RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Direction Politique
Paris, le 29 juin 1918.
Monsieur le Secrétaire Général,
Au moment où le 21ÉME Régiment de Chasseurs,, première unité de l'armée autonome tchécoslovaque de France, se dispose, après avoir reçu son drapeau, à quitter ses cantonnements et à monter en secteur au milieu de ses frères d'armes français, le Gouvernement de la République, témoin de vos efforts et de votre attachement à la cause des Alliés, considère comme équitable et nécessaire de proclamer les droits de votre nation à l'indépendance et de reconnaître
publiquement et officiellement, le Conseil National, comme l'organe suprême des intérêts généraux et la première assise du futur Gouvernement Tchécoslovaque.
Pendant de longs siècles, la Nation Tchécoslovaque a possédé le bienfait incomparable de l'Indépendance ; elle en a été privée par la violence des Habsbourg, alliés aux princes germaniques. Les droits historiques sont inprescriptibles. C'est pour la défense de ces droits que la France attaquée lutte aujourd'hui avec ses Alliés. La cause des Tchèques lui est particulièrement chère.
La France ne saurait oublier la manifestation de Prague, du 8 décembre 1870 ; elle ne saurait oublier davantage la résistance de la population et le refus des soldats de se battre pour l' Autriche-Hongrie, héroïsme baigné dans le sang de milliers de patriotes.
Elle a entendu les appels des députés tchèques,
les 6 janvier, 13 avril et 16 mai derniers. \ E.
Fidèle aux principes du respect des nationalités
et de la libération des peuples opprimés, le Gouvernement de la République considère comme justes et fondées les revendications de la Nation Tchécoslovaque et il s'appliquera de toute sa sollicitude, le moment moment venu, à faire prévaloir vos aspirations à l'indépendance, dans les limites, historiques de vos provinces enfin soustraites au joug oppresseur de l'Autriche et de la Hongrie.
Il m'est agréable, Monsieur le Secrétaire Général, de vous faire ces déclarations. Vos sentiments, reflets de ceux de vos compatriotes, me sont un gage de l'avenir heureux de votre Patrie.
Au nom du gouvernement de la République, je fais les vœux les plus sincères el les plus chaleureux que l'État Tchécoslovaque devienne bientôt, par les
communs efforts de tous les Alliés, en union étroite avec la Pologne et l'État Yougoslave, une barrière infranchissable aux agressions germaniques et un facteur de paix dans une Europe reconstituée suivant les principes de la Justice et du Droit des Nationalités.
Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire Général, les assurances de ma haute considération.
S. PIGHON.
Les Tchécoslovaques
et la guerre mondiale(1),
Lorsque le gouvernement de la République a constitué V armée tchécoslovaque et reconnu, d'accord avec nos Alliés, V autorité du Comité National, il a voulu, tout à la fois, témoigner sa gratitude à de vaillants soldats dont beaucoup s'étaient engagés dès le début de la guerre, sous le drapeau français, et consacrer les légitimes revendications d'un peuple qui n'a jamais fléchi sous le fardeau de l'infortune et qui ne s'est point résigné à la domination de l'étranger.
Le jour où l'Autriche, fidèle servante des ambitions germaniques, a jeté à la face de la Serbie un ultimatum outrageant et, non contente d'humilier de parti pris une voisine sans défense, s'est jetée sur elle tout d'un coup, pour procurer à l'Allemagne l'occasion, si longtemps cherchée, d'une double déclaration de guerre à la Russie et à la France, il ne nous est pas venu à l'esprit de traiter en ennemis les Tchèques qui résidaient sur notre territoire et, en particulier, les jeunes étudiants qui fréquentaient nos Universités.
1) Discours prononcé à l'occasion de la remise du drapeau au 21e régiment Tchécoslovaque .
Nous connaissions leurs sentiments et leurs vœux. Nous avons fait confiance à leur amitié. La plupart d'entre eux, loin de se réfugier dans Vindifférence et da neutralité, ont immédiatement réclamé l'honneur de combattre à nos côtés, et, depuis près de quatre ans, ils se sont signalés par leur bravoure dans les Flan- Ares, en Picardie, en Champagne, partout où les a envoyés le commandement français; ils ont obtenu les plus belles citations et mérité les plus glorieuses récompenses; ils ont retrouvé, après tant de siècles d'oppression et d'êtouffement, l'ardeur guerrière de Jean Zizka, de Procope le Grand, de Georges de Podiebrad.
Ce petit noyau de volontaires a rapidement grossi. Des Tchèques incorporés de force dans les armées austro-hongroises et parvenus, par des prodiges de volonté, à se débarrasser de leurs chaînes, d'autres Tchèques accourus de tous les points du monde à l'appel de leurs frères, se sont peu à peu groupés sous les auspices du Comité et ont fini par former des troupes assez nombreuses et assez homogènes pour être réunies en armée distincte et recevoir un drapeau national.
Jeune armée qui se développe chaque jour et que viennent rejoindre sans cesse des recrues enthousiastes. Puisse-t-elle bientôt s'augmenter des héroïques légions tchèques qui, après avoir accompli de merveilleux faits d'armes dans les plaines ukrainiennes, se sont frayé un chemin à travers la Sibérie et ont maintenu, au milieu de toutes les embûches et par-dessus tous les obstacles, leur indépendance militaire et leur puissance d'action, offrant aux Xénophons de l'avenir un sujet plus grandiose que l'Anabase et plus émouvant que la retraite des dix mille, proposant aux générations futures, un incomparable exemple de force morale, de persévérance et de foi patriotique.
Officiers et soldats tchécoslovaques, le drapeau que
je vous remets aujourd'hui est pour vous désormais un signe de ralliement et un emblème d'espérance. En voyant flotter librement à la brise de France les deux couleurs de la Bohême, en reconnaissant ici le vieux lion de vos ancêtres et l'image des trois montagnes slovaques, transportez-vous, par la pensée, dans les vallées de l'Elbe et de la Moldau, songez aux longues souffrances de votre pays natal, écoutez les voix familières qui vous conjurent de délivrer, à la pointe de l'épée, vos foyers asservis.
L'histoire de la Bohême est celle d'une longue résistance à la pénétration germanique. Ni la violence, ni la ruse n'ont troublé votre volonté nationale. Vous n'avez jamais connu de découragement. Vos pères vous ont transmis la flamme qui ne s'éteint pas et vous avez poursuivi, avec une confiance croissante, leur tâche libératrice. Lorsque vous avez vu les empires du centre se ruer sur la malheureuse Serbie, vous avez mieux compris que personne, vos compatriotes et vous, que le sort de votre race était menacé par cette rage d'agression et vous avez aussitôt refusé de vous associer à une guerre qui heurtait vos traditions les plus chères et révoltait vos âmes. Au sein même de l' Autriche-Hongrie, combien de fois les Tchèques n'ontils pas fait entendre leurs protestations indignées contre la politique impérialiste de Vienne, de Budapest et de Berlin!
Le 30 mai 1917, au Reichsrat, les députés tchèques proclament la résolution de leur nation, y compris les Slovaques de Hongrie, de se réunir en un Etat indépendant. Le 6 janvier 1918, les mêmes députés, assemblés à Prague avec les représentants des diètes de Bohême, de Moravie et de Silésie, revendiquent solennellement les droits historiques des pays tchèques et déclarent qu'une paix qui n'apporterait pas la justice à leur peuple opprimé marquerait le recommencement d'une lutte opiniâtre.
Le 13 avril suivant, — journée plus mémorable encore, — les députés de la nation tchécoslovaques et ceux de la nation yougoslave, ces derniers parlant au nom des Croates, des Slovènes et des Serbes, se rencontrent dans votre charmante capitale et, tous ensemble, ils s' engagent, par un serment digne d'être gravé sur l'airain, à souffrir et à lutter sans faiblesse pour libérer leurs peuples du joug étranger et pour faire tomber en poussière la vieille Europe impérialiste, couverte, disent-ils, les malédictions de l'humanité.
Plus près de nous encore, le 16 mai dernier, on célèbre à Prague le cinquantenaire du jour où a été posée la première pierre du Théâtre national; et voici que, de nouveau, arrivent deux cents délégués yougoslaves, les maires de Zagreb et de Ljubljana, les chefs socialistes Slovènes et croates, des Polonais, des Italiens de Trente, des Roumains de ' Transylvanie; et tous à l'envie, en dépit des brutalités policières, ils jurent de donner leurs biens et leurs vies pour assurer à leurs nations respectives l'unité d'Etat, et tous à l'envi, malgré les emprisonnements et les relégations arbitraires, ils acclament les puissances de l'Entente et, devant les Impériaux stupéfaits, entonnent la Marseillaise.
Comment la France demeurerait-elle sourde aux cris de ces captifs et insensible aux gémissements de ces victimes? Non, elle n'a pas perdu la mémoire du cœur et elle se rappellera toujours que, le 8 décembre 1870, dans le lourd silence de l'Europe endormie, une parole retentit, une seule, et qui venait de la Diète de Bohême; et cette parole, spontanément prononcée par les députés tchèques, était prophétique; et le souvenir myen vient tout naturellement aujourd'hui, devant le drapeau de la Bohême, à si courte distance des jolies villes alsaciennes de Thann et de Massevaux.
« Si l'Allemagne, disaient vos pères, si l'Allemagne arrachait à la France une partie de son territoire, dont les habitants se sentent Français et veulent rester tels.
elle commettrait un attentat contre la liberté des peu- u pies et mettrait la force à la place du droit. » Et ils ajoutaient avec une juste fierté: « Le peuple tchèque est un petit peuple, mais son âme n'est pas petite. » Mots d'une simplicité et d'une grandeur antiques, qui n'ont pas frappé en vain des oreilles françaises. Depuis lors, la Bohême est restée toute proche de notre cœur, la Ville de Paris, qui vous offre votre premier drapeau, a gardé avec la municipalité de Prague des relations fréquentes et amicales; nos fédérations de gymnastes se sont fixé des rendez-vous périodiques; nos littérateurs et nos artistes se sont connus et compris; nos pays ont compris qu'ils étaient faits pour s'aimer.
Mais ce ne sont pas seulement ces affinités qui nous inclinent à suivre avec sympathie le mouvement tchécoslovaque. La France a, pour l'encourager, des raisons plus hautes encore et plus désintéressées. Dans la suite des manifestations imposantes qui se sont récemment déroulées en Bohême, elle voit apparaître, en une lumière éclatante, la conscience irréductible d'une nation qui ne veut pas mourir. Pour la France, Messieurs, ai-je besoin de le dire? une conscience nationale est, comme une conscience individuelle, chose inviolable et sacrée: toute atteinte qui y est portée par la force est, à ses yeux, une entreprise malfaisante, un défi au droit, une injure à la liberté.
Ah! Messieurs, je sais que, depuis quatre ans et en ces derniers temps surtout, nos ennemis, travaillés par l'inquiétude, sinon par le remords, déploient toutes les ressources de leur éloquence civile et militaire pour donner le change sur leurs intentions passées, présentes et futures, pour obscurcir les origines du conflit qu'ils ont déchaîné et pour dénaturer l'évidente signification de cette guerre universelle.
Laissons-les dire. Plus ils parlent, plus ils s'accusent. Ils ne se soustrairont pas, quoi qu'ils fassent,
aux effroyables responsabilités qui pèsent sur eux et sur eux seuls. De plus en plus, ils s'embarrassent dans leurs mensonges et se débattent dans leurs contradictions. Tantôt ils confessent qu'ils ont formé le rêve insensé d'imposer au monde l'hégémonie des empires germaniques; tantôt ils chargent des interprètes moins aventureux de rétracter ces aveux imprudents. Un jour, ils s'en prennent aux Anglo-Saxons, dont ils sont incapables de comprendre le génie libéral et les mœurs démocratiques; un autre jour ils imputent cyniquement à la Russie, qu'ils tiennent à la gorge, leurs intrigues et leurs forfaits.
Ils s'imaginent, sans doute, qu'à force de camoufler la vérité, ils la dérobent à des observateurs inattentifs. Fol espoir! ces incohérentes tentatives de falsification historique se brisent à un fait brutal, que rien ne supprimera. L'Angleterre, la France, la Russie ont, jusqu'à la dernière heure, poursuivi, en plein accord, d'activés négociations pour maintenir la paix. C'est l'Autriche et l'Allemagne qui ont successivement créé l'irréparable, l'Autriche en déclarant la guerre à la Serbie et en bombardant Belgrade, l'Allemagne en déclarant la guerre à la Russie et à la France, après avoir, sans provocation, violé nos frontières. Il n'y a point d'imposture qui puisse détruire cette réalité.
Si les empires du Centre ne portaient pas seuls, devant l'humanité, la sanglante responsabilité de la guerre, verrions-nous auprès du drapeau français flotter tant d'étendards alliés? Tant de nations se seraientelles, par hasard, levées pour venir au secours de la haine et de l'injustice? Est-ce l'esprit de domination qui a fait à notre cause tant de prosélytes à travers le monde? Est-ce chez nos ennemis que souffle l'esprit de liberté?
Rien de plus significatif et de plus éloquent, Messieurs, que la longue série des peuples qui se sont volontairement rangés à nos côtés, depuis l'attentat per-
pétré contre la France et contre la Belgique au grand cœur. En 1914, Angleterre, Monténégro, Japon; en 1915, Italie; en 1916, Portugal et Roumanie; en 1917, Etats-Unis, Cuba, Grèce, Siam, Libéria, Chine, Brésil; en 1918, Guatemala, Costa-Rica; et je ne parle même pas des puissances qui, sans aller jusqu'à entrer en guerre, ont cependant rompu toutes relations diplomatiques avec V Allemagne: la république de Panama, la Bolivie, le Honduras, le Nicaragua, Haïti, le Pérou, l'Uruguay, l'Equateur; et je ne parle pas davantage des quelques pays restés neutres, d'où nous arrivent tous les jours d'émouvants témoignages de sympathie. Ajoutez à cette liste impressionnante les nations opprimées qui aspirent à l'indépendance, les Polonais, les Yougoslaves, et vous aussi, vaillants Tchécoslovaques, qui retrouvez aujourd'hui, sous le ciel de France, vos couleurs et vos droits.
En face de cette immense Ligue des Nations, sortie toute armée des événements et qui ne fait la guerre que pour assurer la paix du genre humain, quels Etats nos ennemis ont-ils donc réunis autour de leurs aigles? Ils ont traîné derrière eux la Bulgarie et la Turquie, qu'ils traitent comme des parents pauvres; le reste du monde a répondu à leur propagande diabolique par un rire d'incrédulité.
Dans lequel des deux camps le faisceau des drapeaux alliés représente-t-il les sentiments élevés, la noblesse morale et la vraie grandeur? Dans lequel des deux camps la force est-elle mise au service du droit? De quel côté sont ces impondérables qui pèsent plus encore sur les destinées des peuples que les plus légitimes intérêts matériels? De quel côté se trouvent l'honneur et la loyauté? De quel côté les traités jetés en tas comme des chiffons sont-ils foulés au pied, devant les nations jugulées, Roumanie après Belgique, Pologne après Ukraine? Vous n'avez pas hésité, Messieurs, dans votre choix. Vous aviez à opter entre le
droit et la violence, entre la vérité et le mensonge, entre la lumière et la nuit. Vous vous êtes jetés dans les bras de la France.
Non loin d'ici. Messieurs, une vieille province française, qui nous a été arrachée comme un lambeau de nous-mêmes, attend, elle aussi, de la victoire de nos armes, la récompense de sa fidélité et le couronnement de ses espérances. Le jour qui se lèvera sur une Alsace- Lorraine délivrée éclairera d'un rayon nouveau toutes les nations martyres. Allez au combat, Messieurs, et vous verrez bientôt à l'horizon les premiers feux de cette aurore.