‹ La Nation tchèque (volume 2)Chapitre 24 sur 47 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Au moment du triomphe final sur notre ennemi séculaire, je viens féliciter votre Gouvernement au nom du Gouvernement tchécoslovaque. Les souffrances communes avant et pendant la guerre, nous ont rapprochés et nous ont appris à nous connaître mutuellement. Elles ont fait voir, devant tout le monde, nos intérêts politiques et nos idéals moraux communs. La paix victorieuse qui nous est assurée aujourd'hui nous fera voir la nécessité de la collaboration intime et amicale dans l'avenir. La nation tchécoslovaque continuera sa politique énergique à vos côtés et aux côtés de nos grands Alliés aussi loyalement dans la période de paix comme elle l'avait fait pendant la guerre, et les liens créés pendant la guerre entre nos et vos soldats sur le territoire sacré de votre patrie ne seront jamais oubliés.

Benes.

Paris, le 13 novembre 1918.

LES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE TCHÉCOSLOVAQUE

Ordre général NB 274 de la 53e division.

Au Q. G. le 23 novembre 1918.

Officiers, Sous-Officiers et Chasseurs de la lre Brigade tchécoslovaque!

Au moment où vos aspirations nationales se trouvent définivement réalisées par notre commune Victoire, et où vous allez quitter la 53e Division, je vous adresse, au nom de tous vos camarades français, un cordial adieu.

Pendant les durs combats que vous avez menés dans nos rangs, nous avons apprécié votre héroïque bravoure, exaltée par votre haine de l'ennemi et votre ardent désir de Liberté. Les nom glorieux de TERRON et de FALAISE resteront à jamais dans votre histoire et dans notre souvenir.

Là-bas, sur ces coteaux de l'Aisne que vous nous avez si bravement aidée à conquérir, bien des officiers et des chasseurs sont tombés, dans l'afdeur de l'assaut ou dans la défense du poste qui leur était confié; c'est leur sacrifice, si généreusement consenti, qui scelle aujourd'hui l'indépendance que vous avez si vaillamment conquise. Soyez sûrs que la France n'oubliera pas ces braves qui dorment chez Elle leur glorieux sommeil au milieu des enfants qu'Elle pleure.

Je m'incline devant vos morts; je salue votre drapeau, et à vous, mes camarades, qui allez travailler désormais à organiser les résultats de la Victoire, je souhaite du fond du cœur tout le succès que mérite votre foi patriotique, votre vaillance et votre ténacité.

Sous les ordres de votre Chef, le Colonel PHILIPPE, vous continuerez chez vous, comme en France, à donner l'exemple de la discipline et du dévouement à votre Patrie.

Signé: Guillemin.

Résumé des opérations de la Brigade tchécoslovaque en Octobre 1918.

La ln brigade tchécoslovaque définitivement constituée le 28 août 1918, sous le commandement du colonel Philippe, se trouvait alors en Alsace. Au cours du mois de septembre, elle fut transportée dans la région d'Epernay, où une importante action se préparaît pour rejeter l'ennemi au delà de la Vesle.

La brigade, placée en réserve de la 53e division, prit part à la poursuite de l'ennemi, jusqu'aux environs d'Ermenonville; puis elle fut transportée le 9 octobre à Mourmelon.

Le 14 octobre, la brigade, mise à la disposition du 9e C. A., reçut l'ordre de relever, dans la nuit du 15 au 16, les régiments de zouaves et de tirailleurs, qui se trouvaient en ligne sur l'Aisne, entre Voncq et Vrizy, au nord de Vouziers.

Dans la soirée du 20 octobre, ordre fut donné de franchir l'Aisne et d'occuper le village de Terron, d'où l'ennemi venait d'être chassé. La compagnie Sidlik du 1er bataillon du 21e régiment fut chargée de cette opération; l'Aisne était débordée, et une seule passerelle assurait le passage sur le canal et la rivière. Repérée par l'ennemi, cette passerelle fut violemment bombardée, et c'est au prix de sérieuses difficultés que le capitaine Sidlik parvint à installer sa compagnie dans le village de Terron, à deux heures et demie du matin.

Pendant le reste de la nuit, la compagnie Sidlik fut harcelée par un tir d'artillerie violent et continu, prélude d'une attaque qui devait se déclancher à huit heures du matin, le 21 octobre-

Cette attaque était menée par trois bataillons ennemis, appuyés par une puissante artillerie et une aviation audacieuse et nombreuse.

Le premier choc, malgré sa violence, fut amorti aux lisières du village, et des prisonniers restèrent entre les mains des Tchécoslovaques.

Mais l'ennemi revint à la charge, et la compagnie Sidlik, débordée et trop inférieure en nombre, fut obligée de céder le terrain pied à pied.

Elle se replia en combattant avec acharnement sur la ferme Macquard. Le commadant Husdk reçut l'ordre de reprendre le village; dans l'après-midi, après une préparation d'artillerie de dix minutes, le 1er bataillon se porta à l'attaque et s'empara du cimetière avec un élan admirable. Les chasseurs abordèrent ensuite le village et s'en emparèrent après une lutte des plus âpres et des plus meurtrières. La défense en fut organisée pendant la nuit et la journée du 22, malgré un bombardement continu; deux nouvelles attaques allemandes, quoique très supérieures en nombre, furent repoussées le 23 au matin.

Il serait trop long de signaler tous les actes de bravoure; il faut cependant noter, parmi beaucoup d'autres, la conduite du commandant Husâk, du capitaine Sidlik, des commandants de compagnie Pliva, Maticka, Vlasâk et des médecins Hec et Sabacky.

Le 23 octobre, le 3e bataillon du 21e régiment (commandant Maudhuyt) était engagé au ravin à l'ouest de Clairefontaine, dont il était chargé d'occuper la tête. L'opération, réussie sans pertes, fut suivie d'une violente réaction d'artillerie qui dura jusqu'au soir.

Le 22e régiment s'était comporté, de son côté, non moins brillamment que le 21e; mis à la disposition de la 134e D. I., il avait été chargé de barrer, dans la nuit du 21 au 22 octobre, avec les 2° et 3e bataillons, le débouché du ravin de la Fournelle, près de Vouziers.

La crue de l'Aisne avait rendu les rives impraticables jusqu'à 900 mètres à l'est de la rivière, que les troupes franchirent avec de l'eau jusqu'au genou. Bien que les communications avec l'arrière fussent des plus précaires et malgré d'incessantes attaques allemandes, soutenues par une puissante artillerie, le 22e réussit, dans la matinée du 22, une légère progression, et le 3e bataillon fit des prisonniers, parmi lesquels deux officiers- Pendant la nuit du 22 au 23 et la journée du 23, le combat continua âpre et dur; le 2e bataillon (commandant Prignot) réussit à capturer entre autres un commandant de bataillon, deux officiers, un canon et sept mitrailleuses.

Le 24 octobre, à midi, tout le secteur de la brigade — première ligne et arrière — fut soumis à un violent bombardement, occasionnant des pertes élevées, sans ébranler toutefois le moral des hommes qui les supportèrent sans broncher.

Le commandement Grard (1 bataillon du 22 régiment) avait reçu comme mission d'attaquer, le 27 octobre, la cote 153, sur la pente sud du ravin de la Croix de la Chaponnière. De puissants moyens en infanterie et artillerie étaient mis à sa disposition; l'attaque, quoique brillamment menée, avec un élan admirable, ne put donner de grands résultats. De nombreuses mitrailleuses allemandes, placées sous des abris bétonnés, causèrent des pertes sévères. Le lieutenant Klima fut tué, en effectuant le ravitaillement en munitions. La violence de la contre-préparation ennemie rendait les liaisons très précaires.

Le bataillon a pris treize prisonniers dont un officier.

Par ordre n° 432 du 29 octbore 1918, le général commandant le 9e C. A. exprime son entière satisfaction pour les résultats obtenus par la D. I. dont fait partie la brigade de chasseurs tchécoslovaques, qui a eu à lutter contre un ennemi supérieur en nombre et a réussi à lui infliger des pertes sévères, prenant un nombreux matériel et faisant des prisonniers.

Pendant la période d'opérations actives à laquelle la brigade tchécoslovaque a participé, il faut signaler en plus des prisonniers (parmi lesquels six officiers) le matériel capturé suivant : 1 canon de 77; 18 mitrailleuses; 150 fusils; 4 obusiers de tranchée ; 8 voiturettes de mitrailleuses ; 1 avion abattu.

La prise de Vladivostok.

(suite et fin)

Matinée du 29 juin.

La nuit du vendredi au samedi s'est écoulée paisiblement dans la ville. Un certain mouvement régnait naturellement dans les casernements des troupes tchécoslovaques auxquels des ordres avaient été communiqués pour le lendemain. Il en était de même à l'intérieur de la ville, dans le bâtiment du Club maritime, occupé par l'intendance du secteur oriental et par les bu-

reaux financier et militaire de la section du C. N. T. On aurait pu égaleemnt constater une certaine animation à bord des bâtiments alliés ancrés dans le port. Tout cela néanmoins restait caché au monde extérieur et la ville de Vladivostok put dormir tranquille. Le désarmement des corps de garde du soviet dans les différents dépôts militaires fut même accompli si vite et si secrètement que la garde rouge de la ville n'en eut même pas éveil et que les patrouilles qu'elle avait renforcées vendredi à minuit furent retirées. Les chefs bolcheviks savaient cependant que quelque chose se préparait, mais ils ne savaient ni pour quel jour ni pour quelle heure; ils s'attendaient seulement à ce que ce fût bientôt. Le samedi matin donc, dès 5 heures, Suchanov, président du Soviet, se présentait dans les locaux de la section du C. N. porteur d'un télégramme de Houska dont il essayait de se servir pour nous engager à renoncer à notre entreprise ou à l'ajourner. Mais il était trop tard, les décisions étaient prises.

Comme de coutume, la population de Vladivostok reprit son travail dès le matin. Les boutiques et les ateliers s'ouvrirent; les employés se rendirent à leurs bureaux, les tramways et les cochers recommencèrent à circuler. Cependant, nos sentinelles refusaient de laisser entrer en ville les habitants des points où nos troupes étaient établies.

Premiers détachements de nos troupes.

A 8 heures précises des détachements des nôtres, sous le commandement du général Dîterichs, sortirent de la caserne du 5e régiment et, en ligne de bataille, occupèrent les collines qui menacent le golfe de Vladivostok. Peu après apparaissaient sur la grand'route de Hnily Uhel 2 bataillons du 88 régiment qui, lentement, en bon ordre, occupèrent la Svëtlanskaïa et les quartiers avoisinants. Nos détachements ne trouvèrent de résistance ni sur les collines ni dans la ville; les troupes bolcheviks se rendirent immédiatement et déposèrent leurs armes. Le 7e régiment et le 2e régiment de réserve occupèrent aussi facilement Prvnî et Druga Rjecka. Le train de Datchny n° 25, qui avait quitté la gare de Vladivostok à 9 heures fut arrêté par les Tchécoslovaques

à Druga Rjecka et il ne lui fut plus permis de continuer sa route. Un train à destination de Vladivostok y fut également arrêté. Le train de Chabarovsk fut arrêté à Prvnî Rjecka.

Dès que nos troupes arrivèrent dans les rues de Vladivostok, la population comprit de quoi il s'agissait. Les boutiques furent fermées immidiatement et la circulation des tramways arrêtée. Nombre de maisons et de boutiques chinoises arborèrent le drapeau chinois. Au début, la population évacua les rues, mais plus tard, surtout l'après-midi, des foules de curieux, sans souci du danger, gênant nos manœuvres, s'attroupèrent, en face de la gare, autour de l'état-major du fort que nous assiégions.

La population accueillit nos troupes avec joie et les visages des passants rayonnaient d'un sourire d'heureuse surprise. Dans le courant de la matinée, des détachements japonais et anglais s'emparèrent de la gare et du télégraphe.

Arrestation des membres du soviet.

A 10 h. 1/2 du matin, le délai fixé par l'ultimatum étant écoulé, nos troupes pénétrèrent dans les locaux du soviet où avait justement lieu une réunion. Tous les membres furent arrêtés. La nouvelle s'en répandit rapidement par la ville où elle fut accueillie avec une animation toute particulière. La foule se massa devant les bureaux du soviet pour voir ceux qui avaient été arrêtés et les conspuer. Ces scènes se répétèrent toute la journée, car nos patrouilles ramenaient sans cesse par la Svëtlanskaïa ceux qu'elles avaient appréhendés. Certains membres du soviet qui n'avaient pas été pris dans les locaux, le furent dans divers endroits et mis en état d'arrestation. Lors des perquisitions opérées dans les casernes, dans les dépôts et dans certaines maisons, on saisit une grande quantité d'armes et de munitions. Les armes saisies furent, sous bonne escorte, transportées dans nos dépôts.

A 4 heures du soir, nous occupions toute la ville, sauf l'étatmajor du fort; les torpilleurs russes étaient réduits à l'inaction. En dehors de la liquidation de l'état-major, il ne restait plus qu'à nettoyer de troupes bolcheviks que certains quartiers de la ville situés au delà de la gare et habités par les ouvriers du port.

Aux premières heures de l'après-midi, on vit dans les rues apparaître parmi les nôtres quelques détachements de soldats russes que notre commandement avait autorisés à participer à notre action militaire. Ils portaient comme insigne un ruban blanc et vert, couleurs nationales de la Sibérie indépendante.

L'état-major du fort.

Quelques instants après 3 heures ceux de nos détachements qui occupaient la ville vinrent s'arrêter dans la rue Alentskaïa, qui monte vers la gare. Une bande de gardes rouges (Magyars, Allemands et Russes) s'était enfermée dans les bâtiments de l'état-major du fort et refusait de déposer les armes. On commença donc à tirer contre les bâtiments de face et d'arrière, qui étaient complètement encerclés. Les Anglais avaient établi une mitrailleuse dans les bâtiments du consulat. Les nôtres et les soldats russes avaient pris position sur le toit de la gare et à l'intérieur de l'édifice, dominant ainsi les bâtiments de l'étatmajor. Le buffet de la gare avait été transformé en salle de pansement. Le feu des fusils et des mitrailleuses dura près de deux heures, coupé de fréquentes interruptions, mais par instants très vif des deux côtés. Au cours de ce combat, quelques gardes rouges, qui essayaient de s'enfuir de l'état-major, furent arrêtés. Vers 6 heures on tenta, à l'aide de grenades, un assaut contre le bâtiment d'avant. Les nôtres réussirent à s'en approcher et à jeter quatre bombes dans les salles du rez-de-chaussée. Il y avait une imprimerie oi* le papier prit feu. Peu après un drapeau blanc fut arboré à l'un des étages supérieurs. Lorsque cependant notre avant-garde s'approcha du bâtiment, une bombe lui fut lancée d'une des fenêtres de l'état-major. Nous déclanchâmes alors un feu violent et nous lançâmes des grenades, ce qui mit fin au combat dans les deux corps de bâtiments. On n'entendit plus alors que quelques coups de feu isolés tirés contre les fuyards. L'incendie fut vite éteint par le corps des pompiers du lieu. Des détachements du 5e régiment, commandés par le lieutenant-colonel Jachan, avaient pris part à la lutte. — Les parties inférieures des bâtiments de l'état-major ont été considérablement endommagées par l'explosion des grenades et par l'in-

cendie. Aux étages supérieurs toutes les fenêtres ont été brisées et l'on voit partout des traces de balles.

Le soir.

Après la prise des locaux de l'état-major du fort, des milliers de gens circulèrent par les rues, regardant curieusement le lieu du combat. Ils adressaient des saluts à nos soldats et exprimaient leur joie de ce que le gouvernement haï du soviet était renversé. Nos troupes avaient placé de fort cordons sur la place qui se trouve devant les bâtiments de l'état-major pendant que les pompiers continuaient à noyer l'incendie allumé au rez-de-chaussée par nos grenades.

A part cela, la ville avait repris son air accoutumé, les cafés et les restaurants ayant ouvert leurs portes et s'étant remplis de clients.

Dimanche et lundi.

Pendant toute la journée du dimanche, la ville fut occupée par de fortes patrouilles des nôtres. Dans le cours de la journée beaucoup de gens furent encore arrêtés. Environ 150 d'entre eux subirent un interrogatoire et furent relâchés, rien ne motivant leur arrestation. Le 30 juin, le capitaine Janû, commandant de la place, donna ordre d'organiser, en vue de la discipline militaire, un service de garde qui durera jusqu'à ce qu'un gouvernement définitif soit établi et reconnu par les Alliés. Il ressort de cet ordre que l'occupation de Vladivostok par les nôtres continue. Tous les moyens de communication, chemins de fer, télégraphe, téléphone, bateaux à vapeur particuliers, sont sous notre contrôle. Tous les magasins militaires, sauf ceux qui sont administrés par les Alliés, sont à notre disposition avec tout ce qu'ils renferment. Des commissions y seront envoyées pour dresser un inventaire qui sera remis au commandant des troupes tchécoslovaques du secteur oriental. Tous les objets utilisables qui s'y trouvent seront employés à l'équipement de nos troupes, ce que nous ne pouvons utiliser sera remis au gouvernement établi dans la ville et reconnu valable.

Dimanche et lundi la plus grande tranquillité a régné dans la ville qui a repris sa vie normale.

La presse locale.

Le journal Golos Primoria écrit: « Les lions tchèques de Prague nous ont aidés à ouvrir les portes de la prison où essayaient, nous Russes, de nous enfermer des espions allemands et les traîtres qui, à Brest, ont vendu la Russie. La main dans la main, nous irons jusqu'au bout avec nos frères et alliés. Leur victoire sera notre victoire, leur défaite et leur mort nationale sera aussi notre défaite et notre mort nationale. »

La Dalekaïa Okrayina, organe des socialistes mencheviks (révolutionnaires) dit: « Les forces armées les plus considérables qu'ait entre les mains le gouvernement Lénine-Mirbach sont constituées par des Magyars. La destruction de ces forces est donc une tâche indispensable si l'on veut assurer les positions antigermaniques. »

ÉCHOS ET NOUVELLES

Salut de l'Armée tchécoslovaque de Russie.

17 novembre 1918.

La section de Russie du Conseil National tchécoslovaque prie d'adresser à Prague le présent télégramme :

L'Armée tchécoslovaque de Sibérie et de V Oural envoie son salut au Gouvernement tchécoslovaque et à sa nation libérée.

Au revoir!

Bohdan Pavlù, président; Fr. Richter, vice-président; Dr Girsa, secrétaire; général Jan Syrovy, commandant en chef de l'armée.

Le* séances de l'Assemblée.

Séance du 14 novembre.

Le 14 novembre 1918, à 11 heures 40, le Dr Krâmaf, président du Conseil National de Prague, ouvrit l'assemblée sur l'ordre du Conseil National. Il prononça alors un discours que nous publions in extenso dans le présent numéro.

Le Dr Krâmaf proposa ensuite d'élire M. Tomâs G. Masaryk comme premier président de la République tchécoslovaque. L'Assemblée se leva en poussant des ovations et le Dr Krâmaf déclara le professeur Tomâé G. Masaryk élu, à l'unanimité, président de la République tchécoslovaque-

On procéda alors à l'élection du Bureau. A l'unanimité M. François TomâS fut élu président. Il prêta alors serment et prononça un discours dans lequel il saluait les Slovaques et les Yougoslaves et assurait les Allemands de la loyauté de ses compatriotes.

Tous les membres de l'Assemblée nationale prêtèrent serment Comme vice-présidents furent élus ensuite : MM. Udrzal, Hajn, Konecny et le Slovaque Bella, qui remercia la Nation tchèque de la libération des Slovaques et dit que les Slovaques ont repoussé les propositions des Magyars. Nous n'acceptons pas la « liberté magyare » nous voulons la liberté tchécoslovaque, dit-il.

L'Assemblée a accueilli avec enthousiasme la constitution du premier Gouvernement tchécoslovaque provisoire, dont nous donnons plus loin la composition.

Tous les membres du Gouvernement prêtèrent serment.

M. Kramâr, président du Conseil, au nom du Gouvernement, remercia l'Assemblée de sa confiance, assura que le Gouvernement n'aurait en vue que le bien de l'État et qu'il fera tous ses efforts pour préparer, dans l'ordre et la tranquillité, les élecitons à la première Assemblée législative de la République tchécoslovaque, qui doit être élue au suffrage universel, égal, direct et secret. La nouvelle République sera, selon la conviction du Gouvernement, également juste envers tous, démocratiquement, politiquement et socialement.

Les propositions de lois relatives à l'abolition des titres de noblesse, des ordres et des titres, à la journée de travail de huit heures et au système monétaire, furent renvoyées aux commissions, de même que la proposition du docteur Boucek visant à la réforme de certains articles du Code civil, et celle de M. Johanis, sur l'assurance des ouvriers agricoles.

On adopta la proposition de M. Jaros d'envoyer une adresse au professeur Ernest Denis, de Paris, auteur de La fin de l'indépendance tchèque- Séance du 15 novembre.

Après la première séance solennelle de l'Assemblée nationale, la séance du 15 novembre a pris un tout autre caractère. Nous nous trouvons en pleine œuvre d'organisation de la République tchécoslovaque. Après la lecture de quelques propositions concernant surtout l'abolition des titres de noblesse et un projet de loi établissant la journée de huit heures, après l'élection des commissions parlementaires, le député slovaque Juriga a donné lecture du mémorandum où, en des termes énergiques, les députés slovaques dépeignent la situation en Slovaquie, où les Magyars cherchaient à provoquer des désordres et essayaient de maintenir le pays sous leur domination.

Répondant à cette interpellation, le président du Conseil, M. Kramâf, a proclamé l'adhésion complète du gouvernement aux termes du mémorandum slovaque et a exposé que le Gouvernement tchécoslovaque ne pouvait suivre d'autre politique que celle qui était en accord complet avec les principes de l'Entente.

« Nous sommes une nation alliée et les clauses de l'armistice nous concernent comme tous les autres alliés. Si l'article 3 des conditions de l'armistice accorde aux États alliés le droit d'occuper certains territoires lorsque V établissement de l'ordre l'exige, nous avons tous les droits d'envoyer un service de sûreté en Slovaquie. Nous avons le droit de protester et nous le ferons auprès de l'Entente par l'intermédiaire de notre ministre des Affaires étrangères en disant que la mobilisation que les Magyars sont en train d'exécuter pour nous chasser de la Slovaquie, est contraire à l'armistice et au principe du droit des peuples à disposer d'euxmêmes.

Je peux ajouter encore — ce qui sera accueilli partout avec la plus grande joie — que les Alliés nous promettent de nous ravitailler dans le plus bref délai. Ainsi nous pouvons donc espérer que bientôt une amélioration dans le ravitaillement se produira et apportera un soulagement à nos souffrances. Je dois ajouter encore que nous partagerons tout ce qui nous sera livré avec nos compatriotes allemands. Le Conseil national et le Gouvernement n'ont jamais demandé mieux. Nous n'avons, certes, l'intention d'exposer personne à la famine. Les obstacles techniques seuls nous ont jusqu'ici empêchés de faire quoi que ce soit. »

Après avoir rappelé un passage de la lettre dans laquelle M. Benes, ministre des Affaires étrangères, expliquait l'impor-

tance qu'il y avait à maintenir l'ordre dans les Pays tchécoslovaques, M. Kramâf a terminé son discours en disant: « Nous tous, nous avons un seul désir: que l'ordre soit assuré dans notre République tchécoslovaque... »

Séances des 19 et 21 novembre.

La séance du 19 novembre a été très courte. L'Assemblée a approuvé, sans débats, en première et deuxième lecture, le projet de loi relatif aux indemnités et a procédé à l'élection de différentes commissions. Mlle Alice Masarykova, fille du président de la République, s'est présentée à cette séance et a prêté serment. Elle a été saluée par les acclamations enthousiastes de toute l'Assemblée.

Dans l'après-midi, plusieurs séances des commissions ont eu lieu. La commission constitutionnelle a délibéré au sujet de l'abolition des titres et des ordres.

Le 21 novembre, l'Assemblée nationale se réunissait pour la quatrième fois. Cette séance a été consacrée à la discussion des mesures à prendre contre la cherté, le chômage et la disette. Tous les partis de l'Assemblée nationale ont adressé une interpellation urgente au gouvernement en lui demandant de les informer de la situation économique actuelle des Pays tchécoslovaques et des mesures qu'il envisageait pour amener une prompte amélioration dans le ravitaillement des pays. Dans une discussion très animée et à laquelle ont pris la parole quatre socialistes, puis des orateurs du parti agrarien, du parti des démocrates du droit d'État et le représentant des Slovaques, tous ces problèmes, qui préoccupent tant la population, ont été traités.

A la fin de la séance, un certain nombre de propositions ont été transmises à différentes commissions. Il faut mentionner surtout que l'Assemblée a chargé la commission de la constitution d'élaborer, dans un délai de trois semaines, un projet de loi sur le suffrage universel pour les élections municipales, égal pour tous, hommes et femmes, avec représentation proportionnelle, et de commencer, en même temps, les travaux concernant le projet de constitution de la République tchécoslovaque qui, d'après la déclaration de l'Assemblée nationale, doit avoir pour base des lois électorales tout à fait démocratiques et justes, applicables également aux hommes et aux femmes.

FAITS ET INFORMATIONS

Le Club alpin français.

Le Club Alpin français a consacré aux Tchécoslovaques sa première réunion, présidée par M. Bregeault, président de Chambre à la Cour d'appel. Une assistance très nombreuse s'était, à cette occasion, rassemblée, le 26 novembre, à la Salle de Géographie, pour y entendre une conférence de M. Ernest Denis, sur les Pays tchécoslovaques. Sous la forme d'une causerie, l'illustre conférencier a retracé, dans les explications qui accompagnaient des projections, l'histoire, la lutte contemporaine et la vie des Tchécoslovaques. Avec sa grande compétence d'historien et avec sa belle ardeur d'ami dévoué, il a admirablement expliqué aux assistants, qui nous connaissaient à peine, et rappelé à ceux dont les sympathies nous sont acquises, ce que sont les Tchécoslovaques et quel intérêt a la France à s'occuper d'eux.

Quelques jours plus tard, le 30 novembre, M. Ernest Denis prenait de nouveau la parole au Collège libre des Sciences sociales, pour présenter aux auditeurs de cette institution, rassemblés, cette fois, en très grand nombre, la question tchécoslovaque dans son état actuel, après la proclamation de notre indépendance. C'était la première fois que notre question était analysée sous sa forme nouvelle., M. Ernest Denis l'a fait dans la forme claire et précise qui lui est coutumière.

Sur deux points seuls, les Tchécoslovaques ont à traiter avec l'Allemagne: sur la question de Kladsko (Glatz) et sur celle de la région de Ratibor (en Silésie prussienne). Ces deux régions étaient jadis tchèques. Elle le sont encore en partie aujourd'hui et doivent être restituées, au moins dans leurs parties tchèques, à l'État tchécoslovaque. Vient ensuite la question des deux Lusaces, régions slaves de la Saxe et de la Prusse. Si elles ne peuvent être réunies à la Bohême, les Tchécoslovaques doivent exiger pour elles des garanties internationales destinées à les protéger contre la germanisation et à assurer leur libre développement national, tional.

Dans toutes les autres questions relatives à leur indépendance, les Tchécoslovaques n'ont à traiter qu'avec l'Entente. Il s'agit d'abord de la Slovaquie, qui doit être définitivement émancipée de l'ancien État hongrois. C'est ensuite la question des Allemands des Pays tchécoslovaques. Ils demandent à être séparés de l'État tchécoslovaque, mais c'est inadmissible : les territoires habités aujourd'hui par les Allemands étaient jadis tchèques, et les gouvernements de l'Entente ont promis la constitution de l'État tchécoslovaque dans ses frontières historiques. Les statistiques sur

lesquelles sont basées les revendications des Allemands sont fausses. Enfin, les Allemands des frontières dépendent économiquement de la plaine, et si on leur donne aujourd'hui les régions frontières, ils chercheront, dans les temps les plus proches, à devenir maîtres de la plaine par une pénétration lente, la défaite des Allemands ne leur ayant pas permis de la conquérir par une guerre victorieuse comme ils le voulaient. Enfin vient la question de l'union de l'État tchécoslovaque avec l'État yougoslave. Cette union peut se faire sous la forme de garanties données aux Tchécoslovaques dont l'industrie et le commerce chercheront des débouchés dans les pays yougoslaves, pour utiliser les chemins de fer du sud de l'ancienne monarchie, ou sous la forme d'une bande de territoire, d'un corridor, reliant les deux États slaves, ce qui est la solution la plus raisonnable et la plus significative. La conférence était présidée par M. A. Chervin.

L'Union démocratique pour l'éducation sociale.

L'Union démocratique pour l'éducation sociale avait organisé, le 10 novembre dernier, à la Sorbonne, une conférence sur les nationalités de l'ancienne Autriche-Hongrie. Notre excellent ami et collaborateur, M. Jules Chopin, avait choisi comme sujet : Nos amis des Pays ennemis. Il a montré tout ce qu'ont fait les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, les Roumains, les Polonais d'Autriche-Hongrie contre la monarchie des Habsbourg, en vue de favoriser la victoire des États alliés. Cette conférence était illustrée d'une série de projections qui ont montré au public français à quelles brutales persécutions Allemands et Magyars ont soumis les nationalités d'Autriche-Hongrie. M. Jules Chopin a donné ainsi une nouvelle preuve de sa compétence dans les questions austro-hongroises et du sincère amour qu'il porte à notre cause. M. Ernest Denis, qui présidait la réunion, a pris, à son tour, la parole pour appuyer les conclusions du conférencier. Enfin, M. Louis Ripault, président de l'Union, a tiré des paroles des deux orateurs l'enseignement politique qu'elles comportaient.

Cours de tchèque.

Cours de tchèque à l'École Nationale des langues orientales vivantes. (2, rue de Lille, Paris.)

M. Vratislav Trcka, secrétaire de la Légation de la République tchécoslovaque à Paris, étudie, les jeudis, à 18 heures, le développement politique et social des Tchécoslovaques aux xixe et XXe siècles.

M. François Nëmecek, répétiteur, expose les éléments de la grammaire tchèque et dirige les exercices pratiques les mardis et vendredis, de 1 7 à 19 heures.

La Gérant : u mathiku.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Mirtin, Paris.

Revue mensuelle

4e ANNÉE. 15 jANVIER-ler MARS 1919 Nos 14 à 17,

Le Message du Président Masaryk.

Au château royal, dans l'ancienne salle d'audience des empereurs d'Autriche, devenue actuellement la salle de réception du président de la République tchécoslovaque, son premier président a lu, le 23 décembre, son message à la nation. Assistaient à cet acte : les députés de l'Assemblée Nationale, les représentants des nations alliées, notamment le ministre plénipotentiaire de la République française, M. Clément Simon, le plénipotentiaire anglais, M. Montgomery Cunnigham et le général italien Piccioni, ensuite les membres du gouvernement tchécoslovaque et de nombreux invités.

« Je crois, de même qu'en Dieu, que, quand les orages de la haine qui ont été déchaînés sur nos têtes à cause de nos péchés auront passé, la direction de tes affaires reviendra à toi, ô peuple tchécoslovaque, et, dans cette espérance, je te fais l'héritier de tout ce que j'ai hérité de mes aïeux dans les temps difficiles et aussi, ce que j'ai acquis par le travail de mes fils et par la bénédiction de Dieu. >y

Ces paroles de Jean Amos Komensky se sont littéralement accomplies. Notre nation est libre et indépendante et entre dans la Société des Nations européennes

au milieu de l'estime et de l'appui de la sympathie universelle. Vivons-nous dans un rêve? Voilà la question que se posent les politiciens de tous les pays et moimême, je me demande si tout ceci est une réalité.

Pendant les quatre années de guerre, le monde entier était partagé en deux. Après une lutte terrible, ceux-là sont restés victorieux, qui défendaient l'idéal et la justice. L'esprit a vaincu la matière, le droit a vaincu la force brutale, la vérité a prédominé sur la ruse.

Les empires centraux, sous la conduite de l'Allemagne prussienne s'efforçaient d'étendre leur puissance sur tout le vieux monde : sur l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Le premier but des politiciens pangermanistes fut marqué par la devise : « Berlin-Bagdad. » Le vieux « Drang nach Osten », la poussée germanique vers l'Orient, devait trouver son point culminant par la conquête finale des nations d'Orient, en première ligne des Slaves. Les premiers succès des Allemands semblaient réaliser les plans pangermanistes. La soumission de l'Europe orientale aurait eu pour conséquence la soumission de l'Occident et de tout le vieux continent.

En ce moment-là, le Nouveau Monde, l'Amérique, est entrée en scène. Elle s'est substituée à la Russie lassée et envahie, et, en peu de temps, le maréchal Foch dictait ses conditions à l'Allemagne et à l'Autriche- Hongrie vaincues. L'autocratie théocratique succomba à la démocratie qui repose sur des principes de morale humanitaire. Berlin, Vienne et Constantinople répandaient la doctrine hérétique prétendant que leur État, en réalité leurs dynasties, étaient instituées par la grâce de Dieu, qu'elles étaient la manifestation même et l'instrument de Dieu. Appuyés sur un système militariste, ces États érigèrent l'idéal national. Dans la communauté de ce but impérialiste existe une parenté, une concordance intime entre Berlin, Vienne et Constantinople, ces trois restes de la théocratie médiévale.

Contre eux, les démocraties modernes se sont rangées. Le militariste prussien et ses spécialistes militaires ont été battus par une armée nationale, formée et organisée seulement au cours de la guerre, qui, tout d'abord, devait s'exercer à faire usage des armes. L'attaque allemande, habilement préparée et calculée, a manqué son but. Les Alliés, fidèles aux principes de la démocratie, proclamèrent les droits de tous les États et de toutes les nations à l'indépendance, non seulement des grands, mais aussi des petits. Le président Wilson a formulé les principes de la démocratie, contenus dans la déclaration de l'indépendance américaine, de même que dans la déclaration des droits de l'homme par les Français. C'est la révolution qui est victorieuse sur la torpeur de la légitimité : tout pouvoir émane du peuple, ou, comme l'avait dit Lincoln, du peuple par le peuple et pour le peuple. Le président Wilson a déclaré comme but de guerre : la libération de toute l'humanité. Toute l'humanité s'est soulevée contre les quatre puissances centrales. Si, jadis, l'assentiment des nations fut considéré comme un argument de l'existence de Dieu, l'assentiment de toutes les nations de tous les continents dans cette guerre est l'argument de la vérité démocratique.

Le militarisme prussien et ses complices ont été et sont moralement isolés.

Nous, Tchécoslovaques, nous ne pouvions pas assister en spectateurs à cette guerre. Il fallait que nous nous décidions à marcher contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Toute notre histoire, sa base et son sens, nous pousse vers les puissances démocratiques, de même que la nécessité de construire notre État et le maintenir contre la ruée germanique vers l'Orient. Notre Réformation et son idéal, nos souffrances pendant la contre-réformation, opérée par la violence des Habsbourg, qui se sont servis de la religion pour leurs buts matériels. (Applaudissements.) Notre renaissance inspirée de l'idée de l'humanité et de la démocratie,

rattache logiquement la destinée de notre peuple aux démocraties modernes de l'Occident. (Vifs applaudissements)

Donc, ce fut avec raison, et comme nous le voyons maintenant, ce fut pour notre salut que nous nous sommes rangés du côté des Alliés depuis le début de la guerre.

Permettez-moi, maintenant, mes chers amis, de vous donner un aperçu de notre activité en dehors des frontières.

Je me borne à souligner les principes qui déterminent notre travail. De prime abord, il m' apparaissait clairement que je ne pouvais pas et ne devais pas rester au service de l' Autriche-Hongrie. Il est vrai qu'au début je n'étais point tout de suite décidé à agir. Je sentais l'immense responsabilité, je calculais les résultats d'une perte, mais nos soldats qui refusaient de servir et qui se rendaient aux Alliés, les persécutions criminelles de nos gens, qui se réjouissaient de la promesse des commandants de l'armée russe et surtout les engins de torture des bourreaux de Vienne et de Budapest m'obligèrent à la décision. Je consultai mes amis politiques séparément, car les partis étaient opprimés. Je partis à Vienne pour discuter avec les Allemands d'Autriche sur ce qu'ils attendaient de la guerre en cas de victoire. Je me rendis deux fois en Hollande à travers l'Allemagne, et je tâchai d'y puiser, autant que possible, des informations. Au milieu de 1914, j'entrepris un voyage en Italie qui, alors, était encore neutre, et, de là, je passai en Suisse. Je croyais que je pourrais encore faire un voyage à Prague aller et retour, pour y apporter les informations reçues, mais ce n'était plus possible. Alors, je séjournai quelque temps à Genève. En automne 1915, je me rendis définitivement par Paris à Londres, d'où je pouvais encore aller de temps en temps à Paris. Le Dr Benes et le général Stefânik, collaborateurs dévoués, fidèles et excellents (Vifs

applaudissements), restèrent à Paris. Au mois de mai, l'année passée, je devais aller en Russie, d'où je partis au commencement de mars pour le Japon à travers la Sibérie, et, de là, je me dirigeai du Japon aux États- Unis, d'où je revins après un séjour de sept mois, et je fus appelé par notre gouvernement, après quatre ans, comme premier président de la République tchécoslovaque. (Vifs applaudissements.)

Ce fut un voyage remarquable et inattendu autour du monde, en réalité un voyage de propagande pour gagner tous les Alliés à notre cause nationale et pour notre programme politique. Il s'agissait, en partie, de détruire l' Autriche-Hongrie (Approbations), et d'isoler ainsi l'Allemagne et de la forcer à se contenter de son propre domaine national. Comme l' Autriche-Hongrie était la force de l'Allemagne, mais aussi son point faible, il s'agissait d'organiser nos émigrés. Nous avons mené une propagande préméditée dans la presse et dans le monde diplomatique. Mais la politique, et surtout la révolution ne sont pas possibles sans argent, et, en ce point, nos compatriotes d'Amérique et de Russie nous apportèrent leur concours financier; et je veux constater expressément, que nous n'avons pas accepté un centime de nos Alliés. (Vifs applaudissements prolongés.) J'attache une importance spéciale à cela, parce que nos ennemis parlaient de l'argent russe, anglais et autre; et, dans la même mesure, je constate que, pendant tout le temps, nous n'avons rien avancé de faux à l'adresse de nos ennemis. (Approbations.) Nous n'avons commis aucune soi-disant ruse diplomatique. Jamais plus honnête campagne ne fut menée.

Il réapparaissait clairement qu'une propagande, ni une révolution parmi les soldats ou sur le front ne pouvait nous suffire. Il nous fallait organiser une armée. Les premières légions ont été organisées en France et en Russie. Bientôt des volontaires s'annoncèrent de tous les pays : de l'Angleterre, de l'Amérique, du Ca-

nada, de l'Afrique, de l'Australie. Au commencement, ce ne furent que de petits détachements, mais un afflux de prisonniers est venu les accroître. Ceci eut lieu notamment en Russie, où beaucoup de soldats tchécoslovaques des rangs austro-hongrois passèrent aux Russes. L'histoire de notre armée en Russie est l'histoire de toute la Russie. L'évolution de la Russie eut sa répercussion dans l'évolution de notre armée.

Je peux rappeler brièvement que le vieux régime de Stiirmer n'était pas favorable à la création de notre armée. Kerensky lui-même ne l'approuvait pas au commencement. Plus tard, il reconnut que son offensive dans une grande mesure fut soutenue par les nôtres et que ce sont eux qui ont couvert la fuite fatale des armées russes. (Vifs applaudissements.) Nous connaissons les éloges de la vaillance de nos troupes exprimée par Broussiloff, Alexeïeff et d'autres généraux russes, et aussi par les attachés militaires français et italiens. Après plusieurs essais, on a réussi à obtenir la permission d'organiser l'armée tchécoslovaque en Russie. Je peux dire sans exagération que cette organisation eut lieu au moment où commençait l'anarchie russe et au milieu de la débâcle totale des armées russes. Ceci est le meilleur témoignage de la valeur non seulement des nôtres, mais aussi de toute la nation, car cent mille hommes, tous électeurs, forment une partie considérable de la nation. (Vives approbations.)

Notre armée en Russie comptait, au printemps 1918, cinquante mille hommes en armes et autant qui se sont présentés pour entrer au service. Cette capacité d'organisation et de discipline nationale ne fut surpassée que par leur courage, leur amour de la liberté, leur fidélité à la nation, pour laquelle aucun sacrifice n'est assez grand. (Tonnerre d'applaudissements; cris : «.Honneur à nos soldats! ») Je vous prie, mes chers amis, de garder en mémoire nos chers garçons tombés au champ d'honneur, nos héros de Russie, de Dobroudja, de France, d'Italie et du front de Salonique.

C'est grâce à eux que nous sommes ici rassemblés ; ce sont eux qui ont préparé mon arrivée. N'oublions pas les martyrs de la terreur habsbourgeoise qui pesait sur notre pays, des milliers et des milliers de victimes des camps de prisonniers russes : ceux qui sont morts sur la côte mourmane, dans le Turkestan, partout dans les contrées de la malheureuse Russie, qui ne fut pas capable de pourvoir à la santé de nos prisonniers de guerre. Combien des nôtres moururent pendant la retraite serbe, en Albanie? Les tombes tchécoslovaques se trouvent sur les champs de bataille de tous les pays belligérants.

Je ne peux pas m'empêcher de vous remercier et d'exprimer ma satisfaction de votre attitude politique dans le pays. Chers amis, toute la nation tchécoslovaque subissait mes critiques. Je n'étais jamais assez content. J'espère cependant apporter la preuve que ce mécontentement « sacré » ne fut pas à notre détriment. (Vifs applaudissements.)

Notre Armée, combattant sur trois fronts, nous a apporté notre liberté. L'histoire de notre action politique à l'étranger, notamment celle de notre Armée, de ses combats pleins d'héroïsme, l'histoire de l'Anabase sibérienne, tout cela sera une riche épopée, servant à l'éducation de nos générations futures. (Vifs applaudissements.) Ici, je ne peux que résumer les résultats. A côté de l'armée des combattants, je dois rappeler mes nombreux collaborateurs, organisés dans tous les pays. Il va sans dire que la plus grande activité eut lieu en Russie. J'exprime ici mes remerciements à tous les membres de la Section russe du Conseil National tchécoslovaque. Je rappelle, notamment, le nom de feu son secrétaire général, M. Jifi Klecanda.

La France a reconnu la première, en 1915, l'importance de notre pays pour les Alliés et pour l'Europe. Elle a reconnu notre programme; elle fut la première à reconnaître notre Conseil National créé hors de nos

frontières, elle reçut notre Armée. En France, et plus tard également en Russie, on était généreux envers nous. (Ovations orageuses à la France.) L'Italie se comporta toujours amicalement vis-à-vis de nous (Vifs applaudissements y cris: Evviva l'Italia!), nous y avions une armée considérable et nous avons contracté le premier traité avec l'Italie, qui reconnut ainsi notre indépendance. Tous les Alliés se sont tournés ensuite vers nous avec toutes leurs sympathies: l'Angleterre, les États-Unis, le Japon, la Serbie, la Belgique, la Grèce nous ont reconnus et je ne sais laquelle de ces nations remercier en premier (Ovations orageuses). Il va de soi que notre reconnaissance de la part de l'Angleterre et des Etats-Unis, qui sont les plus grandes des puissances alliées, renforça considérablement notre position, comme nous l'avons remarqué suivant l'attitude de l'ennemi.

Les États-Unis nous apportèrent et nous apportent le secours efficace de leurs richesses. Nous avons pour l'avenir certains engagements de leur part. Le Président Wilson lui-même (Ovations orageuses) témoigne d'un grand et sincère intérêt envers notre cause. Nous lui sommes très obligés, de même qu'à tous les Alliés, qui peuvent toujours compter sur nous. J'exprime le mieux nos sentiments envers eux par les paroles du ministre-président Kramâf, qui, par son premier radiotélégramme envoyé de Prague à Paris, assura tous les gouvernements et nations des pays alliés, de notre reconnaissance et de notre fidélité inébranlable (Tonnerre d'applaudissements). Notre République restera à jamais fidèle aux Alliés! (Tonnerre d'applaudissements).

Après notre reconnaissance officielle par les Alliés, nous avons proclamé l'indépendance de notre nation et nous avons constitué un gouvernement que le peuple de notre patrie a accepté, lui témoignant de sa confiance, de même qu'à moi, élu président. Le vrai but de la guerre et de la paix est la réorganisation de l'Eu-

rope orientale et la solution du problème oriental en général. Cette guerre fut la continuation et le point culminant des luttes et des essais pour la solution du problème oriental dans le sens le plus large du mot. La poussée germanique vers l'Orient, le « Drang nach Osten », est dirigé contre la zone des petites nations qui siègent entre les Allemands et les Russes, en commençant par les Finnois et passant jusqu'aux Grecs. C'est une chaîne de 18 petites nations. Les pangermanistes déclarèrent que les petites nations n'ont point d'avenir, que l'histoire s'achemine vers la création des grands États. Cette opinion est visiblement fausse, car depuis le xviir siècle jusqu'à nos jours, toute une série de petits États s'est constituée. La tentative impérialiste de Napoléon a complètement échoué, de même que l'impérialisme allemand, austro-hongrois et russe. Les petites nations sont libérées (Applaudissements), la tâche négative de la guerre est accomplie. Une tâche positive se pose maintenant: celle d'organiser l'Europe orientale, l'Europe et l'humanité en général. Nous nous trouvons au seuil d'une nouvelle époque, où Vhumanité entière ressent son unité. Notre nation veut contribuer de son mieux et avec pleine conscience à la réalisation de cette grandiose et sublime tâche. Nous savons que les Peuples attendent un nouveau travail créateur et organisateur, et nous leur promettons d'essayer honnêtement de poursuivre une telle politique. (Vifs applaudissements).

Bismarck avait dit que le maître de la Bohême serait le maître de l'Europe. Il a déterminé ainsi à sa façon la position spéciale de notre nation dans le monde. Nous formons la branche slave la plus occidentale dans l'Europe centrale et nous avons résisté à la poussée germanique vers l'Orient. Notre ténacité nationale et notre sol riche par la nature avait facilité notre victoire. Notre victoire est également la victoire de toutes les autres petites nations, jadis menacées par l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie. Le même sort et

les mêmes dangers nous dirigent vers une étroite amitié avec nos voisins de l'Est ou du Sud-Est. A l'étranger, j'ai noué des relations amicales avec toutes ces nations: avec les Polonais, les Ukrainiens, les Yougoslaves, les Roumains, les Lithuaniens, les Lettons, les Finlandais, les Grecs et les Albanais. (Approbations.) Jusqu'à présent, nous avons gagné douze peuples et les pourparlers se poursuivent favorablement. L'Amérique a vivement participé à cette union. Les Américains ont constitué une société chargée d'appuyer les aspirations des nations cte l'Europe centrale. J'espère qu'elle contribuera à la réalisation de cette grande œuvre. Le Président Wilson lui-même est très favorable à ces tendances et k solution du problème des petites nations a trouvé chez lui un vif intérêt. (Vifs applaudissements.)

Maintenant, je peux esquisser brièvement nos devoirs les plus proches... D'une façon générale : nous voulons organiser des relations très intimes avec nos voisins et les peuples qui nous sont le plus près.

Organisation de l'Europe Centrale.

Pour des raisons historiques et géographiques, une amitié politique entre la Bohême et la POLOGNE serait à souhaiter. J'ai beaucoup discuté cette question avec les leaders polonais, nous avons même pris en considération une fédération, mais finalement nous nous sommes dit que chaque peuple a, à présent, assez à faire à travailler à sa reconstitution. Nous ne voulions pas compliquer la tâche. Nous nous efforcerons cependant d'arriver à un accord économique et militaire, qui sera naturellement purement défensif. (Approbation.) Nous avons aussi discuté la question polonaise en Silésie. Un accord est facile. C'est un problème très petit par rapport aux grandes tâches qui nous attendent. C'est dans notre intérêt commun qu'il est nécessaire que chacun de nous soit aussi fort que possible. Je dois, il est vrai, observer que la façon dont

certains Polonais se servent pour s'emparer de notre territoire est inadmissible. (Approbation.) Nous devons'd'abord avoir le territoire de notre État entièrement entre nos mains. Nous pourrons, après, nous entendre au sujet d'une correction des frontières. (Vifs applaudissements.) J'espère que les Polonais approuveront ce point de vue, car leur exemple pourrait aussi être suivi par d'autres peuples contre eux-mêmes. (Approbation.) Quand les Polonais auront mis un peu d'ordre dans leur État, alors nous pourrons négocier d'État à État.

Avec les Roumains, nous avons travaillé la main dans la main. En Russie surtout, une amitié qui promet beaucoup, s'est formée. J'ai été moi-même en Roumanie et j'ai négocié avec le roi et le gouvernement dans le but d'une jonction de notre armée à l'armée roumaine, ce qui, malheureusement, ne pouvait plus se réaliser alors. Il se présente à nous une occasion de devenir voisins de la Roumanie. Les RUTHÈNES hongrois nous ont proposé, par leur représentants en Amérique, de former une partie autonome de notre État. La même proposition nous a été faite de la part des Russes carpathiens. Je n'avais naturellement pas le droit de conclure un accord définitif, mais l'approbation que j'ai donnée à ce sujet, sera, sans aucun doute, sanctionnée par les Ruthènes de Hongrie.

Je suis fermement persuadé que les Roumains et les Yougoslaves arriveront à un accord dans la question du Banat.

Il est inutile de dire que nos rapports avec les Yougoslaves sont des plus cordiaux. Ils sont scellés par le. sang versé en commun. (Vifs applaudissements.) Le voisinage des Roumains nous ménagera des rapports plus directs. Du reste, chez nous et dans les milieux yougoslaves, on a la convickm absolue que notre réunion géographique directe est indispensable. (Vives approbations.) Les Allemands d'Autriche reven-

diquent, il est vrai, le territoire hongrois qui nous sépare des Yougoslaves. Mais, même du côté magyar, on leur a répondu que ce territoire contient des populations croates et Slovènes très nombreuses.

En ce qui concerne les ALLEMANDS de Bohême, notre programme est connu depuis longtemps. Le territoire de Bohême habité par les Allemands nous appartient et restera à nous. (Tempêtes d'approbations.) C'est nous qui avons érigé cet État, c'est nous qui l'avons entretenu et défendu, c'est nous qui le reconstruirons de nouveau. Je souhaiterais que les Allemands se décident à collaborer avec nous. Ce serait une meilleure politique que les efforts douteux de certains d'entre eux. Je comprends parfaitement bien qu'ils se trouvent dans une situation difficile. Ils n'ont, malheureusement, que trop volontiers adopté le programme pangermaniste antitchèque; ils n'ont pas compris la situation mondiale, ils étaient grisés par les premiers succès apparents. Nos Allemands sont devenus victimes de l'austrianisme, faux et plein de mensonges. (Approbation.) Je le répète : c'est nous qui avons bâti cet État; ainsi la position juridique de nos Allemands, qui, jadis, sont venus dans notre pays comme immigrés et comme colons, est déterminée. (Approbations.) Nous avons plein droit aux richesses de notre pays tout entier. Notre industrie en a besoin, aussi bien que celle de nos Allemands. Mais, avant tout, nous ne voulons pas et nous ne pouvons pas sacrifier nos minorités considérables à la germanisation. (Tempête d'applaudissements.) Même par leurs intérêts économiques, nos concitoyens allemands dépendent de nous. C'est à eux, maintenant, de trouver un juste rapport avec nous. Qu'ils se souviennent qu'en 1861 ils ont demandé, d'accord avec nous, à l'empereur, de se faire couronner roi de Bohême! Je souhaite sincèrement qu'un accord intervienne aussi rapidement que possible. J'avoue qu'il nous sera difficile d'oublier que nos Allemands, et les Allemands d'Autriche aussi, ont

accepté les atrocités inhumaines de la soldatesque habsbourgeoise sans aucune protestation; au contraire, ils ont fourni le plus enragé contingent du pangermanisme. Mais, malgré cela, nous serons heureux de les accueillir, s'ils se décident sincèrement à collaborer avec nous. Personne ne nous reprochera après de si amères déceptions d'être trop prudents envers eux. Mais dans notre État, les minorités auront les pleins droits nationaux et jouiront de l'égalité de citoyen. (Applaudissements.) La République américaine a préféré subir une guerre civile plutôt que de permettre la sécession des États du Sud; nous non plus, nous n'admettrons jamais la sécession du territoire mixte de la Bohême du Nord ! (Tonnerre d'applaudissements) Dans l'établissement d'une autonomie vraiment indépendante, nous trouverons un moyen opportun pour la solution de la question nationale. Une délimitation territoriale est impossible à cause du mélange intime des deux nationalités dans la Bohême du Nord. D'ailleurs, le problème n'est pas seulement national, mais aussi, dans une grande mesure, social.

Notre attitude vis-à-vis de l'Autriche allemande est déterminée non seulement par les résultats de la guerre, mais encore par notre programme national luimême. Nous nous sommes jadis réunis avec l'Autriche et la Hongrie pour former la monarchie danubienne. La Bohême fut appelée la perle de l'Autriche. Nous avons ainsi prouvé que nous pouvions vivre en paix avec les Allemands. Mais les Habsbourg nous en ont mal récompensés. La guerre a prouvé que la politique dualiste, favorisant les Allemands et les Magyars, a fait faillite pour toujours. Car c'était un complot contre nous, une organisation de violence de la minorité contre la majorité. L'Europe ne l'a pas compris avant la guerre. Mais, par la guerre, la vérité est devenue évidente à tous. Surtout la France, l'Angleterre et les États-Unis ont pénétré la fausseté et la perversion de la politique austro-magyare. La propagande des Habs-

bourg et des Magyars fut notre plus précieux allié. Du reste, les Allemands de l'Empire ont fait l'expérience avec les Habsbourg à leurs propres dépens. L'Allemagne a, deux fois, sauvé l'Autriche : contre les Russes et contre les Italiens; finalement, elle fut trahie par Vienne. Il est vrai que l'immoralité de la politique berlinoise consistait à chercher des alliances avec des gens qu'elle devait mépriser intérieurement. Quoique Berlin dominât Vienne, il lui arriva cependant de succomber souvent à l'influence de Vienne. Je n'ai pas de conseil à donner à l'Autriche allemande. L'union de nos pays tchécoslovaques avec l'Autriche a laissé subsister certains restes des relations économiques. Si les Allemands d'Autriche abandonnent leur plan pangermaniste et se conduisent loyalement envers nous, s'ils renoncent à se mêler de nos affaires intérieures, qui ne les regardent pas, alors seulement des relations convenables seront possibles entre nous, et l'Autriche pourra garder son indépendance. Je pense que le grave problème de Vienne trouverait ainsi sa meilleure solution pour les Allemands eux-mêmes. Nous nous laissons naturellement guider par les soucis de notre grande minorité à Vienne.

Nos rapports avec Y Allemagne seront déterminés par la politique que l'Allemagne adoptera. Nous nous conduirons correctement vis-à-vis d'elle. Nous souhaitons que la défaite du militarisme prussien devienne la victoire du peuple allemand ; que l'Allemagne se limite à ses propres forces nationales, qu'elle renonce à sa politique orientale d'expansion et qu'elle mette ses capacités au service d'une organisation internationale des peuples et de l'humanité.

Je n'ai que peu de chose à dire sur les Magyars. Jusqu'en 1860, ils ont joué un rôle modeste, mais la Hongrie a gagné une certaine importance économique par la fertilité de son sol. En même temps, les Magyars essayaient d'exploiter la politique bismarkienne vis-àvis de l'Autriche. Ils sont devenus l'avant-garde du

germanisme dans les Balkans. Il est littéralement inconcevable, comment un pareil peuple a pu, aussi longtemps, emploiter quatre autres peuples, savoir : les Slovaques, les Ruthènes, les Roumains et les Yougoslaves! — Politiquement, les Magyars vécurent, pendant la guerre encore, sur le prestige de l'an 1848. Mais la fausseté de leur propagande fut partout reconnue. On est d'accord à reconnaître que les Magyars ont droit seulement à leur propre État national; les Magyars regrettent sans doute d'avoir dit : « Le Slovaque n'est pas un homme » (tôt nem ember). Mais nous ne voulons pas leur rendre la pareille ; toutefois, nous exigeons que la Slovaquie, dans toute son étendue, ait des frontières facilitant son développement. (Tempête d'applaudissements.)

Cependant nous ne pouvons pas réaliser notre programme seulement par la politique extérieure, nous devons travailler aussi à l'intérieur. Notre politique intérieure sera, d'après Havlicek, « honnête et raisonnable ». Nous voulons sauvegarder l'ordre et nous livrer à un travail administratif paisible. La démocratie n'est pas une domination, c'est un travail pour la, sauvegarde de la justice; et la justice, c'est la mathématique de l'humanité.

Nous vouerons notre attention au développement de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Nous inaugurerons une nouvelle politique des chemins de fer et des communications. J'ai noué des relations économiques et financières avec les facteurs responsables en Amérique, en Angleterre et en France. Nous sommes assurés de leur aide financière. Le président Wilson lui-même nous a promis de nous ravitailler dans la période de transition. Notre gouvernement a déjà transmis une liste de tout ce dont nous avons besoin. Le gouvernement américain et les milieux financiers des États-Unis sont prêts à nous accorder un emprunt.

Mais l'homme ne vit pas seulement de pain. Nous avons aussi besoin d'éducation. Les soins à apporter

à notre enseignement constituera un de nos principaux devoirs. Tout d'abord, l'idée autrichienne doit être définitivement extirpée. Nous avons l'occasion de mettre en pratique certains plans restés, jusqu'ici, théoriques. Nous nous garderons de toute hâte malsaine, nous avons le temps, nous n'avons pas besoin d'avoir tout à la fois. (Approbations.) Nous commencerons par le plus pressé.

Notre développement organique ultérieur sera facilité par une réforme sociale radicale. Légalité démocratique exclut toute exploitation, mais aussi toute tyrannie des classes. (Tempête d'applaudissements.)

Je suis heureux de voir des femmes parmi vous. J'espère qu'elles se consacreront à l'activité publique comme les hommes.

Si les négociations de Paris nous apportent une paix durable, comme nous l'espérons, cela ne nous libérera pas du souci de notre défense nationale. Au contraire, nous devons organiser un système international de défense effective, nous avons besoin d'une bonne politique de population. Les expériences de la guerre nécessitent la culture physique. Les idéals de Fuegner et de Tyr§ (chefs des Sokol) ont triomphé dans notre armée. (Approbation.) Nos armées d'Italie et de France rentrent dans le pays. (Ovations enthousiastes.) Je souhaiterais que nos gars de Russie pussent rentrer aussitôt que possible, mais nous ne devons pas oublier que notre armée fait partie des Armées Alliées et nous devons nous rendre compte des conséquences qui résultent pour nous des conditions d'armistice.

J'ai tracé seulement les lignes générales de notre politique. Le sens de la guerre est d'atteindre ce but : devenir tous humains. Les grands sacrifices en sang et biens ne doivent pas avoir été faits en vain. Nous avons atteint notre but, nous voulons maintenant l'assurer. C'est une tâche plus grave que celle qu'on a

remplie pendant la guerre. Tous les citoyens de bonne volonté ont la possibilité de bâtir un État démocratique exemplaire. Nous avons gagné les sympathies des Alliés et le respect de nos adversaires par notre capacité d'organisation et parce que nous avons su sauvegarder l'ordre. Nous continuerons de le sauvegarder; il ne doit pas y avoir de violences chez nous.

Je suis arrivé à Prague accompagné d'une partie de notre Armée étrangère. Je suis sûr que vous allez aimer nos gars comme je les aime moi-même. (Approbations enthousiastes). J'ai été anti-militariste. Cependant nous n'avons pas organisé notre armée pour des velléités de conquête, mais pour la conquête et la sauvegarde de la liberté et de la démocratie. Pour les protéger, nous avons besoin d'une armée. Nous voulons organiser une armée républicaine et démocratique. On arrivera à la démocratie dans l'armée non seulement par l'abolition de l'esprit autrichien, mais surtout par une régénération de son esprit.

J'ai fini. Je vous souhaite de bonnes fêtes de Noël.

(Acclamations prolongées.)

M. Ernest Denis.

M. Ernest Denis a accompli, le 3 janvier, sa soixante-dixième année. La Nation tchèque, qui lui doit tant, n'aura ni l'indiscrétion d'une louange qui craindrait d'être importune, ni la témérité de prétendre retracer une carrière si belle, si noble et si remplie. Elle se doit seulement d'exprimer, en quelques mots tout simples, l'affection, le respect, la reconnaissance dont M. Ernest Denis est entouré par tous les Slaves et particulièrement par les Tchèques.

Dès ses débuts de jeune historien, M. Denis s'est consacré à l'étude des peuples slaves. Ce n'était point, de sa part, recherche d'originalité ou curiosité d'érudit, mais l'expression d'un profond instinct de justice et d'une claire vision politique. A voir ces millions d'hommes opprimés, exploités, et pour comble calomniés, représentés par leurs oppresseurs comme des hordes incapables de toute civilisation, de toute contribution au progrès de l'humanité, son sentiment de la justice se révoltait; et par ailleurs sa conscience de Français lui criait, d'une façon irrésistible, que, dans la lutte qui, inévitablement, mettrait aux prises le principe barbare de la force et le principe humain du droit, il faudrait à l'Occident le concours des Slaves pour résister à la ruée finale des appétits germaniques. On n'aperçoit point tout le sens et la portée de son œuvre si l'on ne songe pas au temps et au lieu où elle fut conçue : au sortir de la guerre de 1870, où il avait lui-même combattu, à Prague, auprès de ce grand Palacky qui, le

— STt —

premier, dans sa lettre fameuse de 1848 au Parlement de Francfort, avait opposé aux prétentions germaniques le droit historique et national des Tchèques, et dont l'esprit venait d'inspirer la protestation delà Diète de Bohême contre l'annexion de l'Alsace et de. la Lorraine — la seule protestation qui ait osé s'élever alors dans une Europe déjà terrorisée par Bismarck.

Depuis tantôt un demi-siècle, tous les peuples slaves ont eu en M. Denis un ami éprouvé et un sûr conseiller. A aucun d'eux il n'a, dès qu'elle pouvait être utile, refusé l'aide de sa parole ou de sa plume; mais à aucun son amitié ne s'est faite complaisante, et si amère et dure que put leur être la vérité, ils n'ont jamais entendu de sa bouche que la vérité. Aux côtés des Yougoslaves opprimés, des Polonais persécutés, des Russes écrasés sous le tsarisme germano-tartare, — pour lequel il n'a point caché son aversion, dans un temps où il passait pour patriotique de flagorner, — des Tchèques menacés par la germanisation à la fois brutale et sournoise, il s'est toujours dressé, champion du droit et de la justice. Mais si les Yougoslaves s'épuisaient en querelles stériles, si les Polonais, par leurs divisions, faisaient le jeu de leurs ennemis, si les Russes emportés dans un rêve asiatique de grandeur paresseuse, négligeaient leur mission slave, si, parmi les Tchèques, certains succombaient aux tentations de l'opportunisme, de l'intrigue parlementaire ou aulique, de l'esprit de faction, sa voix amicale savait se faire âpre et rude pour les rappeler au devoir. C'est que son amitié pour les Slaves n'est pas timide et molle, mais forte et virile, et que la fol qu'il a en eux est pour lui une raison d'être, à leur égard, non pas indulgent, mais au contraire exigeant. Plua profondément il est convaincu de leurs hautes qualités, de leur grand avenir, de leur valeur pour l'humanité, plus il tient pour indigne d'eux et. de lui-même de leur farder la vérité.

Si, parmi les Slaves, les Tchèques ont eu la plus grande part dans son œuvre et dans son action, ce- n'est

sans doute pas seulement l'effet de la chance qui, en 1872, lui ouvrit l'accès du miïieu de Palacky. C'est surtout le résultat d'une naturelle affinité d'idées, d'une étroite parenté d'idéals. Dans l'histoire du peuple tchèque, à laquelle il a consacré cette admirable trilogie, Hus et les Hussites, La fin de V indépendance bohème, La Bohême depuis la Montagne Blanche, il retrouvait, au long de plus de cinq siècles, l'ardente aspiration à la liberté, à la justice, à la vérité, dont son âme aussi était remplie. Peuple de confesseurs, de martyrs et de héros, dont la pensée et les exploits ont exercé sur les destinées du monde une influence immense et bienfaisante, dont l'effort ininterrompu, à travers les vicissitudes d'un tragique destin, a victorieusement lutté contre toutes les tyrannies, religieuse, politique, nationale, pour conserver à l'humanité ses biens les plus précieux! De Hus jusqu'aux victimes des plus récentes persécutions autrichiennes, en défendant sa liberté, c'est la liberté de l'esprit humain, les droits de la conscience humaine, la vérité éternelle que ce peuple a défendus. La conclusion de La Bohême depuis la Montagne Blanche trahit, sous l'émotion de l'historien, toute la profondeur de la sympathie qui l'unit au peuple dont il a raconté les souffrances, retracé le réveil, proclamé l'espoir en l'avenir. La reconnaissance des Tchèques a décerné à M. Denis le titre d'honneur de continuateur de Palacky, et c'est sa gloire, mais la gloire aussi de la nation dont il est le fils enthousiaste et passionné, qu'on le range, lui Français, parmi les grands « éveilleurs » de la nation tchèque.

Faut-il vraiment ici rappeler le travail de M. Denis durant la guerre et son action sur les grands événements qui s'achèvent sous nos yeux? Quiconque sait le rôle qu'ont joué dans la guerre du droit les forces morales, mesure la part qui lui revient dans la victoire de nos idées. Du monde nouveau, où nous entrerons de-

main, il est vraiment l'un des créateurs. La politique des nationalités, qui, après avoir eu tant d'obstacles à surmonter, marche, espérons-le, vers son triomphe, a en lui son initiateur intellectuel, et les hommes d'État qui la propagent et qui l'appliquent sont, parfois à leur insu, ses disciples. Peut-on, à cette place, ne pas rappeler que c'est à lui que la Nation tchèque a dû de naître et de vivre, sous sa direction qu'elle a paru ses deux premières années, par ses articles alertes et nourris, mordantes satires de la falote Autriche, réquisitoires vengeurs contre la menteuse et cupide Allemagne, exposés sincères et pénétrants de l'émouvant et ardu problème russe, qu'elle a pu conquérir le public français? Peut-on oublier cette campagne ininterrompue de conférences, d'articles, de cours, de livres, qui a, dans le public français, entretenu le courage et la confiance, relevé l'espoir que tant de déconcertantes péripéties risquaient d'abattre, combattu les funestes effets de la défaillance russe, maintenu la foi dans la certitude de la victoire finale?

, Au milieu de ce labeur écrasant qui effraierait bien des jeunes, parmi les douleurs paternelles et les angoisses civiques, jamais un des exilés ou des proscrits que la guerre rassemblait à Paris n'est venu en vain lui soumettre un projet, lui demander conseil, appui, réconfort. Les plus grandes questions, les plus graves problèmes se sont traités autour de sa table de travail, et toujours son influence s'est exercée en faveur de la concorde et des équitables conciliations; mais jamais elle ne s'est prononcée pour les lâches abandons et les renonciations injustes et, dans toute son action politique, il n'a jamais admis d'autre règle que la vérité.

Si, pour l'homme qui a consacré toute sa vie à lutter pour des idées, il n'est pas de plus haute récompense que d'assister à leur triomphe; si, pour le savant qui n'a jamais voulu être qu'un savant, il n'est pas de

plus rare fortune que de voir ses conclusions de savant vérifiées par l'expérience et transformées en principes d'action et de vie, M. Denis reçoit aujourd'hui la plus haute des récompenses, et connaît la plus rare des fortunes. Rarement l'une et l'autre échurent à plus digne.

Son soixante-dixième anniversaire a été célébré en silence : ce n'est pas toujours les meilleurs serviteurs du pays dont la foule répète le nom. Parmi ceux dont l'hommage l'eût touché en ce jour, combien manquaient, enfants, élèves, amis, que la guerre a pris avant le temps ! Sur son cabinet de travail, simple et cordial, où l'œil est attiré, avant tout, par le portrait de Palacky et le magnifique panorama de Prague, présent de la métropole slave dorée pour le soixantième anniversaire du grand historien français de la Bohême, planaient, sans doute, ce 3 janvier, les âmes des États slaves qu'il a tant contribué à rappeler à la vie. Elles lui offraient, avec leur reconnaissance et leur admiration, les souhaits classiques de vie et de santé. Puissent-ils être exaucés ! .

Si bien remplie qu'ait été la carrière de M. Denis, l'heure est loin encore où il pourra songer au repos. Pour resserrer les liens que la guerre a noués entre la France et le monde slave, pour développer, organiser, approfondir ces relations nécessaires et fécondes, nous avons tous besoin, indispensablement besoin, de son expérience, de son autorité, de son tact, de sa bienveillance. Paradoxe sans doute que de .proposer à un septuagénaire, pour présent d'anniversaire, tout un nouveau programme de travaux et d'efforts ! Mais paradoxe, aussi, qu'un septuagénaire aussi jeune d'allures et d'esprit, d'intelligence si alerte et de cœur si chaud. Paradoxe heureux, qui remplit de joie et d'espoir tous les admirateurs de M. Denis, ses amis, ses élèves, ses obligés, et qui est, pour eux, la plus précieuse des promesses.

La "Nation tàhèque.

Réception solennelle

du Président Masaryk

à Prague.

Après un séjour de sept mois et un travail immense, M. Masaryk quittait, vers le 20 novembre, les États-Unis en sa nouvelle qualité de président de la République tchécoslovaque. Avant son départ, les hauts représentants et les principales institutions des États-Unis ont tenu à exprimer à notre président et, en sa personne, à la nation tchécoslovaque tout entière leur admiration et leur fervente sympathie. L'ambassadeur de France, M. Jusserand, avait organisé en l'honneur de M. Masaryk un grand dîner auquel participaient les représentants de toutes les nations alliées.

Les courts séjours que M. Masaryk a faits à Londres, à Paris et en Italie (du 29 novembre au 17 décembre), ont été presque entièrement consacrés à des entrevues avec les chefs d'État, les représentants des gouvernements alliés et de la grande presse. Partout, M. Masaryk a été l'objet d'une attention toute particulière. Pendant ses conversation, il a eu l'occasion de traiter, avec des personnalités compétentes, toutes les questions concernant la constitution définitive de l'État tchécoslovaque. Aussi bien en France qu'en Italie, où M. Masaryk a été l'hôte du roi, qui est venu le saluer sur le front au milieu de nos soldats, notre président est allé voir nos régiments avant leur départ pour leur patrie.

Enfin le 17 décembre, M. Masaryk, par train spécial, partait pour la Bohême, où une réception telle que notre pays n'en avait jamais vue de semblable, lui fut réservée.

Le 20 décembre, à une heure du soir, le train franchit la frontière et s'arrêta à Hornî Dvoristë, un village frontière où les représentants du pays, ayant à leur tête le ministre M. J. Zahradnik, ainsi qu'une compagnie du 29e régiment avec la musique attendaient le président de la République. Partout entre la frontière et Prague, M. Masaryk a été salué par la population avec un enthousiasme indescriptible et avec une tendresse touchante. Des réceptions particulièrement chaleureuses lui ont été réservées dans les grandes villes de province de Budëjovice et de Tâbor. Le 21 décembre, vers 1 h. 15, le train présidentiel entrait à Prague.

Le canon tonnait, toutes les cloches de la capitale de la République Tchécoslovaque sonnaient pour saluer son premier président. Animée d'un enthousiasme émouvant, la foule nombreuse comptant des centaines de milliers de têtes se pressait dans les rues et sur les places de la métropole tchécoslovaque, une des plus belles villes du monde. Les étendards aux couleurs tchécoslovaques et alliées flottaient sur toutes les maisons. Toutes ces manifestations patriotiques avaient lieu dans un ordre parfait et avec une discipline vraiment exemplaire. La ville millénaire n'avait jamais vu une réception aussi solennelle que celle qu'elle a faite à l'auteur de sa délivrance après plusieurs siècles de servitude. Ce fut une réception digne d'un roi mais d'autant plus glorieuse par sa simplicité dépourvue de tout byzantinisme, une vraie expression spontanée de l'amour de toutes les classes de la population. Ce ne fut pas seulement la population pragoise qui y prit part, mais le peuple tchécoslovaque tout entier, de toutes les régions libérées des pays tchécoslovaques.

Les écoles, les établissements publics, les usines et les magasins étaient fermés et rien ne troublait cette fête imposante. Les balcons et les fenêtres, dans les rues où devait passer le cortège, étaient ornés et rem-

plis de spectateurs qui occupaient même les toits. Ce jour-là Prague donnait l'hospitalité à plus d'un million de personnes. Parmi ses hôtes, elle comptait de nombreux délégués des pays alliés.

A une heure de l'après-midi, une multitude se rangeait en hâte depuis la gare Wilson, où devait arriver le train présidentiel, le long de la place de St-Venceslas, par le boulevard de Ferdinand (appelé maintenant boulevard de Masaryk), vers le Théâtre National, le long du quai de la Vltava jusqu'à la place historique de la Vieille Ville. Les troupes tchécoslovaques et les Sokols en tenue de fête, les organisations politiques, différentes sociétés et corporations, des sociétés d'étudiants, des dames en costumes nationaux présentaient un aspect multicolore et harmonieux. Un groupe de dames arrangé avec beaucoup de goût, occupait la rampe du Musée en haut de la place de Saint- Venceslas. Une belle journée d'hiver au ciel sans nuage renforçait l'effet des solennités.

A une heure passée, le train présidentiel s'arrêta en gare. L'orchestre entonna l'hymne national et les hymnes des nations alliées. Le président entra dans le hall de la gare richement ornée, où l'attendait le Conseil des ministres, les membres de la Maffia (organisation secrète qui, pendant la guerre, a eu pour tâche d'entretenir des relations directes entre Prague et le professeur Masaryk à l'étranger), les écrivains tchécoslovaques et les membres de l'Assemblée Nationale, membres des sociétés scientifiques et des sociétés d'artistes. Le choral de l'Union des instituteurs de Moravie chantait un chœur composé tout spécialement sur les paroles du poète Machar.

Quand le président Masaryk entra au milieu d'un silence solennel dans la salle de réception, le président du Conseil, M. Kramâf, courut à sa rencontre. Les deux hommes d'État s'embrassèrent longuement. Puis M. Kramâf lui dit :

« Je vous salue au nom du premier gouvernement de la Bohême libre, à laquelle vous avez voué toutes vos forces et toute votre vie. Je salue en votre personne tous vos collaborateurs à la grande œuvre de la libération de notre peuple. Je vous remercie pour toutes les privations endurées pendant votre exil de quatre ans, pour le grand travail entrepris pour l'organiser, pour les héros de notre armée tchécoslovaque que vous avez su animer de l'esprit de discipline pour atteindre le grand but. Je vous salue au nom de tous les partis qui se sont réunis dans le gouvernement pour le dur travail de bâtir notre République dans l'esprit de la vraie démocratie et de la justice sociale; je suis persuadé que vous serez le meilleur gardien de cette unité nationale. Vous nous trouverez bien changés depuis que vous avez quitté le sol tchécoslovaque: une âme nouvelle nous remplit tous, une volonté ferme et inébranlable nous anime de défendre notre liberté jusqu'au bout contre tout ennemi extérieur. Dans les heures graves de la création de notre État, soyez notre guide et notre conseiller sur la voie d'un grand avenir ! »

Voici la réponse du président Masaryk :

« Je sais, et vous savez tous qu'un long travail nous attend encore, mais toutes les difficultés seront résolues par un accord amical. Inutile de vous décrire les angoisses de ces quatre années d'exil. Je connaissais l'Autriche et je savais comment elle s'efforçait de vous fléchir. Mais vous êtes restés fermes sans vous laisser intimider, et il était légitime que notre nation nous appuie et que nous travaillions d'accord avec elle. Je vous remercie tous et vous promets de continuer à collaborer avec vous. »

Là-dessus, M. Masaryk serra la main de Kramâf, au milieu d'acclamations enthousiastes.

Le président du Conseil, M. Kramâf, salua làdessus, dans une allocution française, le ministre de la

République Française, M. Clément-Simon et le commandant de l'armée tchécoslovaque d'Italie, le général Luigi Piccioni. Il souhaita, en anglais, la bienvenue au représentant anglais, baronet Sir Thomas Montgomery.

En s'adressant au ministre de France, M. Clément- Simon, M. Kramâf s'est exprimé en ces termes :

« Monsieur le Ministre de France, Au nom de la République Tchécoslovaque, je vous souhaite la bienvenue dans notre capitale. Nous sommes heureux que ce soit la France qui vienne la première nous dire qu'elle nous considère non seulement comme un État reconnu, mais encore comme un État consolidé, digne de toutes les prérogatives des États définitivement établis. Nous ne sommes, du reste, pas surpris que la France vienne la première chez nous. Depuis le commencement de la guerre, elle nous a donné tant de preuves de sympathie profonde et chaleureuse! Elle sentait bien que dans cette Autriche-Hongrie ennemie elle avait de sincères amis, — les Tchécoslovaques et les Yougoslaves, — pour qui la France était toujours le symbole du Droit et de la Liberté. Comme nous avons tremblé pour la France, durant les heures tristes et sombres! et comme nos cœurs criaient de joie quand vos armées ont commencé la marche victorieuse contre l'ennemi commun! Nous avons toujours aimé la France du même amour aux jours de malheur comme dans ceux de la victoire. Jamais nous ne l'avons admirée si profondément que dans la noble fierté qu'elle a gardée dans les minutes les plus angoissantes de son histoire. Je ne veux pas vous exprimer combien nous vous sommes reconnaissants pour tous les sacrifices que vous avez faits, pour tout le sang que vous avez versé afin de délivrer le monde entier du joug de la force brutale et du militarisme prussien! Et, de tout cet amour profond, nous vous resterons toujours fidèles, à vous et à vos Alliés. Nous vous promettons de tenir ferme la position exposée que vous nous avez confiée.

Vous connaissez mieux que les autres l'héroïsme dont le Tchécoslovaque est capable, quand il défend son pays et sa liberté! Je vous prie, monsieur le Ministre, d'être l'interprète de ces sentiments de notre peuple auprès de votre gouvernement et de dire à la France belle et joyeuse, combien nous l'aimons et combien nous voudrions lui prouver toute notre reconnaissance et toute notre fidélité! »

La foule énorme couvre les derniers mots de l'orateurs par des cris enthousiastes : « Vive la France! »

Puis, s'adressant à L'envoyé britannique, Sir Thomas Montgomery-Omighane, M. Kramâf dit :

« Monsieur le Colonel, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au nom du gouvernement tchécoslovaque. Nous sommes profondément reconnaissants à votre gouvernement pour tout ce qu'il a fait pendant la guerre pour notre liberté et notre indépendance. Nous ne l'oublierons jamais. Combien notre joie a été grande quand l'Angleterre a formellement reconnu notre République! Nous vous remercions aussi pour le bel exemple que vous avez donné à l'humanité entière. La solidarité merveilleuse du peuple anglais, depuis le simple ouvrier jusqu'aux représentants les plus élevés de la nation ne fut pas seulement la preuve la plus évidente de votre grandeur historique, mais aussi un exemple pour toutes les autres nations de ce qu'est un peuple uni dans la lutte pour une cause noble et juste. Veuillez bien être l'interprète de toute notre gratitude envers le peuple anglais et de notre ferme résolution d'être toujours prêts à tout sacrifier pour la cause de la justice et de la liberté. Assurez-le que la fidélité aux Alliés, qui nous ont donné la liberté, restera une chose sacrée pour le peuple tchécoslovaque. » (Acclamations enthousiastes.)

Voici comment M. Kramâf salua le général italien Piccioni:

« Monsieur le général, c'est pour moi un grand honneur de vous saluer, au nom du gouvernement tchécoslovaque, comme Commandant de nos troupes glorieuses que vous avez menées à la victoire contre l'Autriche, et que vous voulez bien maintenant conduire pour cueillir les fruits de leur courage et de leurs sacrifices en libérant nos frères slovaques du joug séculaire des Magyars. Nous remercions du fond du cœur votre gouvernement d'avoir bien voulu vous confier cette noble tâche, qui restera toujours inoubliable dans la mémoire du peuple tchécoslovaque, et nous lui exprimons notre sincère gratitude pour tout ce qu'il a fait pour nos vaillants soldats, aussi bien que pour l'accueil chaleureux que S. M. le roi d'Italie a bien voulu réserver à notre Président. Notre désir sincère sera toujours de conserver cette amitié bienveillante de l'Italie, et le peuple italien peut être assuré que nous lui garderons toujours un sentiment reconnaissant pour tout ce qu'il a fait pour notre liberté et notre indépendance. » (Tonnerre d'applaudissements.)

Les réponses des hôtes donnèrent lieu à des démonstrations d'enthousiasme pour les Alliés. Làdessus, M. Kramâf présenta à M. Masaryk les membres du gouvernement, ainsi que le président de l'Assemblée Nationale M. Tomâsek. Ce dernier invita M. Masaryk à remplir son devoir constitutionnel, et de prêter, au milieu de l'Assemblée Nationale, le serment de fidélité à la Constitution.

Au nom du peuple tchécoslovaque, le doyen des écrivains, M. Jirâsek, de l'Académie tchèque, a pris la parole.

« Au moment où il arrive à Prague, notre cher Prague slave, doré, la nation tchécoslovaque salue son président victorieux, héros de l'esprit et de la volonté. Son amour pour la patrie, le droit et la justice n'a reculé devant aucun sacrifice. Aux heures difficiles, il a reconnu la gravité du moment décisif, dont pouvait dépendre le salut de notre nation. Alors, il s'est mis à

l'œuvre, il a cherché et il a trouvé la bienveillance de l'étranger, il a trouvé T appui des États les plus cultivés du monde.

« De même que le grand patriote américain Franklin, qui traversa des pays pour trouver des amis à sa patrie, M. Masaryk, méprisant la fatigue et le danger, travaillait sans trêve dans les centres des grands pays pour gagner les hommes d'État influents à notre cause.

« Il organisa en même temps notre force armée. Sur son initiative se forma à l'étranger une Armée tchécoslovaque, loin de nos frontières. Le nom de Masaryk est étroitement lié à cette armée pleine de discipline et de force morale. Ce sont de vrais Hussites modernes qui ont rempli le monde entier de leur gloire. La nation asservie et martyrisée dans sa patrie écoutait avec un étonnement joyeux les nouvelles de ses héros libérateurs. Avec un profond sentiment, notre peuple suivait les nouvelles de Masaryk, admirait son énergie, sa force et son art diplomatique. Aujourd'hui, toute la nation s'incline avec une chaleureuse reconnaissance devant celui dont le mérite a brisé le sceptre tyrannique de la domination odieuse de quatre siècles. Il a quitté sa patrie au moment de son humiliation la plus profonde et il revient dans un État libre, comme son premier président. Il quitta Prague tout seul — et voilà qu'il rentre à la tête de nos frères tchécoslovaques qui se sont couverts de gloire.

La prophétie de Palacky vient de s'accomplir : L'ennemi héréditaire est vaincu, la lutte des deux mondes adverses s'est terminée par la victoire de la justice dans le sens de l'idée de l'humanité pure, dont M. Masaryk fut toujours le champion. Depuis des siècles notre peuple n'a pas vécu de moments d'une joie si radieuse.

« Monsieur le Président, votre œuvre fut bénie, que votre retour soit béni ! Soyez le bienvenu, noble

héros et vainqueur, dont le nom sera béni chez nous de génération en génération. Honneur et salut à vous ! »

Le président Masaryk a répondu qu'il était heureux de recevoir le salut de M. Jirâsek. Il considère toujours les écrivains, de même que les politiciens, comme des représentants de la volonté nationale et il est heureux de leur collaboration.

Au milieu des cris d'un enthousiasme indescriptible, le président Masaryk quitta la gare Wilson et se dirigea vers l'automobile présidentielle, richement ornée. Les Sokols, rangés en haie, baissèrent leurs étendards pendant que le président marchait vers sa voiture. A côté de lui était assis le président de l'Assemblée Nationale M. Tomâsek. La voiture présidentielle était suivie par celle du ministre plénipotentiaire de la France, M. Clément Simon, qui était assis à côté du ministre-président Dr Kramâf. Suivaient les voitures des autres représentants des pays alliés et des membres du gouvernement tchécoslovaque. Un détachement de Sokols à cheval, qui faisait la garde d'honneur, ouvrait la suite du cortège, suivi de la voiture du président de la commission administrative, M. Franta avec le maire de la ville de Prague,. M. Sâmal. Ensuite passait l'automobile du commandant en chef de l'Armée tchécoslovaque, M. Scheiner, accompagné du colonel Husâk. Un autre détachement de Sokols à cheval précédait la voiture présidentielle.

Salué au passage par des dizaines de milliers d'hommes et de dames, le président Masaryk s'approcha du Théâtre National. Partout où il passait, la musique militaire jouait des hymnes alliés et l'hymne tchécoslovaque. A la loggia du Théâtre National ornée de gobelins et d'arbres de Noël illuminés, les fanfares saluèrent le président, en jouant un passage de l'opéra Libuse.

La place de la Vieille-Ville se remplissait déjà à 10 heures du matin. Devant l'Hôtel de Ville se pos-

tèrent les conseillers municipaux et les fonctionnaires de la ville et les instituteurs de Prague. La place fut remplie d'élèves de différentes écoles; du côté du monument de Jean Hus des sociétés de protestants tchécoslovaques ont pris place avec leurs vieux drapeaux hussites. Sous le balcon de l'Hôtel de Ville se trouvaient des représentants des communes tchécoslovaques et des nombreux hôtes de toutes les parties de la République tchécoslovaque.

Vers trois heures, le président de la République arriva sur la place. Le maire de la ville de Prague, M. Sâmal, le salua par l'allocution suivante :

« Monsieur le Président, c'est le cœur de la nation tchécoslovaque qui battait dans les murs historiques de notre Hôtel de Ville. Ces murs ont vu le bonheur de la nation, ils ont vu également sa chute et son opprobre. Cet opprobre est désormais réparé, et la ville de Prague, délivrée de ses chaînes, vous salue dans ses murs. Quand vous êtes allé volontairement en exil, poursuivant vos buts sacrés, nous suivions vos pas, le cœur serré. Aujourd'hui, quand votre œuvre est couronnée de succès, dont nous n'osions pas même rêver, nous sommes heureux et sans crainte. La ville de Libusa s'étend devant vous dans toute sa beauté, pleine de charmes. Des milliers de cloches vous parlent de leur voix d'antan, racontant l'histoire d'un peuple modeste et laborieux qui savait souffrir et travailler. II pouvait perdre tout, sauf sa foi en lui-même et son honneur. Ces cloches vous parlent de la reconnaissance et de l'amour de ce peuple envers Thomas Masaryk, fils d'un simple forgeron, aujourd'hui le premier citoyen et chef d'État. Et alors, vous allez vous dire : pour ce bon peuple, pour ce pays sacré, aucun sacrifice n'est assez grand. »

En remerciant pour ces belles paroles, le président Masaryk a répondu qu'il n'oubliera jamais qu'il est sorti du peuple!

« Notre État doit être une démocratie, dit le président, son gouvernement sera du peuple, par le peuple et pour le peuple. »

Ce fut une scène touchante et les assistants retenaient leurs larmes avec peine.

Là-dessus, le cortège traversa le vieux pont Charles IV, se dirigeant vers la Malâ Strana, au Parlement. Le président fut salué par la compagnie d'honneur et conduit par une haie de dames en costumes nationaux dans la salle des séances. Dans la loge diplomatique ont pris place les représentants des Alliés et des États neutres ainsi que des officiers français, anglais, italiens et américains. Les officiers alliés furent vivement salués, et quand le général italien Piccioni remercia en langue tchèque, l'enthousiasme fut grand.

A 4 heures de l'après-midi, le président Masaryk, accompagné par le président de l'Assemblée Nationale, M. Thomâ§ek et par les ministres, entrait au milieu d'ovations indescriptibles.

Le président de f Assemblée Nationale, M. Tomâ- §ek, a prononcé le discours suivant :

oc Monsieur le Président! L'enthousiasme sans précédent qui vous a accompagné pendant votre entrée triomphale à Prague sort du fond de l'âme de la nation libérée et devenue consciente de sa force. Votre premier chemin vous conduit dans l'Assemblée Nationale qui vous a proclamé, il y a cinq semaines, représentant de la souveraineté de notre État national. L'autocratie de la dynastie étrangère des Habsbourgs, qui avait commencé son œuvre de bourreau sur l'échafaud de 1621, voulait aussi étouffer maintenant le peuple tchécoslovaque dans son propre sang. Il devait expirer aux champs de bataille et sur les potences. Mais l'heure du destin avait sonné, et la grande époque a trouvé chez nous un grand homme. Et cet homme,

c'est vous! Pendant que nous avons chez nous préparé la débâcle par une résistance passive, nos citoyens à l'étranger ont porté, à cet État condamné à mort, le coup de grâce sur les champs de bataille et dans les salles diplomatiques. Et c'est vous qui avez animé nos guerriers en France, en Italie et en Sibérie de la fameuse bravoure tchèque. C'est vous encore qui avez porté tout le poids du travail diplomatique! De l'Europe en Russie, de la Russie en Amérique, nous avons suivi vos pas avec admiration. Muets, nous nous inclinions devant cette œuvre gigantesque, nous bénissions vos efforts couronnés aujourd'hui d'un résultat glorieux. Vous avez bien mérité de la Nation!

« Aujourd'hui, en vous saluant dans les lieux sacrés, témoins des luttes d'un Rieger et d'un Palacky, ici, au pied du Château-Royal, jadis siège des rois de Bohême, aujourd'hui siège du président de la République de Bohême — nous jetons un coup d'œil sur le passé, sur le présent et sur l'avenir, que nous espérons non moins glorieux. Tout cela nous paraît un rêve. Les désirs des meilleurs fils de la nation sont accomplis. Nous ne sommes plus au service des étrangers, mais sur son propre sol, la nation tchécoslovaque se redresse comme le membre libre de la grande famille des nations libres.

« Cependant des tâches immenses restent encore à accomplir. Il s'agit maintenant de couronner toute cette œuvre à la Conférence de la Paix. »

Après avoir énuméré tous les collaborateurs de M. Masaryk, nos amis en France, en Angleterre et en Italie et envoyé le salut à la glorieuse démocratie de l'autre côté de l'océan et au président Wilson, M. Tomâ§ek a ensuite rappelé les difficultés qui restent à vaincre et il a dit à l'adresse des citoyens de langue allemande habitant l'État tchécoslovaque :

« Nous avons invité nos citoyens de langue allemande à participer aux travaux de l'Assemblée na-

tionale. Notre appel n'a pas été entendu. Aujourd'hui, le président de notre République vient, noble et élevé au-dessus de toute présomption nationale. Voilà le moment pour nos concitoyens de langue allemande de faire la révision nécessaire de leur programme.

« A côté de la question nationale, il y a de grands problèmes politiques et sociaux. Notre État est un État libéral, progressiste et démocratique. C'est là la garantie de son grand avenir. Notre jeune République aura des tâches très compliquées à remplir. Elle devra être pénétrée par l'esprit de la justice sociale. Vous-même, Monsieur le Président, vous avez consacré la plus grande partie de votre vie à l'étude de la question sociale. Vous comprendrez le mieux tout ce que l'heure actuelle exige. »

En répétant la bienvenue cordiale au président Masaryk, « l'orgueil et l'espérance de la nation », M. TomâSek conclut par les paroles : « Vive la République tchécoslovaque, vive son premier président Thomas Masaryk! »

L'Assemblée Nationale écoutait avec une grande attention ce discours et l'accompagnait d'approbations enthousiastes. De grandes ovations ont été réservées aux représentants de la France, de l'Angleterre, de l'Italie et des États-Unis qui se trouvaient dans la loge diplomatique.

Visiblement ému, M. Masaryk remercia M. Tomâ- Sek et M. Kramâf et s'inclina devant l'Assemblée nationale qui éclata en un tonnerre d'applaudissements en lui criant : « Slâva ! »

Au nom du club des députés slovaques, M. Janoska prit la parole. Il salua le président en héros libérateur de la Slovaquie. « La Slovaquie, disait-il, a eu encore plus de raison de saluer sa liberté que la Bohême. Parmi les nations opprimées, les Slovaques ont été les plus asservis. Une reconnaissance d'autant

plus grande lie maintenant la Slovaquie à son libérateur. Avec des larmes de reconnaissance aux yeux, nous vous assurons, notre frère fidèle, que nous n'oublierons jamais ce que vous avez entrepris pour nous par un travail infatigable. De générations en générations, nous allons enseigner à notre jeunesse de vous vénérer et de vous aimer. Nous ferons tout pour nous montrer digne de votre amour et de la liberté que nous avons reçue de vos mains. »

L'orateur slovaque termina au milieu des applaudissements réitérés.

Le président de l'Assemblée nationale, M. Tomâ- §ek communiqua ensuite que le général Piccioni avait apporté un message du président du Conseil italien M. Orlando. Il pria le ministre des chemins de fer, M. Zahradnîk, de lire le message en original.

La lecture du message donna suite aux applaudissements frénétiques de l'Assemblée nationale. Son président M. Tomâsek remercia au nom de toute ia nation tchécoslovaque la Grande Italie de tout ce qu'elle a fait pour la liberté, pour la démocratie, pour la civilisation et pour l'humanité.

Ensuite l'Assemblée nationale passa à l'ordre du jour; ce fut le serment du président Masaryk à la Constitution de la République tchécoslovaque.

Le président de l'Assemblée nationale lisait la formule du serment ainsi conçue :

« Vous promettez, comme président de la République tchécoslovaque, sur votre honneur et sur votre conscience de pourvoir au salut de la République et de la Nation et de respecter ses lois ? »

Le président Masaryk a répondu :

« Je le promets! »

Une manifestation de joie indescriptible accompagnée d'un tonnerre d'applaudissements retentit dans la salle et aux galeries. Les assistants se levèrent et entonnèrent l'hymne national.

Ensuite le président Masaryk prononça ces paroles :

« Mesdames, messieurs, chers frères, je vous prie de venir demain à 2 heures après midi au Château Royal pour entendre le message de votre premier président. »

Le président de l'Assemblée nationale, M. Tomâ- §ek, leva la séance.

La Question des Serbes des deux Lusaces.

Pendant toute la guerre, la questiop tles Serbes de Lusaee, englobés en Allemagne, n'a picsque pas été discutée. Quelques rares spécialistes slaves et étrangers, dont surtout M. Louis Léger, dans son livre Les Luttes séculaires des Germains contre les Slaves (Paris, 1916), ont essayé d'attirer l'attention du public sur le plus petit peuple slave qui, tel un radeau de naufragés sur la vaste mer germanique, paraissait être inévitablement livré au triste sort de disparaître complètement dans quelques dizaines d'années. Ce n'est que la révolution allemande qui a amené à l'ordre du jour la question des Serbes lusaciens de la Saxe et de la Prusse et qui a donné à ce peuple la possibilité d'élever la voix pour réclamer pour lui-même la justice et le droit. Aujourd'hui, c'est vers Paris que se tournent les yeux anxieux de ces Slaves incorporés à l'Allemagne. Ils se rendent bien compte qu'est venu le moment décisif qui leur apportera ou la délivrance du joug germanique et leur union avec les autres Slaves, ou la sentence qui les condamnera à disparaître dans les flots germaniques et à contribuer par leur sang et par leur esprit à la renaissance de l'Allemagne vaincue.

Les Serbes de Lusaee sont le dernier vestige des Slaves de l'Elbe ou Slaves baltiques, qui habitaient autrefois une grande partie de l'Allemagne du Nord, de l'Oder à l'Elbe, c'est-à-dire jusqu'au Hanovre actuel, et des montagnes frontières de la Bohême jusqu'à la mer Baltique. Là où se trouvent aujourd'hui les villes allemandes de Dresde, de Leipzig, de Berlin, de Francfort-sur-Oder, ée Hessen, de Magdebourg, de Lùnebourg, de Kiel, etc., s'étendait le pays des Slaves de l'Elbe. Par le fer et par le feu, les Allemands ont conquis ces régions slaves et en ont subjugué, et, en quelques siècles, germanisé les habitants. Seuls les Slaves de Lusaee ont réussi à résister jusqu'à nos jours à la germanisation complète. Dernier vestige du puissant peuple

des Slaves de l'Elbe, les Serbes de Lusace se sont maintenus dans la Saxe et la Prusse actuelles au nombre de 160.000 — ou, d'après leur propre évaluation, de 200.000 âmes — sur un territoire de 4.500 kilomètres carrés. Ils se défendent désespérément contre la germanisation qui les menace de tous les côtés.

Leur situation est extrêmement grave. La Lusace a été depuis longtemps partagée en deux tronçons: la Lusace supérieure, au sud, près de la frontière de Bohême, et la Lusace inférieure, au nord. La Sprée, qui arrose les deux Lusaces, du sud au nord, a déterminé ces dénominations. Depuis le congrès de Vienne (1815) seule la partie sud de la Lusace supérieure dont la capitale est Budysin (Bautzen) est restée sous la domination de la Saxe, tandis que la partie nord de la Lusace supérieure et la Lusace inférieure tout entière avec la ville de Choéebuz (Cottbus), sont tombées sous la domination prussienne. En Saxe, les Serbes lusaciens habitent la plus grande partie de la régence de Budysin (Bautzen), la partie est du département de Kamjenc (Kamenz) et la partie ouest du département de Lubij (Lôbau). La Lusace supérieure prussienne fait partie de la province de Silésie; les Serbes lusaciens y occupent tout le département de Wojerecy (Hoyerswerda), une partie du département de Rozbork (Rothenburg) et un petit fragment du département de Zhorjelc (Gorliz). La Lusace inférieure fait partie de la province de Brandebourg; les Serbes y habitent dans tout le département de Chosebuz (Cottbus), dans tout le département de Grodk (Spremberg) et dans une petite partie des départements de Kalawa (Kalau), de Gubin (Guben) et de 2arow (Sorau).

Le centre de toute la vie nationale des Serbes de Lusace est la ville de Budysin (Bautzen), bien que cette ville soit en grande partie allemande, et qu'un quart seulement de ses habitants soient serbes. En effet, les villes lusaciennes ont été, depuis longtemps, colonisées par les Allemands. Le gouvernement allemand s'efforce par tous les moyens de sauvegarder leur caractère allemand. Mais déjà le faubourg de Budysin, 2idow (Seidau) est d'une bonne moitié serbe, et les villages des environs le sont complètement. L'élément serbe de Budyèîn se centralise à la maison nationale serbe (Serbski dom) où sont installés un musée national, la bibliothèque nationale des sciences et la Société nationale

« Maéica Serbska » ainsi que l'imprimerie et la librairie serbolusaciennes. C'est là que se trouve le foyer de toute la vie intellectuelle de ce petit peuple qui, entouré de tous les côtés par les Allemands, opprimé par les gouvernements saxon et prussien, privé de ses droits nationaux les plus élémentaires, a néanmoins conservé sa langue et a créé une littérature nationale qui le protège comme une digue contre les attaques des flots allemands.

Séparé de ses frères tchèques qui pourraient le secourir, partagé au point de vue politique entre deux États allemands, partagé aussi au point de vue de la religi®n en une majorité protestante et une minorité catholique, i4 a tout de même conservé la conscience de son unité nationale, de la parenté slave et l'espoir qu'il sera sauvé et ne périra pas. Son poète national Handrij (André) Zejlef a écrit, vers 1850, son hymne national : Trc dyrbi Serbstwo, rawostac a serbska hhorhoj zmahovaé (La Serbie doit durer, se conserver et le drapeau serbe flotter). Le moment est venu d'affirmer cette foi dans un droit national que les lois internationales devront garantir aux Serbes de Lusace.

Le moment est venu, pour qu'on ne la passe, sous silence au Congrès de la Paix, de se prononcer ouvertement sur la question de la Lusace. C'est à nous, Tchécoslovaques, de la mettre à l'ordre du jour, parce que les Serbes de LusaGe n'ont pas la possibilité de le faire eux-mêmes, étant donnée la pénible situation nationale dans laquelle ils se trouvent en Allemagne. C'est notre devoir, et nous avons tous le droit de le faire, parce que, de tous les Slaves, les Serbes de Lusace se rapprochent le plus de nous et que la Lusace se trouve jusqu'ici dans un certain rapport juridique envers la couronne de Bohême. Les Lusaciens nous touchent de plus près par leur langue que les Polonais, et s'ils n'avaient pas été séparés de nous et qu'ils eussent suivi la même évolution que nous, dans l'ensemble des pays rattachés à la couronne de Bohême, un rapprochement des deux pays aurait pu s'effectuer et nous aurions pu même aboutir à une langue littéraire commune. Au point de vue linguistique, il n'y a pas une plus grande différence entre nous et eux qu'entre

les Slovènes et les Croates, et ils feraient sans aucun doute corps avec notre territoire linguistique tchécoslovaque, s'ils n'en avaient pas été séparés par le territoire allemand.

Il est indispensable que la question de Lusace soit réglée par le Congrès de la Paix et que les Serbes de Lusace obtiennent des garanties internationales qui assureront leur avenir. Il est inadmissible, en effet, d'accepter le règlement intérieur allemand comme solution de leur question. Les Serbes de Lusace ont une triste expérience; ils ne peuvent remettre leur sort uniquement entre les mains des Allemands. Ils l'ont fait en 1848, et cela leur a coûté une amère déception. En Saxe, ils n'ont reçu en récompense de toute leur fidélité, qu'une faible partie de ce qu'ils avaient modestement demandé; en Prusse, leurs revendications n'ont été nullement respectées. Depuis ce temps-là, ils se sont vainement efforcés d'améliorer leur sort. Ils sont restés sujets allemands, subissant toutes les servitudes, mais jouissant de peu de droits internationaux.

Voilà pourquoi il est inévitable que leur cause soit présentée au Congrès de la Paix pour y être résolue. Pendant cette guerre, ils ont saigné et souffert comme tous les autres peuples. Ils ont fait de très grands sacrifices et ils méritent de participer, comme tous les autres peuples, à la nouvelle et juste organisation du monde.

Leur situation réclame qu'on leur fasse justice. Elle se ramène à ceci :

D'après les statistiques officielles, ils sont en Saxe et en Prusse au nombre de 120.000; en réalité, il y en a au moins 1 60.000. Ils forment un îlot national, dont la partie sud, la plus petite, appartient à la Saxe (Lusace saxonne supérieure), tandis que la partie nord, beaucoup plus grande, appartient à la Prusse (Lusace prussienne supérieure et Lusace inférieure). C'est ainsi que la Lusace a été partagée par le Congrès de Vienne de 1815, et sans qu'on ait demandé le consentement des Serbes de Lusace, dont il s'agit, ou des Tchèques aux pays desquels à cette époque la Lusace n'était, il est vrai, rattachée que comme fief, ayant été séparée de la couronne de Bohême par la paix de Prague de 1635. Ce partage a encore favorisé l'œuvre de germanisation qui,

depuis la paix de Prague, a été consciemment et violemment poursuivie dans les deux Lusaces. Il est inutile de rappeler les ordonnances les plus anciennes contre la langue serbo-lusacienne, surtout les sévères décrets de Frédéric-Guillaume Ier, il suffit de mentionner qu'au courant des xixe et XXe siècles, les Lusaciens de Prusse ont été privés complètement ou presque, de leurs droits nationaux, et qu'en Saxe leurs avantages sont insignifiants. Il suffit de rappeler que dans toute la Lusace il n'y a jamais eu une seule école primaire ou secondaire serbe, qu'en Saxe seulement la langue serbo-lusacienne est, il est vrai, employée dans les écoles primaires, mais uniquement comme une langue auxiliaire pendant les cours d'enseignement religieux et de lecture, et encore, toutes les écoles ne bénéficient-elles pas de cet avantage parce que la loi accorde aux inspecteurs et instituteurs serbophobes le droit d'en décider; qu'en Prusse (surtout dans la Lusace inférieure) la situation est encore plus grave par suite de l'absence de tout règlement législatif, de sorte que la langue serbo-lusacienne est rarement employée à l'école, et cela encore uniquement si la nécessité s'en fait sentir dans les classes des enfants les plus jeunes; que toute la magistrature est uniquement allemande ; que l'église protestante allemande favorise systématiquement la pénétration de la langue allemande dans le temple, s'associant ainsi à l'école allemande comme un des instruments les plus efficaces de la germanisation. Ce n'est que dans les sociétés que les Allemands admettent l'usage de la langue serbolusacienne, sachant bien que cette faveur est incapable de compenser les pertes causées par la germanisation menée à l'école et à l'église. Les circonscriptions électorales sont si bien diviséees au détriment des Serbes de Lusace, que ce n'est qu'à la Diète de Saxe qu'ils peuvent envoyer deux députés, tandis qu'ils ne sont nullement représentés à la Diète de Prusse et au Parlement.

Il est incontestable que ce n'est pas uniquement à l'État qui, par ses lois et ses institutions, les a violentés et dénationalisés, qu'il faudra attribuer le droit de décider de l'avenir des Serbes de Lusace. Comme derniers vestiges des Slaves de l'Elbe, si puissants jadis, ils sont un témoignage vivant des injustices commises pendant des siècles envers eux et un reproche vivant lancé contre le monde qui, jusqu'ici, n'a pas protesté contre de tels

crimes. Par leur existence même, ils réclament la protection du Congrès. S'ils n'ont pas réclamé leur droit pendant la guerre parce qu'ils étaient absolument privés de liberté, cela ne saurait être considéré comme un obstacle à la mise à l'ordre du jour de la question lusacienne au Congrès. Depuis l'époque de leur renaissance, les Lusaciens ont réclamé ce droit par toute leur vie nationale — et quand ils ont eu la pleine liberté de la parole pendant le mouvement libérateur de 1848, en Allemagne, ils ont déclaré ouvertement : il n'y aura pas de paix, de paix solide au monde, tant que tous les peuples ne jouiront pas de la liberté de se conduire, de s'instruire et de se perfectionner d'après leur aptitude naturelle... Voilà pourquoi on a récemment reconnu que les peuples pourront s'aimer, à la seule condition que l'un n'opprime pas l'autre, mais permette à l'autre de défendre, par tous les moyens, sa nationalité, c'est-à-dire les droits de son peuple et de sa langue et de l'affranchir de toute domination étrangère (1).

Les Serbes de Lusace doivent obtenir du Congrès la garantie du droit de diriger librement eux-mêmes leurs propres affaires sur un territoire autonome formé par la Lusace unie et indivisible. La détermination des frontières de ce pays indépendant pourra être basée sur les frontières ethnographiques, de sorte que les Serbes lusaciens aient la possibilité de sauver aussi toutes leurs minorités où, d'ailleurs, les Serbes ne sont en minorité que depuis peu de temps, quelques dizaines d'années environ. Dans les frontières ainsi tracées et qui concordent avec les frontières de la population serbe de 1884, il devra être garanti aux Serbes de Lusace de gérer toutes leurs affaires nationales par leur propre Diète.

Pour qu'il leur soit possible de faire valoir leurs revendications nationales, il leur faudra être dignement représentés au Congrès de la Paix.

(1) Tydzenska Novina, 1848, p. 126.

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