polonais dont nous saluons sincèrement la libération. (Acclamations prolongées, toute l'Assemblée se lève.)

Notre ferme volonté est que la République tchécoslovaque soit un pays de vraie liberté où personne ne sera opprimé ni politiquement, ni socialement, ni nationalement (Applaudissements) . Fidèles à notre passé et à nos traditions démocratiques, nous ne voulons nullement opprimer nos compatriotes allemands ni au point de vue de la culture générale, ni au point de vue de la langue, à la condition naturelment que nos compatriotes allemands reconnaissent loyalement notre État. Nous tenons fermement à ce que l'union des pays tchécoslovaques sanctionnée par une histoire plusieurs fois séculaire, reste inviolable. Nous n'abandonnerons à aucun prix notre union avec nos frères Slovaques (Applaudissements, l'Assemblée se lève) qui forment avec nous une seule nation.

Je peux déclarer ici, au nom du premier Gouvernement de la République tchécoslovaque, que le peuple allemand qui réside dans les limites de notre État n'a rien à craindre quant à son développement national. (Approbations). Notre État sera naturellement tchécoslovaque, car nous l'avons acquis tel au prix de notre sang. Mais nous mettrons notre fierté à ce que chez nous, tous ceux qui ne sont pas des Tchéco-

slovaques, ne se sentent ni opprimés, ni privés de liberté. Nous nous sentons intérieurement assez forts pour que — sans opprimer les autres, nous fiant uniquement à notre propre force — nous comptions sur l'amour dévoué de tous envers la nation. Nous avons combattu, nous avons souffert pour toute la nation, et par conséquent pour les centaines de mille hommes de nos minorités, qui, dans de terribles conditions d'oppression, ont conservé leur nationalité tchécoslovaque... Et ce n'est pas uniquement à cause de notre droit historique, mais aussi à cause du droit de nos minorités à une libre vie nationale que nous ne permettrons jamais le démembrement de nos pays tchécoslovaques.

C'est justement dans cette salle que nous pouvons nous le mieux rappeler cette lutte acharnée pendant laquelle nous étions obligés de nous battre pour chaque parcelle de droit. Aujourd'hui enfin nous saluons ici notre propre État tchécoslovaque libre et indépendant. (Acclamations.)

Aujourd'hui le monde nous regarde avec sympathie; d'autant plus grands sont nos devoirs actuellement. Montrons donc que non seulement nous savons conquérir notre liberté, mais que nous savons aussi la conserver et que notre nation sait être réellement libre et digne de son grand passé, de ses traditions et de ses souffrances (Acclamations). Nous sommes libres et indépendants, les lourdes entraves de l'oppression autrichienne et magyare sont tombées, il nous faut montrer ce dont le peuple tchécoslovaque libre est capable. Je crois et j'espère que nous le montrerons. (Acclamations, l'Assemblée se lève). Tous les liens qui nous rattachaient à la dynastie des Habsbourg-Lorraine sont rompus; les traités de 1526 et la Pragmatique Sanction n'existent plus. La dynastie des Habsbourg-Lorraine â perdu tous ses droits au trône de la Bohême et nous déclarons que

notre État tchécoslovaque devient une Libre République (Acclamations prolongées, l'Assemblée se lève) .

Pour compléter tout ceci, je vous prie, Messieurs, de bien vouloir élire comme premier Président de la République Tchécoslovaque M. Thomas Masaryk (L'Assemblée se lève et éclate en de frénétiques acclamations).

Je constate donc que le Docteur Thomas G. Masaryk est élu à l'unanimité Président de la République Tchécoslovaque. (Les frénétiques acclamations recommencent).

Les Magyars contre la liberté des nations.

Le monde entier comprend nettement aujourd'hui que le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, appliqué consciencieusement et sans réserve à toutes les nations de l'Autriche-Hongrie, ne pouvait avoir d'autre résultat que la dislocation de l'Empire d'Autriche et du royaume de Hongrie, ainsi que la constitution sur leur territoire des nouveaux États nationaux. Cela apparaît aussi clairement aux Allemands d'Autriche et d'Allemagne. Une seule nation ne peut, ou plutôt ne veut pas admettre ce résultat; ce sont les Magyars.

Les Slovaques, les Roumains et les Yougoslaves, en vertu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ont déjà décidé de leur sort. Les Magyars cependant cherchent, de toute leur énergie, à les empêcher d'exécuter leur décision, de séparer leur pays des territoires occupés par les Magyars, pour s'unir en un même État avec leurs frères de race et pour commencer avec eux une nouvelle vie libre dans l'État tchécoslovaue, l'État roumain et l'État yougoslave.

Les Magyars ne sont même pas les gouvernants du « royaume féodal de Hongrie » . Ce sont, comme ils se dénomment eux-mêmes, les gouvernants « démocratiques » , le gouvernement « populaire » de la « République populaire » magyare. Rien ne montre mieux que ce fait qu'il n'y a aucune différence essentielle entre Tisza et Karolyi, entre le comte Apponyi et le démocrate radical Jâszi. La seule différence, c'est que les uns pratiquaient, à l'égard des nationalités non magyares, leur politique impérialiste et chauvine sous le couvert de doctrines moins démocratiques que celles des

autres. Rien ne caractérise mieux la fausseté, l'hypocrisie et l'impudence des politiciens magyars actuels que de les voir essayer, au moment où triomphent les principes de Wilson, de priver des nationalités non magyares des droits que ces principes leur reconnaissent, tout en déguisant leurs visées impérialistes, qu'ils recouvrent des nobles doctrines de Wilson et de l'Europe démocratique. Ils ne reculent ni devant la violence à main armée, ni devant le crime pour conserver au moins pendant quelques semaines leur domination sur le peuple slovaque, etc.

Le territoire de la République tchécoslovaque, la Slovaquie, est aujourd'hui le théâtre de combats entre les forces armées de la République tchécoslovaque et celles de la République magyare.

Comment cette lutte a-t-elle éclaté ?

Le 29 octobre, après la constitution du Conseil National magyar, son président, le comte Karolyi, adressait au Conseil National slovaque un télégramme de salutations dans lequel il disait entre autre :

Nous sommes d'avis qu'à toute nation appartient le droit sacré de disposer d'elle-même. Le Conseil National slovaque décidera donc de ce qui convient le mieux au peuple slovaque... Nous souhaitons au Conseil National slovaque, œuvre sage et efficace et au peuple slovaque un avenir beau, heureux et libre.

Le Conseil National slovaque répondit indirectement à ce télégramme en proclamant le lendemain, lors de l'Assemblée Nationale tenue à Saint-Martin de Turiec, l'unité de la Nation tchécoslovaque et la réunion de la Slovaquie aux Pays tchèques pour former un État tchécoslovaque indépendant. Il adressa en outre à Karolyi un télégramme dans lequel il fait ressortir que, désormais, les seules relations entre la Nation tchécoslovaque libre et les Magyars ne pourraient être que d'ordre international.

On aurait pu supposer, si l'on avait eu affaire à des gens francs et sincères, que la question des rapports entre Slovaques et Magyars était résolue en principe et qu'il ne restait plus à régler que quelques détails d'ordre pratique. Il en alla tout autrement. La proclamation du 30 octobre fut accueillie avec un énorme enthousiasme par tout le peuple de la Slovaquie. Les uns après les autres, les fonctionnaires magyars se virent obligés de remettre l'administration des villes et des cantons aux représentants de la Nation tchécoslovaque. Cependant, dans certains endroits, les fonctionnaires magyars et la gendarmerie partirent si rapidement que les représentants tchécoslovaques ne purent pas prendre immédiatement les services administratifs et les services de police. Il en résulta des désordres qui mirent en danger la sécurité des habitants et de leurs biens. Il est naturel que la population de ces villes, ayant conscience d'appartenir à l'État tchécoslovaque, se soit adressée au gouvernement tchécoslovaque pour qu'il envoie des gendarmes ou des troupes rétablir l'ordre et la tranquillité. Le gouvernement tchécoslovaque répondit à cette demande en envoyant, dans les régions troublées de la Slovaquie, des petits détachements de troupes et de gendarmerie. Ces détachements furent reçus avec joie par la population, et leur arrivée suffit généralement pour rétablir l'ordre et la tranquillité.

Le gouvernement magyar cependant n'était pas satisfait de la tournure que prenaient ainsi les choses. Il ne s'était pas représenté sous cette forme l'application à la Slovaquie du droit des peuples à disposer d'euxmêmes. Aussi, lorsqu'il vit que la Slovaquie lui échappait définitivement, recourut-il, pour l'empêcher au moins quelque temps, au procédé magyar habituel : la violence.

Le comte Karolyi eut vite fait d'oublier « le droit sacré » des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il eut vite

oublié que, quelques jours auparavant, il souhaitait au peuple slovaque un « avenir de liberté ». Ce même Karolyi qui, quelque temps auparavant, laissait au Conseil National slovaque le soin de décider « de ce qui convient le mieux au peuple slovaque », déniait à ce Conseil le droit de régler le sort du peuple slovaque, dès lors que ses résolutions ne s'accordaient pas avec les visées impérialistes magyares.

Il va de soi qu'aux yeux du monde, que les Magyars ont toujours mis tant de soin à tromper, le gouvernement magyar devait trouver quelques raisons pour motiver son intervention en Slovaquie. Il prit comme prétexte l'entrée en Slovaquie des détachements de police tchécoslovaque, soutenant qu'elle est contraire à la « neutralité » et qu'elle constitue un attentat contre l'intégrité des territoires de « l'État unitaire magyar », dont, assure Karolyi, la Slovaquie fait partie, encore que le peuple slovaque et les Alliés en aient, depuis longtemps, résolu autrement.

Il est hors de doute que si des détachements tchécoslovaques n'avaient pas été appelés en Slovaquie, le gouvernement magyar aurait trouvé quelque autre prétexte pour envahir la Slovaquie.

Le 1 1 novembre, le gouvernement magyar envoyait contre la Slovaquie des régiments complets de troupes magyares. Depuis lors, les Magyars se livrent, en Slovaquie, à des déprédations dignes d'eux, déprédations dont le monde entier a pu juger les effets en Serbie et en Galicie. Nous nous contenterons de quelques exemples.

A Presbourg, un détachement magyar a mis à sac l'appartement de M. Juriga, député slovaque à l'ancien parlement hongrois et membre de l'Assemblée Nationale de Prague. A Saint-Martin, on a arrêté M. Matû§ Dula, président du Conseil National slovaque et du Groupe des députés slovaques à l'Assemblée Nationale

de Prague. A Kysucké Nové Mësto et en d'autres endroits, les Magyars ont pendu plusieurs chefs politiques slovaques. A Trnava, ils ont mis au pillage l'appartement du patriote slovaque Parâk, etc. On voit de quel prix les malheureuses régions slovaques doivent payer aux soldats magyars l'application du droit de disposer d'elles-mêmes que le président du Conseil magyar leur avait lui-même reconnu. On voit aussi comment les Magyars comprennent, pour les nations non magyares de l'ancienne Hongrie, une « vie heureuse et libre ».

Le gouvernement tchécoslovaque a immédiatement protesté auprès des gouvernements alliés contre l'invasion, par les Magyars, des territoires alliés de la République tchécoslovaque, reconnue par tous les Alliés. Des démarches ont déjà été faites en vue de mettre fin aux agissements des Magyars en Slovaquie et de permettre à tout le peuple tchécoslovaque, jusqu'à la conclusion de la paix définitive, un travail paisible et son développement dans la nouvelle République.

Le gouvernement « populaire » magyar a traité les Roumains comme il avait traité les Slovaques. Usant du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, les Roumains s'étaient résolus à prendre eux-mêmes leur cause en mains et à se séparer absolument des Magyars. Làdessus, le gouvernement magyar envoya aux Roumains son ministre des questions nationales, Oscar Jâszi. Ce « démocrate radical » imagina toutes les raisons possibles pour faire croire aux chefs des nations non magyares que l'avenir de leur peuple était dans une union avec l'État magyar. Ces tentatives ne réussirent pas mieux auprès des Roumains qu'auprès des Slovaques. Après son échec, Jâszi, bien qu'il ne pro-

nonce pas une seule phrase sans y mêler le nom de Wilson, fit écrire dans son journal Vilâg :

« L'impérialisme des chauvins roumains a repoussé la main pacifique de la démocratie magyare. »

Dans ces quelques mots apparaît nettement la façon dont les Magyars interprètent la doctrine de Wilson. Ils ne sauraient admettre que les nationalités non magyares décident de leur sort et du territoire qu'elles habitent, en dehors de l'intervention des Magyars. C'est là ce qu'ils appellent la « démocratie magyare ». Par contre, lorsque des nations, usant de leur droit, veulent se libérer de ceux qui les opprimaient pendant des siècles, les Magyars nomment cela du « chauvinisme impérialiste ».

Il est heureux pour les nations opprimées que le monde démocratique tout entier comprenne et applique ces principes d'une façon tout opposée. Il est heureux aussi que les Magyars, malgré leur faux nez démocratique et républicain, ne trouvent plus aucune créance auprès de ceux qui, au cours de la guerre, ont pu apprendre à les connaître, et surtout auprès des nations qui, si longtemps, étaient liées à eux. L'appel lancé au peuple slovaque par les députés slovaques à l'Assemblée Nationale tchécoslovaque le montre clairement. Les représentant politiques slovaques y répondent aux violences magyares dans les termes suivants :

«Nous assurons au monde que les Magyars n'ont rien appris ni rien oublié. Leurs prétentions à l'intégrité de l'ancienne Hongrie et leur brutalité à l'égard du peuple slovaque ne sont que la mise à exécution du programme impérialiste que Karolyi, président du gouvernement révolutionnaire actuel, exposait, le 16 décembre 1916, devant le parlement hongrois. « Notre but de guerre, disait-il, ne consiste pas en des conquêtes à l'étranger, mais en des conquêtes à l'intérieur. »

S'emparer des Slovaques et de la Slovaquie et les soumettre, tel est le but impérialiste de tout gouvernement magyar...

« Nous avons toujours douté de la sincérité des gouvernements magyars. Nous en doutons encore, lorsque ces gouvernements sont le résultat d'une comédie révolutionnaire, organisée par l'habileté politique traditionnelle des politiciens magyars. Nous n'accordons aucune créance aux Magyars, même les plus démocrates; nous ne leur demandons rien et nous ne voulons plus avoir rien de commun avec eux. »

Ivan Markovic.

Paris, le 5 décembre 1918.

Comment se faisait le recensement dans l'ancienne Autriche.

A chaque recensement de la population, les Slaves de l'an- . cienne Autriche, et spécialement les Tchèques, étaient forcés de protester contre cet acte qui, dans les autres États, s'effectue sans grande difficulté. Le recensement de 1900 livra aux Tchèques plusieurs documents du genre de celui-ci :

MAIRIE DE MOST (Briix) ad N° 952

Most, le 24 Janvier 1901.

M. Charles Cechak,

Représentant de commerce,

à Most 387.

Dans le bulletin de déclaration présenté pour le recensement,

en ce qui vous concerne personnellement la « langue parlée »

est indiquée par le terme « tchèque ».

On est arrivé à la conviction que cette déclaration est inexacte parce que, dans vos relations quotidiennes, vous vous servez de la langue allemande

Vu les termes de l'article 30 des règlements relatifs à l'exécution du recensement, vous êtes sommé de déclarer verbalement devant nos bureaux, dans trois jours, si vous maintenez cette indication.

En même temps, vous êtes informé qu'au cas où vous maintiendriez cette inexacte indication, on serait obligé de vous dénoncer à la préfecture i. r-, conformément aux termes de l'article 30 des règlements relatifs à l'exécution du recensement.

Si la déclaration n'est pas déposée dans les trois jours, on supposera que vous consentez à la rectification de votre langue

parlée qui, au lieu de « tchèque », deviendra « l'allemand », et cette rectification sera, ensuite, effectuée d'office.

Le Maire, Cari von Pohnert.

Il y a encore une foule de formulaires imprimés datant de cette époque, par lesquels les Tchèques étaient punis d'une amende de 40 couronnes parce qu'ils avaient déclaré le tchèque comme leur langue parlée-

Les Tchèques évaluent leurs pertes lors du recensement officiel de 1900 à plus d'un demi million de personnes. Il n'est pas étonnant qu'une tension fiévreuse se soit manifestée avant le recensement de 1910, tension qui a atteint son paroxisme pendant l'exécution du recensement. Dès avant le recensement et surtout pendant le recensement, les Allemands commencèrent à donner congé aux locataires pour forcer les locataires tchèques à émigrer de la commune. La circulaire suivante, qui n'est pas signée, mais qui était adressée aux propriétaires allemands de Jablonec en est une preuve.

Absolument confidentiel.

Monsieur,

Nous avons l'honneur de vous informer que l'orfèvre habitant chez vous, a déclaré le tchèque comme sa langue parlée. Il faut donc supposer que cette personne, étant un Tchèque nationalradical, contribue, dans notre ville de Jablonec sur N., à ce que notre terre natale allemande soit tchéquisée.

Nous ne pouvons croire que dans votre maison la langue parlée soit le tchèque (il ne s'agit pas ici de la langue maternelle ou de la nationalité, mais de la langue dont votre susdit locataire se sert dans ses rapports avec vous et dans votre maison) et nous vous prions de mettre aussitôt en œuvre toute votre influence de patron ou de propriétaire afin que le sus-nommé indique, selon la vérité, dans les listes de recensement, l'allemand comme sa langue parlée-

// ne faut pas perdre de temps. Veuillez faire savoir le résultat àe votre aimable démarche par retour du courrier au bureau du Ortsrat.

On voit, par cette lettre, que l'influence ne se bornait pas aux congés donnés aux locataires, qu'on donnait congé aussi aux ouvriers, qu'on menaçait d'affamer les travailleurs tchèques sans lesquels les mines et les fabriques de la Bohême du Nord ne pourraient pas plus exister que les fermes de la Sumava. Les plus typiques exemples de cette violence se trouvent dans le bassin houillier de Rudohofi, dans les districts de Falknov, Chomutov, Most, Duchcov, Teplice et Ustî, comme le démontre un texte paru dans Y Arbeiter-Zeitung du 7 janvier 1911, que nous citons ici mot à mot.

Absolument confidentiel-

A la Mairie.

Nous avons délibéré à fond avec les commissaires de recensement de toutes les communes sur la manière d'exécuter le recensement, mais l'intervention des autorités dans la manipulation du recensement qui revient uniquement aux communes, et les instructions données aux commissaires de recensement par les autorités, nous forcent à faire remarquer encore ce qui suit :

Dans les instructions officielles, on a recommandé aux commissaires de recensement d'inscrire simplement dans la rubrique « langue usuelle », ce que la partie a déclaré. Mais on sait que les agitateurs tchèques ont engagé tous les Tchèques à ne pas déclarer leur langue parlée, qui ne peut être chez nous que l'allemand, mais leur langue maternelle tchèque. Les commissaires de recensement sont donc légalement obligés de faire remarquer cette inconvenance et d'inscrire purement et simplement la langue parlée.

Il n'est pas nécessaire que le personnel habitant chez le patron (dans les logements des ouvriers et des employés) soit recensé dans le logement, car, selon la loi, il peut être recensé dans le bureau de la direction de l'usine, si le commissaire de recensement ne trouve pas les gens dans leur logement. Le directeur de

l'usine doit les appeler les uns après les 'autres à son bureau et les déclarations doivent être faites en sa présence. Il faut recommander de faire cela partout où les Tchèques sont employés ou travaillent chez dès Allemands. Le commissaire procédera donc au recensement à V heure où ces gens sont au travail.

'Nous prions, en outre, messieurs les maires et les autorités des communes de bien vouloir nous faire savoir, dès le recensement terminé, combien d'habitants allemands du pays et combien d'habitants tchèques ou d'autre langue ont été recensés dans la commune. Cela est de la plus grande importance. Nous élaborons ici le résumé du district et nous informerons ensuite les communes qui ne doivent absolument pas remettre les listes de recensement à l'autorité avant cette information- Prière de bien vouloir nous annoncer le plus tôt possible les cas remarquables qui exigent une intervention.

Salutations allemandes.

Pour le Bezirksrat Duchcov-Bilin du Volksrat allemand de Bohême.

Signé : H ans Knirsch.

Je ne me sers exprès que des documents qui sont tombés entre les mains des Tchèques et je me borne aux citations de journaux allemands, mais je ne puis passer sous silence que la commune de Zvodov abusa du recensement pour envoyer la liste des ouvriers ayant déclaré comme langue parlée la langue tchèque à toutes les entreprises industrielles des environs avec l'urgente prière de ne pas employer ces ouvriers; qu'à Jablonec, dans les usines de la maison Hoffmann, plus de cent tisserands ont été congédiés et privés de travail et de logement pour avoir déclaré la langue tchèque comme leur langue parlée et que les Tchèques eurent à supporter une persécution semblable à Zâclef, Krumlov (28 ouvriers d'une même usine congédiés), Libérée, Ceska Lîpa, Kadan, Cheb, Trutnov, etc..

Ces deux moyens, les congés donnés par les propriétaires et ceux des patrons, étant au moins une lutte ouverte bien que vile, ne pouvaient atteindre leur but, qui était de diminuer le nombre des Tchèques. On se livra alors à des falsifications et cela de telle

manière que les commissaires de recensement exécutaient la conscription à l'insu des recensés en se procurant les renseignements nécessaires auprès des patrons ou des chefs. De cette manière, on a inscrit tous les employés des chemins de fer tchèques de Cheb et de Mimon, où les agents de police communale distribuaient les listes de recensement aux propriétaires et aux fabricants en leur disant qu'ils pourraient les remplir eux-mêmes pour leurs locataires et employés tchèques, sans interroger les intéressés. La même chose s'est faite dans toutes villes industrielles de la Bohême du Nord et à la campagne dans les districts de Jablonec, Kracov, Fridland.

Là où l'on avait réussi à repousser cette attaque, les Allemands employèrent un nouveau moyen indiqué dans la circulaire du Bezirksrat de Bilin déjà citée. On convoqua les gens, pour le recensement, dans les restaurants, dans les bureaux des usines et à la mairie. Là, chaque déclaration était, naturellement, contrôlée par des facteurs incompétents, les confidents du Volksrat, les patrons et les propriétaires. De cette manière on décima les Tchèques à Zieditz, Haselbach, Obernitz, Langenau, Hostomice, Settenz, Kunnersdorf près de Chomutov, Pschoeblick (le maire était le renégat Rziha), Schoenborn près de Jindfichûv Hradec (commissaire de recensement Miegel), etc.

Une nouvelle manière de diminuer le nombre des Tchèques : On a nommé commissaires de recensement des personnes ignorant la langue tchèque, les imprimés étaient seulement allemands et des gens ne comprenant pas un seul mot d'allemand étaient inscrits comme Allemands. Cette énigme a été résolue par le commissaire de recensement de Lindenhau près de Cheb, qui répondit à la question de savoir comme il inscrirait la langue parlée : Je ne parle pas et ne comprend pas le tchèque, c'est pourquoi tout le monde doit parler allemand avec moi et ainsi la langue parlée est nettement déclarée- Dans un seul district de la préfecture de Duchcov on a déposé, pendant le recensement, plus de mille plaintes disant que les parties ne pouvaient ni se faire comprendre ni s'entendre avec les commissaires. La même chose se passait dans les communes des environs de Jindfichûv Hradec, gérées par une municipalité allemande.

Où le père ne voulait pas se prêter à augmenter, avec les membres de sa famille, le nombre des « vrais Allemands », on recensait pendant son absence et on faisait signer le bulletin de recensement par les femmes, espérant qu'il serait plus facile de les convaincre (Hanke à Most) ; si on était déçu de ce côté, on demandait les renseignements nécessaires aux enfants (commissaires de recensement Karhan à Cerna aux enfants des mineurs Petr et Dvofâk à Seestadtl, Holleischen près de Staab, etc.).

Mais un Allemand entreprenant n'était pas encore satisfait et, pour le contenter, on pratiquait encore le procédé suivant : les enfants de parents tchèques, dans les pays où il n'y avait pas d'école tchèque, étaient, sans exception, recensés comme Allemands- Ainsi dans tout le bassin houillier de Falknov, particulièrement dans les mines de Savis Stark, où il s'agissait de fonder une école tchèque et où les patrons et les propriétaires avaient donné congé à quarante mille familles tchèques parce qu'elles avaient demandé une école tchèque pour leurs enfants, tous les écoliers furent recensés comme Allemands, et on en expliqua la raison en disant que, comme ils allaient à l'école allemande, leur langue parlée était naturellement l'allemand. Les parents furent inscrits comme Tchèques parce qu'on ne pouvait faire autrement, mais les enfants, sans exception, comme Allemands. A Cukmantl, Ober-Ols, Osek, Luka, Maria-Ratschitz, Ianegg, Ullersdorf, etc., les commissaires de recensement procédèrent de la même façon. ,

L'abréviation du mot « tschechisch » en tsch, qui, écrit adroitement, peut facilement être complété et donner « deu-tsch », causa, dans les chiffres de la population, de grandes perturbations. Les commissaires de recensement de Bilin pratiquaient la chose. Ils inscrivaient le père comme parlant « tsch ». Les autres membres de la famille reçurent la mention : id. C'était, en apparence, une innocente simplification du travail. Le commissaire de recensement, rentré chez lui, complétait le « tsch » en « deutsch », en laissant les signes de l'idem, ou, s'il était très consciencieux, il les complétait aussi en « deutsch ». Cette façon de procéder se pratique systématiquement. Un feuilleton de la Duxer Zeitung du 18 février 1911, le prouve. Un anonyme y écrit : « ... et lorsque

j'écrivis, d'après le fameux modèle, seulement tsch, ils étaient presque hors d'eux, car ils connaissaient aussi le truc. »

Dans son instruction officielle, le préfet de Duba dit aux commissaires de recensement que la langue parlée des servantes, des domestiques, des apprentis et des ouvriers peut être indiquée par le maître de la maison.

A Ober-Ols, le commissaire de recensement François Fiedler écrivait les renseignements dans son calepin. Le commissaire de recensement à Fridland et près de Libérée apporta dans plusieurs cas des listes où, comme langue parlée, la langue allemande était déjà indiquée.

Malgré tout, la possession germanique ne paraissait pas assurée. C'est pourquoi dans la commune bilingue de Roescha les Allemands appelèrent une famille de tziganes comptant quinze membres, et ainsi la majorité allemande fut sauvée. Le docteur Titta de Tfebenice fit preuve de la même noblesse. Il amena, le 31 décembre 1910, cinquante-cinq Allemands de Cheb et les logea à l'hôtel Germania pour les faire recenser à Tfebenice et pour y augmenter ainsi le nombre des Allemands.

Dans la Trautenauer Zeitung on publia la liste de tous ceux qui' avaient été inscrits à Arnau comme ayant le tchèque comme langue parlée. On indiqua la maison et l'occupation de chacun d'eux, le nom de leur propriétaire et de leur patron, chez les commerçants les noms de leur clientèle pour le boycottage ouvert. A Falknov, le député allemand Hartl visita avec le juge du district Lauterer, le personnel des chemins de fer de Bustëhrad, qui parlait le tchèque comme langue usuelle, et ils extorquèrent, par des menaces, l'autorisation de changer la déclaration.

En Moravie, le recencement ne fut pas mieux exécuté.

A Olomouc, tous les malades de l'hôpital de la province furent inscrits comme Allemands, ainsi que les étudiants tchèques. Près de Hranice, un membre de la Chambre des Seigneurs et député à la Diète de Moravie, Herrmann Brass, appela ses ouvriers dans son bureau et les exhorta personnellement à se faire inscrire comme Allemands. Comme ils lui objectaient qu'ils ne parlaient pas l'allemand, il dit que cela ne faisait rien! A

Hranice même, le secrétaire de la mairie Falz, appela les ouvriers Suchomel et Drâbek à la mairie et les exhorta à déclarer l'allemand comme leur langue usuelle. Il leur parla en ces termes : « Si vous ne le faites pas, Brass, selon sa manière, vous remettra vos livrets. » A Nesselsdorf, le nombre des Allemands passa de 385 à 906, grâce à la pression des employés allemands de la fabrique de wagons. A Moravskâ Ostrava, on laissa la plupart des Tchèques remplir les listes de recensement conformément à la vérité. On peut juger néanmoins de ce qu'il est advenu de ces listes en songeant que, lui-même, le député tchèque à la Diète, M. Stanëk, s'aperçut, en consultant à la préfecture sa feuille de recensement, qu'il avait été inscrit comme Allemand, lui et toute sa famille. Si donc un député n'est pas assuré contre les fraudes de la commission de recensement, il est facile de juger de la valeur des résultats du recensement officiel dans le pays.

La façon d'agir de la mairie de Brno surpassa absolument toutes les fraudes commises en Moravie dont nous avons parlé jusqu'ici- Dans des centaines de maisons, appartenant à des propriétaires allemands, les bulletins de déclaration ne furent pas du tout distribués aux locataires, ils furent remplis par les propriétaires eux-mêmes ou par les employés de l'Association des propriétaires allemands. Les indigents furent menacés de perdre leurs secours s'ils ne déclaraient pas que leur langue parlée est l'allemand (par exemple Franz Josefstrasse 88). Les employés tchèques du tramway municipal reçurent l'ordre général de déclarer l'allemand comme étant leur langue parlée. Les étudiants tchèques qui étaient en vacances furent inscrits par leurs logeurs comme présents et employant l'allemand comme langue usuelle. (Ainsi, par exemple, Vanëk, Goldhang 9; Nëmecek Antongasse; Cervenka Fr.; Josefsgasse; Jaroslav Kocf, Bâckerstrasse 12, etc.) Les instituteurs et les institutrices allemands abusaient aussi de leurs fonctions pour engager leurs élèves à faire pression sur leurs parents en vue d'inscrire eux-mêmes et leurs enfants comme parlant l'allemand. (Par exemple l'institutrice Eisenhut d'Elvertgasse.) Beaucoup de locataires récemment établis à Brno et immigrés de communes absolument Tchèques qui ne comprennent pas un seul mot d'allemand (par exemple Mëstanskâ ulice 17).

Les commissaires de recensement n'agissaient pas avec moins de violence. Pour des raisons futiles, on remplaçait le tchèque par l'allemand : par exemple, parce qu'un enfant allait à l'école allemande; parce que quelqu'un avait un certificat de domicile en allemand; parce qu'il avait droit de domicile dans une commune allemande, etc. A l'occasion, on menaçait de "punitions.

En Silésie, dans fa commune de Mazanovice, qui est complètement polonaise, mais qui est administrée par de soi-disant amis des Allemands (deutschfreundlich), le pasteur protestant fît, à une fête scolaire, un sermon où il disait: « Qui veut plaire à Dieu doit se convertir à la langue usuelle allemande- Le peuple allemand est plus près de Dieu que toutes les autres nations-' »

Pour caractériser le recensement en Silésie, on peut se servir du Volksfreund allemand qui, à propos d'un article du docteur Herz paru dans le Tagesbote de Brno, constatait que dans le courant des dix dernières années, dans la Moravie allemande et en Silésie, plus de cent mille enfants au-dessous de dix ans étaient morts faute de soins suffisants; il continuait : Que signifient les procédés mesquins que nous employons pendant le recensement de la population et pendant les inscriptions à l'école, etc., pour pouvoir nous présenter avec le plus grand nombre possible de nationaux allemands en Moravie et en Silésie? Que signifient ces tentatives comparées au vrai travail national qui consiste à maintenir le peuple, par les moyens nécessaires, en pleine force et vitalité? Nous ne pourrions mieux qualifier les fraudes du recensement en Silésie.

En Basse-Autriche, on recensait encore mieux. On a trouvé à Vienne 4-000 Tchèques de moins qu'il y a dix ans. Dans la publication officielle du prétendu résultat du recensement, le maire lui-même déclare que dans le seul dixième arrondissement, celui de Favoriten, 47.000 Tchèques qui avaient déjk obtenu le le droit de domicile à Vienne, ont été recensés comme parlant habituellement l'allemand, sous prétexte que de l'acquisition du droit de domicile résultait clairement leur complète assimilation à la nationalité allemande. Selon cette méthode, le maire de Vienne ne « constatait » dans Vienne tout entier que 98.400 personnes parlant habituellement le tchèque. Le conseiller municipal Honetz

proposait dans la commission du huitième arrondissement, de même que le député à la Diète Ohrfandel devant la commission du septième arrondissement, que tous ceux qui avaient déclaré le tchèque comme leur langue usuelle fussent privés de leur droit de citoyens. Tous les Tchèques qui avaient droit de domicile à Vienne, tous les fonctionnaires de l'État et particulièrement tous les employés de la ville, de nationalité tchèque, de même que les parents des enfants qui allaient dans une école allemande, furent, sans exception inscrits comme Allemands malgré leurs protestations formelles et malgré leurs énergiques efforts. Au Conseil municipal de Vienne il fut décidé que les employés municipaux qui avaient déclaré le tchèque comme étant leur langue usuelle devraient être exclus de tout avancement pour l'avenir. Dans les hôpitaux de Vienne et dans tous les établissements humanitaires de la Basse- Autriche, les pensionnaires furent inscrits comme Allemands sans même être interrogés. Les étudiants tchèques de Vienne furent inscrits avec l'allemand comme langue usuelle.

Les plaintes contre ces injustices arrivaient en foule aux autorités politiques qui essayaient de calmer les Tchèques, mais qui ne montraient aucune envie de remédier au mal.

Il est clair que cet État ne voulait pas que la vérité apparût, car on ne saurait s'imaginer que des agents subalternes puissent s'opposer à la vraie volonté du gouvernement. Ce serait une anarchie que le gouvernement dompterait sûrement — malheureusement, ce n'est pas seulement une anarchie; c'est, comme il résulte clairement des cas mentionnés, un stratagème intentionné dont usa le gouvernement par ses serviteurs. Les Tchèques ne peuvent pas reconnaître un recensement opéré d'une telle manière comme base d'une action administrative et politique quelconque. Cela résulte sans doute clairement pour chacun, des lignes qui précèdent et qui sont un avertissement pour l'étranger trompé, peut-être, par le titre d'État constitutionnel donné à la monarchie austro-hongroise. Il convient donc que l'étranger ne cherche pas en vain à tirer des conclusions quelconques quant aux nationalités, des chiffres fournis par le recensement de 1910.

Ces résultats sont, comme nous l'avons mis en évidence? absolument falsifiés et par là scientifiquement sans valeur.

François Kâlal.

Propagande Magyare.

Ça y est. Les Allemands vaincus se sont faits républicains. Les Magyars les imitent. Ils nous exhibent maintenant, au premier plan, leurs plus farouches « démocrates », comme le professeur Oscar Jâszi, le comte Karolyi, ou même le comte Windischgraetz qui, dernièrement, dans le Matin, vantait ses lointains sentiments démocratiques et le profond amour de la « nation hongroise » pour la France. Nous apprenions aussi que les soldats français avaient, à Budapest, été inondés d'un flot de bouquets et couverts de fleurs de rhétorique. Si après cela la France tout entière ne s'aperçoit pas de l'inaltérable sympathie que lui porte le « Magyar nemzet », c'est que, décidément, elle a les yeux bouchés ou qu'elle a été trompée par quelques criards qui connaissent mal la « Hongrie millénaire »... dont il s'agit de respecter l'intégrité.

Il faut avouer, en effet, que nous n'avons, de la « Hongrie millénaire », que des idées bien imparfaites- Certes, quelquesuns de nos compatriotes ont visité le pays à la vaste puszta, le royaume de la czardas et des magnats chamarrés de fourrures et de brandebourgs. Ces touristes ont vu et apprécié le charme de Budapest; ils ont goûté, en écoutant la musique enragée des tziganes, la paprika ou le gulyâs du restaurant « Gambrinus » ; ils ont, dans le Varos Liget, admiré les vestiges de l'exposition du Millénaire ou le défilé des équipages mondains qui, à certaines heures, parcourent ce Bois de Boulogne en miniature. Ils ont subi l'enchantement de ce palais du Parlement qui reflète son imposante silhouette de gothique moderne dans les eaux du « beau Danube bleu » et que dominent, au loin, le palais royal de Bude et les tours de l'église Saint-Mathieu. Certains « Hongrois » leur ont dit que sous ce toit d'ardoise à clochetons, derrière ces murs percés d'ogives du Parlement, des scènes épiques se sont déroulées; que parmi les députés de véritables luttes ont éclaté, soutenues de coups de feu, et qu'il a fallu l'apparition des baïonnettes pour mettre fin aux combats. N'était-ce pas là une

preuve que la « constitution millénaire » de l'État hongrois était des plus démocratiques, et que les députés prenaient leur rôle au sérieux? Et nos compatriotes — sauf de trop rares exceptions — n'en ont pas cherché plus long. Ceux des Français d'ailleurs qui restaient chez eux, une foule de publications dues à des Magyars, ou tout au moins inspirées par eux, se chargeaient de les renseigner sur cette « terre de liberté » rattachée à l'Autriche, mais cherchant, — assurait-on — à s'en détacher.

, Les Magyars ont d'excellentes qualités : énergie — qui va, parfois, jusqu'à la violence, — finesse, goût pour la discussion. Ils les mettent trop souvent au service d'un grave défaut: la vanité. « Mon peuple périra par l'orgueil. » Ainsi s'exprimait un de leurs principaux représentants que cite M. Ernest Denis (1). Cet orgueil se révèle surtout dans les efforts que font les Magyars pour s'assurer à l'étranger une réputation aussi bonne qu'imméritée. Efforts collectifs, efforts individuels, rien n'est négligé. Extra Hungariam non est vita, déclare un proverbe hongrois, aut, si est vita, non ita. (Hors de la Hongrie, il n'y a pas de vie, ou, s'il y a une vie, elle n'est pas la même.) Cette Hongrie « millénaire » est, affirmait naguère le comte Apponyi, « l'île de la liberté ». Comme son ami le Germain, le fier Magyar n'a peur de rien. « Ses mots favoris sont : « Je ne crains que Dieu », nous confie le comte Joseph de Mailâth (2), — un des porte-parole de cette orgueilleuse nation — ou bien « Je ne reçois d'ordres de « personne, pas même de Dieu. » Comment aussi un Magyar pourrait-il recevoir des ordres d'une déité qu'il a lui-même créée à son image? On s'est fort gaussé, en France, du « vieux Dieu allemand » de Guillaume II- Cependant, depuis longtemps, les fils de la puszta avaient le leur et on l'ignorait. Des grands mérites qu'ils s'attribuaient, nous dit un des leurs (3), « ils ne pouvaient conclure évidemment — avec une infime graine de superstition nationale — qu'à leur prédestination, que la croyance en un « Dieu hongrois » spécial, dans l'antiquité fabuleuse de leur origine, ne devait que confirmer ».

(1) Eraest Denis: Les Slovaques (Paris 1917), page 141.

(2) Comte Joseph de Mailâth: La Hongrie rurale (Paris 1909), page 29.

(3) A. de Bertha: La Hongrie moderne (Paris 1901), p. 351.

Aussi le peuple magyar, qui n'est pas la créature, mais le créateur de Dieu, se croit-il appelé aux plus hautes missions. « Débordant de sève vitale, d'énergie et d'audace, écrit modestement A. de Bertha (4), enfiévré par l'ardent désir de rattraper, le plus vite possible, l'avance gagnée par ses frères aînés pendant la longue période de son éclipse expiatoire, il est devenu, à cette heure, le gardien pieux du feu sacré du parlementarisme, le semeur des idées occidentales au seuil de l'Orient, le tampon ethnique entre les éléments germaniques et slaves. »

Appelés à jouer un si grand rôle, les Magyars ne pouvaient rester dans l'ombre. « Les nations qui ont la prétention d'être civilisées, expose le comte de Mailâth (5), regardent comme un devoir d'honneur de se mettre elles-mêmes en lumière d'une façon juste et favorable devant les nations civilisées. » Pour « se mettre en lumière », pour se faire passer, aux yeux de l'étranger, comme un « peuple chevaleresque », rien ne coûte aux Magyars. Ils éditent à grands frais, et dans toutes les langues, des publications chargées de vanter leurs mérites. Si quelque étranger s'aventure dans le « royaume millénaire », il est aussitôt entouré, accaparé, choyé et sermonné comme il convient sur les beautés de cette « île de la liberté ». Depuis le plus haut bureaucrate jusqu'au simple particulier, tout le monde magyar se charge de lui faire la leçon. Nous avons personnellement gardé le déplaisant souvenir de cette propagande. Après un séjour, d'ailleurs édifiant, dans la région de Budapest, nous quittions la capitale de la Hongrie pour celle de l'Autriche. Dans l'express de nuit qui nous emportait, le hasard nous donna pour compagnon de route un Magyar aussi « patriote » que loquace. De Budapest à Presbourg, où descendait notre homme, nous ne pûmes goûter un seul instant de repos. Il nous fallut entendre chanter sur tous les tons les louanges des dignes fils d'Arpâd. Nous savons qu'à d'autres étrangers qui voulaient bien se charger de dresser, pour leurs compatriotes, un panégyrique du régime hongrois, on a fourni des arguments plus palpables que des paroles.

(4) A. de Bertha: La Hongrie moderne (Paris 1901), Avant-propos p. III. (5) Comte Joseph de Mailâth, op. cit. p. 221.

Cela explique le nombre invraisemblable d'ouvrages étrangers favorables à la cause des Magyars publiés avant la guerre. Cela explique aussi les idées fausses que nous nourrissons encore à l'égard de « la nation hongroise » et de son libéralisme. Tous les moyens ont toujours paru bons aux hobereaux de la puszta pour nous « bourrer le crâne », comme on dit aujourd'hui. La guerre elle-même ne nous a pas mis à l'abri des tendancieuses informations magyares, et le calme relatif qui suit l'armistice va permettre à Budapest de nous en inonder. C'est du moins ce qui ressort d'une note publiée le 16 novembre dernier par YAz Ujsag. « Le gouvernement, nous annonce la feuille magyare, va envoyer à Paris une mission chargée d'informer correctement les gouvernements de l'Entente de la situation des Magyars. »

La nouvelle République magyare est vraiment trop aimable de songer ainsi à redresser nos erreurs. Aussi la Nation Tchèque, qui tient, par-dessus tout, à ce que ses lecteurs soient aussi bien instruits que possible des choses de l'Europe centrale, nous a-t-elle chargé d'aller prendre les leçons d'un de ces bons professeurs de magyarisme. Voici, résumé en un dialogue, ce que nous avons appris :

LE MAITRE (Discours d'ouverture). — Le pays, que nous appelons magyar orszâg, a toujours été pénétré du plus pur esprit démocratique. Sa constitution millénaire, qui est un modèle de libéralisme, fait le bonheur de la nation magyare, que nous dénommons magyar nemzet. La République magyare ne fera donc que suivre les anciennes traditions magyares d'égalité et de liberté de l'État magyar millénaire et unifié. Nous sommes sûrs que l'Entente voudra bien favoriser notre démocratie magyare en maintenant l'intégrité de l'État hongrois.

L'ÉLÈVE. — Mais on dit que votre démocratie n'est qu'en paroles et qu'en fait vous avez toujours eu peur du suffrage universel, le seul démocratique.

LE MAITRE. — Un de nos bons auteurs, qui écrivait dans votre belle langue française, le comte de Mailhâth, en a expliqué

les raisons : « Étant donnée notre situation nationale, écrit-il (op. cit., p. 313), il n'était pas possible de penser sérieusement à un suffrage universel absolu. Par suite de nos relations avec nos nationalités, c'eût été renoncer, de gaieté de cœur, à l'hégémonie magyare et livrer le pouvoir public à une foule sans fortune, n'ayant aucun sens politique et conduite par des individus suspects sans crédit- »

L'ÉLÈVE. — Oui, je comprends, il s'agit d'assurer la suprématie des Magyars, qui sont la minorité en Hongrie. Les mauvaises langues ne disent-elles pas que vous cherchez à vous renforcer en magyarisant de force les Slovaques, les Roumains, les Yougoslaves?

LE MAITRE. — Quelle médisance! Nous ne cherchons qu'à répandre la culture magyare. Tous nos ministres s'y sont attachés et, comme le disait, en 1901, en français lui aussi, M. de Bertha, M. Wlassics — alors ministre de l'instruction publique — « travaille sans répit à la multiplication des écoles primaires, entretenues aux frais de l'État, destinées à combattre l'ignorance et à répandre les sentiments patriotiques dans les milieux les plus arriérés ou les plus exposés aux agissements de l'irrédentisme militant. » (Op. cit., p. 343.)

L'ÉLÈVE. — C'est, en effet, une belle œuvre, et l'on assure qu'elle a eu des résultats fructueux. On prétend, par exemple, que la plupart des grands hommes magyars sont d'origine slave, allemande ou roumaine, issus de familles magyarisées, à qui même on a imposé un nom magyar.

LE MAITRE. — Voici ce qu'écrit notre avocat de Bertha à ce sujet (op. cit., p. 307) : « Il y a, en Hongrie, une quantité considérable de noms patronymiques ayant le caractère étranger. Aussi y entreprit-on spontanément, à cet égard, une campagne de magyarisation dans la bourgeoisie, dès le milieu du dix-neuvième siècle. Ce fut ainsi que l'historien de la littérature hongroise François Schedel devint Toldi, que le poète Alexandre Petrovics et le peintre Michel Liebl changèrent leurs noms en Petoefi ou en Munkâcsy, les rendant, sous cette forme, familiers au monde civilisé tout entier par leurs chefs-d'œuvre. Propager cette tendance au sein de la classe ouvrière à l'occasion du Mil-

lénaire (1897) fut une grande préoccupation pour le ministère d'alors. »

L'ÉLÈVE. — Je vous comprends de mieux en mieux. Cependant beaucoup de gens considèrent cette magyarisation comme une oppression. Ils disent que vous privez ainsi de leurs droits et de leur liberté une foule de Slaves et de Roumains.

LE MAITRE. — Écoutez ce que répond à cela une de nos grands libéraux, le comte de Mailhât, vous trouverez le passage à la page 292 et à la page 293 : « La nation hongroise, s'appuyant sur ses droits, qui ont leurs racines dans les anciennes lois, combat pour la réalisation d'un État national hongrois unifié... La loi et le droit sont de notre côté, car nos lois ne reconnaissent sur le territoire du pays qu'une nation hongroise; la loi ne reconnaît pas de nations slovaque, roumaine, serbe ou ruthène séparées. »

L'ÉLÈVE. — Pourtant, comme dit le proverbe, charbonnier est maître chez lui, et vous ne pouvez enlever aux nationalités le droit d'exister, de parler leur langue et d'avoir leurs écoles sur le territoire où elles vivent.

LE MAITRE. — Aussi ne le prétendons-nous pas. Ce que nous voulons, c'est être partout les maîtres de la terre hongroise. « L'État doit, tout au moins, adopter une politique agraire qui lui permettra d'exercer un droit d'option dans les districts de la frontière et d'y propager l'assimilation nationale. (1) » Tel est le programme préconisé par notre savant professeur Hegediis, de l'Université de Budapest, et appliqué par notre ancien ministre Mezoessy.

L'ÉLÈVE. — La politique de la Prusse à l'égard des Polonais. .* Mais quand donc alors accorderez-vous enfin un véritable régime démocratique, à commencer par le suffrage universel?

LE MAITRE. — Le comte de Mailhât l'a spécifié à la page 247 de son ouvrage, lorsqu'il recommande de « n'étendre que progressivement le droit électoral, de manière à ne pas troubler la vie et le développement de la nation, à faire ressortir son carac-

(1) Roland de Hegediis: Magyarorszâg a hâborû utân (La Hongrie après la guerre, Budapest 1917), p. 62.

tère magyar et à l'établir autant que possible sur la seule base raisonnable de nos conquêtes politiques d'aujourd'hui. »

L'ÉLÈVE. — Je vous remercie bien. Je crois avoir entièrement saisi votre savante leçon, et si vous le permettez, je la résumerai brièvement. Les Magyars demandent qu'on laisse à leur disposition toute l'ancienne Hongrie millénaire, afin qu'après en avoir magyarisé par tous les moyens, écoles, menaces, expropriation, etc., la population entière, ils puissent y faire régner une vraie démocratie magyare.

LE MAITRE- — C'est cela même. Je vois que vous renseignerez fort bien nos bons amis de France. Eljén!

Jules Chopin.

Ce qui disparaît...

Finis Austriœ.

Lente, mais implacable, la justice est arrivée. L'infaillible Finis Austriœ s'est faite. Dernière survivance moyenâgeuse, la perfide Monarchie danubienne s'est effondrée. Une nuit horrible cesse de régner sur les Carpathes, le Triglav, le Velebit- La plus belle aube embrase les horizons des pays qui ont peiné pendant des siècles. La Vltava, le Hron, la Theiss, la Drave, le Danube murmurent librement; il retentit, dans leurs vallées, un hymne farouche à la Délivrance. L'ancien mythe de Lech et de Cech a ressuscité. Le Youg enchaîné a brisé les chaînes les plus habilement forgées et les plus sournoisement entrelacées. Les brumes se lèvent de l'Adriatique et une douce clarté baigne ses côte et ses flots. Ce sont les songes de Havliëek, Kollar, Woronicz, Krijanitch, Prêchera et Preradovitch, qui deviennent la réalité. Ce sont les idées de ètur, Safafîk, Trubar, Gaj, qui triomphent de l'ignoble oppression séculaire. Les fils de Svatopluk. de Boleslav, de Zvonimir, du roi Mathias, de Tvrtko et de Çhouplikatz chantent le cantique de la Liberté. Les tristes vers « Nitra, chère Nitra, mère des Slaves, quand je te contemple, il me faut pleurer » se changeront en un poème ivre de joie. La force idéale a prévalu contre la brutalité et le mensonge.

La rançon a été si douloureusement chère : car c'est par un deuil, qui tient de l'Apocalypse, que la délivrance est rachetée. Les générations à venir tressailleront quand elles auront lu l'histoire — la plus atroce histoire! — des abominables actes que le monstrueux États a commis. Persécutions, espionnages, casemates, pendaison, tuerie, extermination, viol, terreur, massacre, — ce ne sont que de pâles expressions de l'Horreur austromagyare et de l'Angoisse suprême des Tchécoslovaques, des Polonais et des Yougoslaves. Ah! quel cauchemar infernal qui se dissipe! Quel soulagement! Quelle détente! Si nos cœurs n'étaient pas trop attristés par tant de détresse répandue sur

nos pays, nous pousserions des cris d'une jubilation pareille à celle dont le Pan, enivré du Soleil, remplit les vertes forêts.

France, noble France, pays de la Révolution libératrice, patrie de l'Idéal, flambeau de la Justice, grande est ta part dans notre Délivrance. Tu la préconisais il y a longtemps; les militants de ta démocratie la défendaient- Tes soldats, les soldats du Droit, ont assuré cette Délivrance que l'Humanité devait à nous autres Tchécoslovaques, Polonais et Yougoslaves.

Cette délivrance, nous la changerons en une Liberté que rien n'ébranlera dans la Prague dorée, dans la Varsovie meurtrie, dans la blanche Lioubliana, dans la Cité ragusaine, dans l'incorruptible Zagreb, dans l'Athènes serbe (Novi Sad), dans la paisible Sarajevo. Avec leur sœur indomptée, avec Belgrade qui, voilà un siècle, brave tout, ces cités s'élanceront à l'avenir librement vers le Progrès final.

En attendant que l'ardente aurore qui allume aujourd'hui notre ciel amène la clarté éblouissante d'un jour qui ne finira plus, relisons quelques mots écrits, il y a plus de cinquante ans, par un éminent écrivain appartenant à la lignée des Taillandier, Léger, Denis (1). S'il n'y a pas de plus grande douleur que de se rappeler, dans la misère, le bonheur d'autrefois, rien n'est doux que de se remémorer les angoisses après en avoir été arraché. Et puis, pour le dernier des Mohicans, pour celui qui, peutêtre, seul au monde, aurait la moindre miette de pitié pour la hideuse monarchie, nous transcrivons ces mots d'un impartial témoin qui a vu de ses propres yeux la vérité la plus atroce au monde et qui l'a dite sans haine, mais avec l'indignation la plus grande qu'on ait jamais eue.

t) Emile de Laveleye :« L'Allemagne depuis 1806, V, l'Autriche et sa constitution nouvelle ». La Revue des Deux Mondes, 1867, LXXIV, pp. 531, 535, 536.

« Les titres que porte l'empereur, dit Emile de Laveleye, ce chroniqueur clairvoyant et qui ne s'est pas laissé influencer par les guides de Vienne et de Budapest, les titres que porte l'empereur suffisent pour nous avertir que nous sommes encore en présence d'une situation qui remonte au moyen âge. Ces titres, les voici tels qu'ils figurent en tête des actes publics :

« Nous, par la grâce de Dieu, empereur d'Autriche, roi apos-

« tolique de Hongrie, roi de Bohême, de Dalmatie, de Croatie,

« de Slavonie, de Galicie, de Lodomérie, de Rama, de Serbie,

« de Roumanie et de Bulgarie, roi aussi de Lombaride, d'Illyrie

« et de Jérusalem; archiduc d'Autriche, archiduc de Toscane,

« duc de Lorraine, Salzbourg, Styrie, Carinthie et Carniole;

« grand prince de Transylvanie, suprême comte des Szeklers,

« margrave de Moravie, duc de Silésie, Modène, Parme, Plai-

« sance, Guastalla, Frioul, Raguse, Zara, etc.; comte de Habs-

« bourg, Tyrol, Kybourg, Goritz et Gradisca; prince de Trente

«et de Brixen, marquis de Lusace et d'Istrie, seigneur de

« Trieste, de Cattaro et de la Marchewende, etc. »

Vraiment, on se croirait en plein âge du féodalisme. Et cet

État envahisseur, quel édifice artificiellement bâti! Quel chaos de conflits! « Qui n'a pas visité, dit d;e Leveleye, qui n'a pas visité les différentes provinces de l'Autriche après la guerre de 1866 ne peut s'imaginer les obstacles sans nombre qui semblaient s'opposer à la reconstitution de l'empire. Tout paraissait annoncer une dissolution prochaine, irrémédiable. Conflits de nationalités aigries, chaos de prétentions inconciliables, jalousies invétérées de races diverses... réclamations violentes de vingt dialects différents exigeant tous les droits égaux. Chaque province enfin agitée par quelque question brûlante, menaçante pour le repos ou l'intégrité de l'Empire-.. Les Slaves exaspérés contre l'union avec la Hongrie et maudissant l'Autriche... Les Serbes tournant les yeux vers Belgrade et rêvant le rétablissement de l'Empire de Douchan. »

On ne parviendrait pas, disait ce visiteur de la Monarchie usurpatrice, on ne parviendrait pas à se représenter l'effroyable confusion qui menaçait de dissoudre « l'Autriche, la moderne

Babel ». Et l'on ne parviendrait pas à s'imaginer le triste tableau des peuples opprimés. « A mesure que je passais d'une province dans une autre, dit de Laveleye, de ce poignant tableau, il se déroulait devant moi mille détails, tous également affligeants. C'était comme un cauchemar. Il me semblait descendre dans ce cercle de l'enfer où Dante a dépeint la mêlée des désespérés dans leur nuit sans étoiles :

Quivi sospiri, planti ed alti guai Risonovan per l'œr senza stelle, Diverse lingue, orribili javelle, Parole di dolore, accenti d'ira Voci alte et fioche e suon diman conelle.

« La fresque allégorique, décrit de Laveleye, la monstrueuse mosaïque que fut cette odieuse monarchie, la fresque allégorique où Kaulbach a représenté, sur l'escalier du musée de Berlin, la confusion des langues et la dispersion des peuples semblait l'image du dramatique spectacle qui s'offrait à ma vue. Dieu, dans sa colère, foudroie le despotisme qui a voulu élever jusqu'aux nues le monument de son orgueil. L'heure de la délivrance sonne et les différentes races, ivres d'allégresse d'échapper à un joug détesté, se dispersent vers les quatre points cardinaux. — L'empire des Habsbourg allait-il donc s'écrouler ainsi. De toutes parts et en toute langue, on me l'affirmait et avec joie. Ce mot sinistre Finis Austriœ retentissait sans cesse à mon oreille. »

Ce Finis, si ardemment et si désespérément désiré par les races opprimées, les Habsbourg réussissaient toujours à l'ajourner. Pour y parvenir, ils ne reculaient point devant les moyens les plus ignobles. Combien de fausses promesses! Combien de chartes reniées, de « lois fondamentales » foulées aux pieds, de privilèges suspendus, de « lettres patentes » traitées de chiffon de papier. Combien de « Reichsgesetz » et de « Ausgleich » qui n'étaient que des mensonges. Et combien de procédés, dont l'Inquisition même aurait rougi.

Mais rien n'a pu arrêter la marche fatale de la justice. L'Autriche-Hongrie cesse enfin d'exister. C'est la dernière trace du moyen âge qui disparaît. L'Hydre de la guerre prussienne a perdu ses poumons. Elle en est morte peu de temps après sa complice. La Paix du monde va être à tout jamais assurée.

A. Arnaoutovitch, professeur de Belgrade.

BIBLIOGRAPHIE

Gaston Choisy : L'Allemagne secrète. — Albin Michel, Paris.

Cette grande guerre finie, il ne sera pas trop difficile pour les railleurs de ce monde, de nous montrer combien nos jugements sur l'Allemagne étaient quelquefois hâtifs et arbitraires, et comment nos critiques de la situation passaient d'un extrême à l'autre. Au commencement, l'on disait couramment que la guerre serait finie en trois mois, mais, lorsqu'au bout de quatre ans elle allait véritablement finir, on prétendait qu'elle durerait encore longtemps. Les questions de l'Allemagne affamée, de l'Allemagne révolutionnaire (est-elle vraiment aujourd'hui en révolution?), rentrent dans le même ordre d'idées- On connaissait mal l'Allemagne, et je crains qu'on ne tâche même pas de la mieux connaître, à cause de la haine qu'elle a allumée partout au cours d« cette guerre. Et pourtant, il est très dangereux de se contenter de haïr et de se priver de la possibilité d'imposer, sans en avoir l'air, ses principes et ses conceptions de la vie humaine. Il faut se tenir sur ses gardes, c'est vrai, c'est très vrai ; mais, pour mieux remplir sa tâche, il ne faut pas fermer les yeux devant l'évidence. Le peuple allemand a certaines qualités, à lui, qu'on ne saurait méconnaître, et dont il a su se servir pour faire du mal, pour en faire beaucoup. La lutte d'aujourd'hui finie, une autre lutte commencera, lutte économique, industrielle et intellectuelle dans laquelle il ne faut pas mépriser son adversaire, ses méthodes, ses procédés. // faudra les connaître pour pouvoir mieux lutter contre eux. Notre victoire ne doit pas nous endormir, au contraire. Il faudra être beaucoup plus attentif et tâcher de voir beaucoup plus clair.

M. Gaston Choisy est allé souvent en Allemagne et y a vécu dans presque tous les milieux de son peuple. Son livre contient des passages qui datent de l'époque de ses voyages. D'autres ont été écrits au cours de cette guerre et achevés dans « cette exaltante nuit où les bombes du barbare emplissaient d'horreur le ciel de Dieu et mettaient du sang sur nos berceaux (p. 259) ». Il y a,

dans ses lignes, une haine que comprendront ceux qui ont vécu ces heures-là. L'ouvrage contient beaucoup d'aperçus pris sur le vif et très instructifs; il y a des remarques ignorées ou, du moins, méconnues, qu'il s'agisse de vertus pour autant qu'elles existent, ou de vices. Il sera utile de feuilleter souvent le livre de M. Choisy, pour nous rappeler nos nouveaux devoirs et pour nous prémunir ainsi pour l'avenir.

Sky.

D. Draghicesco: La Transylvanie. Esquisse historique, géographique, ethnographique et statistique. Préface de M. Emile Boutroux, de l'Académie française. Félix Alcan, 1918.

Le livre de M. D. Draghicesco, sénateur de Roumanie, homme politique doublé d'un sociologue distingué, informe et accuse. Il paraît au moment où ceux dans les mains desquels se trouvent les destinées de l'Europe, pourraient en avoir besoin. Les aristocrates hongrois se mettent à afficher. bruyamment des tendances démocratiques et des velléités d'anciens révolutionnaires d'avant-guerre. Ils se déclarent prêts à adhérer au programme du président Wilson. Tout leur appareil diplomatique travaille fiévreusement à sauver encore çà et là le peu de sympathies qui pourraient subsister. Pour les gens honnêtes et de bonne foi, c'est un jeu très dangereux. C'est en ces moments-là qu'ils devraient parcourir des livres tels que celui de M. Draghicesco pour se rappeler sans cesse la réalité des choses et pour ne pas se laisser prendre aux ruses et aux mensonges des diplomates des empires centraux.

Le sort de la Roumanie ressemble, dans une certaine mesure, à celui de la Pologne: moins riche en gloires du passé, mais également éprouvée dans ses destinées. Avant la guerre, par suite de sa forme géographique, réduite à un minimum de territoire avec un maximum de frontières, elle avait trois provinces irrédentes aux souffrances desquelles elle ne pouvait répondre autrement que par des paroles de réconfort: la Dobroudja, exploitée jusqu'à la guerre balkanique par les Bulgares; la Bessa-

tionalisé sous le cruel régime russe (1) et finalement, la Transylvanie avec la Bukovine et le Banat sous le joug des Austro-Hongrois.

Dans son dernier volume, M. D. Draghicesco nous présente un plaidoyer en faveur de la terre roumaine située au delà des Carpathes, de la Transylvanie, blottie dans les bras de sa mèrepatrie. En nous décrivant son histoire, ses luttes nationales et ses espoirs, il emploie des termes sobres à travers lesquels on sent quand même toute son affection pour ses frères opprimés.

Ceux qui veulent connaître les Magyars, cette nation « chevaleresque et imbue de grandes idées et de conceptions révolutionnaires », doit lire le quatrième chapitre (p. 51) sur les droits et les libertés des nationalités en Hongrie et sur l'unité de l'État national magyar. Malgré les travaux si édifiants de M. Seton- Watson, de M. A. Steed, de M. André Dubosq et de tant d'autres, il est incroyable de voir le crédit dont jouissent encore aujourd'hui ces quelques millions de Magyars qui ne doivent leur existence qu'à un régime d'oppression atroce, et de politique barbare. « L'État magyar », dit l'auteur, « s'est donné un seul et suprême but: la suppression des nationalités, c'est-à-dire de la langue et de la conscience nationale de ses peuples. La moindre velléité d'affirmation nationale est considérée comme un crime contre « l'unité de l'État magyare, et puni en conséquence ». Le gouvernement hongrois se sert ici des mêmes procédés qu'en Slovaquie. Rien n'est omis qui pourrait mater les nationalités, d'un côté, et assurer la politique de violence, de l'autre.

On commence par l'école primaire : dans les écoles primaires, que les Roumains d'ailleurs se sont créées à leurs propres frais, on impose l'enseignement du hongrois et l'école où la langue hongroise se trouverait insuffisamment avancée, est tout simplement fermée. Presque pas de lycées (5 pour 4 millions de Roumains), pas une université. Le ministre Apponyi, pour répondre probablement au Président Wilson, a même fermé vers la

1) Cf. La Bessarabie et le droit des peuples par D. Draghicesco, avec une préface de M. E. Fournol, Paris 1918.

fin de 1917 toutes les écoles normales d'instituteurs et imposé renseignement en hongrois, dans toutes les écoles primaires roumaines.

Il en est de même de la liberté religieuse, économique et politique. Les décrets et lois asservissent aussi bien les Roumains au sud-est que les Slovaques au nord. Ils sont votés et appliqués malgré les protestations désespérées des quelques députés qui réussissent à se faire entendre au parlement de Budapest. Pour démontrer comment les Magyars comprennent la liberté de la presse et le droit de réunions, il suffit de parcourir la longue liste de condamnations que nous donne l'auteur.

Grâce à des lois électorales spéciales et à la création de districts politiques ne comprenant que des minorités roumaines — les Magyars connaissent extrêmement bien cette arithmétique — les Roumains qui même, selon les statistiques magyares, auraient droit à 75 sièges au Parlement, n'en obtiennent que 5. Ainsi, pendant que la France et l'Angleterre accordent même aux nègres de leurs colonies le droit électoral, les Magyars, au milieu de l'Europe, peuvent violenter de la manière la plus cruelle les principes primordiaux de liberté (p. 67).

Au nom de YUnité de l'État magyar, la violence, la brutalité et la cruauté deviennent comme la religion d'un gouvernement qui ne connaît que le magyar. D'ailleurs, tout cela est profondément ancré dans le caractère du peuple magyar qui, étant « d'essence exclusivement asiatique, est, à l'instar de leurs cousins les Turcs, absolument rebelle à la civilisation européenne. Il a adopté le vernis, mais le fond authentique de la mentalité européenne lui fait défaut » (p. 80).

M. Draghicesco, après avoir exposé d'une façon nette et très documentée — ses statistiques, accompagnées de diagrammes, sont judicieusement mises en valeur — , le problème de la Transylvanie (chap. 1-5), au point de vue local, s'élève dans les derniers chapitres, aux questions d'ordre plus général. L'un des grands mérites de son travail est d'avoir su mettre en corrélation

l'intérêt de la libération de la Transylvanie avec celle des autres parties assujetties de la Hongrie sans perdre de vue les nécessités de. la politique internationale.

La propagande magyare qui, comme par miracle, réussit partout à s'infiltrer, a répandu, dans les derniers temps, l'idée absurde d'un impérialisme roumain, tchécoslovaque et serbe. Comme les Roumains ne veulent pas laisser exterminer leurs frères de Transylvanie, que les Tchécoslovaques désirent se constituer en un seul État indépendant qui ne serait à la merci ni de l'Autriche ni de la Hongrie et comme, finalement, les Yougoslaves et les Serbes du royaume se tendent fraternellement la main, c'est de V impérialisme aux yeux des Magyars ! Ce qui est regrettable, c'est que cette idée gagne du terrain dans les pays neutres. Elle s'est infiltrée même dans les milieux socialistes et catholiques de France et d'Angleterre. Et pourtant, c'est une erreur des plus grossières et des plus néfastes ! Non, les peuples qui, pendant des siècles, ont souffert du régime impérialiste, ne songent pas à se l'approprier. Nous désirons vivre simplement, mais librement, sans être obligés de voir des millions de nos frères sous la tyrannie des autres. Il suffit de se rappeler un simple calcul que M. Draghicesco a fort judicieusement indiqué. « Les Magyars », dit-il, « qui oppriment et veulent exterminer 12 millions d'âmes de nationalité latine et slave et, indirectement, mater et exploiter 38 millions de ces mêmes Latins et Slaves, ne font pas de l'impérialisme, tandis que les nationalités, quand elles veulent se libérer et réaliser leur unité politique, font de l'impérialisme ». J'ajoute que les vrais Magyars ne sont pas plus de 8 millions...

Le peuple tchécoslovaque ne peut que désirer ardemment l'unification de tous les Roumains et, par conséquent, la libération de leurs frères de Transylvanie. Il réclame l'application du même principe pour ses frères slovaques, qui, dans le nord de la Hongrie, subissent une oppression non moins atroce. Bien que nos relations, malgré les efforts de quelques intellectuels (cours de roumain à l'université, publication de livres roumains avec des commentaires en français, etc.) eussent avant la guerre été relativement faibles, les souvenirs d'anciennes affinités (liturgie

slave, livres imprimés en vieux slave) restaient quand même (1). Pour l'avenir, nous voulons voir la Roumanie, avec laquelle nous aurons une frontière commune, grande et forte. Elle sera notre alliée naturelle dans notre lutte contre la poussée germanique. Nos relations commerciales futures, que faciliteront des voies ferrées directes à travers les Carpathes sans compter le Danube, pourront être des plus suivies: Contre du blé, du pétrole et des matières grasses, nous lui donnerons nos machines et d'autres articles manufacturés dont elle manque, mais sa tâche ne s'arrêtera pas là. Le directeur de notre revue, dans un article de la revue The périscope (2), a fort bien fait ressortir le rôle important qu'elle jouera dans la chaîne qui sera tendue de Dantzig jusqu'à Marseille pour définitivement enrayer l'avance germanique. Comptant 17 millions d'habitants, dominant le Danube et les voies ferrées des Carpathes, se trouvant comme en réserve derrière la soudure des éléments tchécoslovaque et yougoslave, accessible finalement aussi bien aux influences slaves qu'à celles des nations latines occidentales, elle deviendra un facteur puissant dans cette nouvelle coalition de peuples qui remplacera l'ancienne Autriche-Hongrie.

Le traité de Bucarest, par lequel la Roumanie a été si humiliée et économiquement écrasée, n'a été ratifié ni par le peuple roumain ni — surtout — par le reste de l'Europe, et ce n'est que trop juste qu'il a été dénoncé.

M. E. Boutroux a rappelé dans sa préface le mot de Goethe: « Celui-là seul mérite la liberté et la vie, qui, chaque jour, doit les reconquérir ».

C'est là le sort des anciens sujets austro-hongrois, artisans,, aujourd'hui, d'une nouvelle et meilleure Europe.

J. Skalicky.

1) Cf. Eugène Pittard : La Roumanie, Paris 1917.

2) The International Position of Bohemia in Europe's Future, by E. Renés, New-York, August 1918.

Les Leçons de la Guerre mondiale, par M. Augustin Hamon,, professeur à l'Université Nouvelle de Bruxelles et au Collège Libre des Sciences Sociales; Giard et Brière, éditeurs, Paris; 1 vol. in-8".

Ce livre est la reproduction de 13 conférences faites à l'Université de Londres, de novembre 1915 à fin mars 1916. L'auteur a examiné dans leur généralité, les phénomènes sociaux provoqués par la guerre, ou mis en lumière par elle et il en fait ressortir l'enseignement qui s'en déduit. Les Leçons de la guerre mondiale ne sont ni un livre de polémique, ni un livre de passion ; c'est l'examen impartial des faits et la déduction logique des conséquences et des morales. Comme dans les précédents ouvrages de M. Augustin Hamon, nous retrouvons là son souci d'objectivité, sa volonté de s'abstraire de tout sentiment pour ne juger qu'avec la froide raison. Après avoir passé en revue les modalités violentes de la conduite de la guerre et leurs effets aux points de vue psychologique et économique, les modes de gouvernement reposant partout sur le mensonge, et en avoir tiré les enseignements, l'auteur examine dans les chapitres IV et V la façon dont les diverses nations ont agi dans cette guerre, la question des censures, etc. Dans les chapitres VI et VII, M. Hamon étudie les' internationales et la guerre, c'est-à-dire la chrétienté, le féminisme et enfin le socialisme. Le chapitre VIII est consacré à l'examen des rapports entre les belligérants et aux conséquences qui en dérivent. Dans le neuvième chapitre, il y a un parallèle entre les modes gouvernementaux des militaires et des légistes, etc., et une étude sur la question des représailles. Les buts de la guerre pour les diverses nations font l'objet du chapitre X. Les trois derniers chapitres sont consacrés à « l'après-guerre », conditions biologiques, politiques et économiques, désarmement. On y constate que l'auteur a fixé à la paix stable des conditions identiques à celles qui figurent dans l'admirable Message de M. Wilson.

La valeur de ce livre est d'ailleurs montrée par le fait qu'il a paru dès novembre 1916 en langue espagnole, qu'il vient de paraître en anglais chez l'éditeur connu Fisher Unwin et qu'une édition portugaise est sous presse.

La critique anglaise a beaucoup loué l'ouvrage de M. Hamon. Ainsi: The Glasgow Herald: « C'est l'œuvre la plus importante en sociologie qui soit née de la guerre. » The Truth: « Je pense que Les Leçons de la Guerre mondiale sont la plus magistrale analyse des causes et la plus pénétrante prévision des effets moraux, politiques, sociaux et économiques de la guerre sur la vie des peuples, tant directement qu'indirectement. » Atheneum: « Il n'est pas nécessaire d'agréer avec tout ce que M. Hamon a écrit pour reconnaître qu'il a produit une étude remarquablement puissante et, en quelque sorte, courageuse, des causes, de la conduite et des effets de la guerre. » The Nation: « Ce livre est une aide pour tous ceux qui désirent comprendre ce qui est arrivé durant ces années d'épreuves, quelles erreurs ont été faites, quelles leçons en ressortent, quelles nouvelles forces et puissances ont été découvertes et développées. »

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Le Gouvernement grec au Gouvernement tchécoslovaque.

Paris, le 22 Novembre 1918.

Monsieur le Ministre,

Par ma lettre en date du 26 octobre, j'ai eu l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence que je me suis empressé de transmettre à Athènes sa lettre du 17 octobre relative à la reconnaissance par les Gouvernements des États-Unis, d'Angleterre, de France et d'Italie du Conseil National Tchécoslovaque et à la constitution du Gouvernement provisoire tchécoslovaque, dont Votre Excellence fait partie en qualité de Ministre des Affaires Étrangères et de l'Intérieur.

. Me conformant aux instructions qui viennent de me parvenir, j'ai l'honneur de vous informer que le Gouvernement de Sa Majesté le Roi des Hellènes est heureux de reconnaître le Gouvernement tchécoslovaque et d'entrer officiellement en rapport avec lui.

Je me fais l'interprète des sentiments qui animent le Gouvernement grec que j'ai l'honneur de représenter et le peuple grec tout entier en souhaitant les plus brillantes destinées à la Nation tchécoslovaque qui vient de proclamer solennellement son indépendance.

Les Grecs ont suivi avec un ardent intérêt et avec la plus sincère sympathie vos luttes politiques couronnées par votre coopération militaire aux côtés des Puissances de l'Entente. Ils ont été heureux d'apprendre que votre nation ait tenu à se battre pour la même cause de justice et de liberté pour laquelle la Grèce, alliée de ces Puissances, a pris part à la guerre.

Le Gouvernement hellénique est animé du désir d'entretenir avec le Gouvernement tchécoslovaque les relations les plus étroites,, qui pourront devenir également profitables aux deux pays. Il vous prie, Monsieur le Ministre, d'accepter et de transmettre aux autres membres du Gouvernement tchécoslovaque à l'occasion de votre entrée en fonctions, ses sincères félicitations auxquelles j'ai l'honneur de joindre mes félicitations personnelles.

Agréez, Monsieur le Ministre, les assurances de ma haute considération.

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