‹ La Nation tchèque (volume 2)Chapitre 7 sur 47 · R. POINCARÉ · texte numérisé non relu

R. POINCARÉ

Échange des dépêches entre M. Pichon et M. Balfour.

A l'occasion du discours prononcé par le Président de la République française lors de la remise du drapeau à l'Armée tchécoslovaque, et de la lettre de M. Pichon envoyée à M. E. Beneë, au sujet de la reconnaissance de l'indépendance des Tchécoslovaques, M. Pichon, Ministre français des Affaires étrangères, a adressé la dépêche suivante à M. Balfour:

Le Président de la République a remis aujourd'hui son drapeau à l'Armée Tchécoslovaque, constituée sur le front français, par engagement volontaire. Le Gouvernement de la République, fidèle aux principes du respect des nationalités et de la libération des peuples opprimés^ pour lesquels elle combat avec ses Alliés, saisit cette occasion pour reconnaître le Conseil National comme organe suprême du mouvement tchécoslovaque dans les Pays de l'Entente, et, inspiré par l'idéal élevé exprimé par le Pré-

sident Wilson, considère comme justes et bien fondées les revendications du peuple tchécoslovaque, et déclare qu'il soutiendra de toute sa bonne volonté les aspirations à l'indépendance pour lesquelles ces soldats combattent dans les rangs des Alliés.

Signé : PICHON.

M. J.-A. Balfour, Secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, a répondu à M. Pichon, Ministre des Affaires étrangères, par le télégramme suivant:

Londres, 1er juillet 1918.

« Le gouvernement de Sa Majesté désire s'associer pleinement aux sentiments si admirablement exprimés dans le discours du Président de la République.

« La remise du drapeau, à la cérémonie d'aujourd'hui, est beaucoup plus qu'un intéressant événement militaire et elle ne concerne pas seulement les Tchécoslovaques ; elle a une signification politique dont la portée est bien bien plus étendue, car elle représente une étape dans la grande lutte pour la liberté et la sécurité des petites nations et particulièrement de celles qui, dans toutes les parties de la monarchie austro-hongroise, vivent sous la tyrannie d'une minorité étrangère.

« Cette grande cause intéresse tous les Alliés, et nous nous réjouissons de penser qu'on trouve à leurs côtés, non seulement des Tchécoslovaques, mais des Yougoslaves et des Polonais qui combattent bravement pour la cause de la liberté ».

Signé : BALFOUR.

Le jour même où les deux dépêches des hommes d'États alliés étaient publiées, le gouvernement des États-Unis faisait paraître le communiqué suivant:

Depuis que le gouvernement a publié, le 29 mai, sa déclaration relative aux aspirations de nationalités et à la libération des Tchécoslovaques et des Jougoslaves, les autorités allemandes et autrichiennes, ainsi que les éléments qui sympathisent avec ces puissances, ont cherché à détourner cette déclaration de son véritable sens.

Pour qu'aucun malentendu ne puisse se produire à ce sujet, le secrétaire du département d'Etat déclare aujourd'hui que l'attitude des Etats-Unis signifie que tous les membres de la race slave doivent être complètement libérés du joug austro-hongrois.

Quelques témoignages.

Témoignage serbe.

Monsieur le Secrétaire-Général,

En vous accusant réception de votre lettre à la date du 5 courant, je m'empresse de vous transmettre la joie du Gouvernement Royal de Serbie de voir les efforts du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques couronnés de succès. La Serbie salue avec enthousiasme la proclamation des droits de votre nation à Vindépendance par le Gouvernement de la République ainsi que par ceux des Etats-Unis d'Amérique et de la Grande-Bretagne, non seulement parce que votre noble Nation a mérité cette reconnaissance depuis longtemps, ayant toujours, par son esprit démocratique et par les vertus civiques de ses fils, combattu les velléités germaniques à la domination et à l'asservissement du monde, mais aussi parce que vous avez mené cette lutte à vie et mort en plein accord avec nos frères yougoslaves soumis au joug des Habsbourg, et qu'avec eux les Tchèques et les Slovaques ont payé l'espoir de meilleurs jours par un martyre sans pareil dans l'Histoire du monde.

Unies par le sang versé sur les champs de bataille aux Démocraties libres, alliées pour la Défense du Droit et de la Justice, nos deux nations sœurs pourront se vouer à la fin de cette guerre émancipatrice à l'œuvre du Progrès et de la Civilisation et former des membres de la future Société des Nations, dignes de nos grands et généreux Alliés, dignes aussi des nobles sacrifices généreusement consentis dans cette lutte gigantesque par les meilleurs fils du genre humain.

Heureux d'avoir pu être V interprète de ces sentiments de mon Gouvernement, je profite de cette occasion, Monsieur le Secrétaire-Général, pour vous assurer de ma considération la plus distinguée et fraternellement dévouée.

Paris, le 7 juillet 1918.

Signé: Vesnitch.

Témoignage polonais.

Paris, le 1 3 juillet 1918. Monsieur le Secrétaire Général,

Je m'empresse de vous remercier très cordialement pour la communication que vous venez d'adresser à mon nom au Comité National Polonais, et je tiens en même temps à vous exprimer combien nous sommes sincèrement heureux de l'acte du Gouvernement français par lequel celui-ci proclame les droits de votre Nation à l'indépendance et reconnaît officiellement le Conseil National Tchécoslovaque, comme l'organe suprême des intérêts généraux de votre pays.

Ce beau succès est d'une part dû au grand travail national accompli, avec une énergie indomptable pendant de longues années par le vaillant peuple tchécoslovaque, et, d'autre part, aux efforts continus et inlassables faits par vous eï vos collègues depuis le début de la guerre. Permettez-moi, Monsieur, de vous en féliciter très chaleureusement.

Nous vivons un grand moment dans l'histoire de nos deux Nations. Nos deux pays, jusqu'à présent sous le joug de leurs oppresseurs, viennent d'être proclamés libres par les champions du Droit et de la Li-

berté, nos armées nationales entrent en ligne pow prendre part côte à côte à la lutte gigantesque. C'est le moment de joindre nos efforts sans lesquels notre traditionnelle amitié cimentée par cette nouvelle fraternité d'armes se transformera en une alliance et permettra à nos Nations sœurs de remplir le grand rôle historique pour lequel elles sont désignées.

Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire Général, au nom du Comité National Polonais, ainsi qu'au mien, les assurances de notre haute considération et de nos sentiments dévoués.

Signé: Roman DMOWSKI.

Témoignage russe.

Paris, le 4 juillet 1918. Cher Monsieur Benes,

C'est avec un sentiment de profonde satisfaction que je m'empresse de vous offrir mes chaleureuses félicitations à l'occasion de la reconnaissance officielle par le Gouvernement Français du Conseil National Tchèque comme organe suprême des intérêts de la vaillante Nation Tchécoslovaque. En cette occasion, je n'ai qu'un regret, celui de voir la Russie momentanément privée de la liberté d'exprimer ses sentiments, dans l'impossibilité de s'associer à cette manifestation si mémorable dans l'histoire de la délivrance tchèque. C'est pourquoi il me tient à cœur de ne pas laisser passer cet événement sans Vous donner une nouvelle assurance des plus cordiales sympathies de la Russie, qui a toujours été particulièrement attachée à la cause tchèque. Je veux encore Vous exprimer toute l'admi-

ration que nous avons en Russie pour l'héroïsme de Votre peuple qui, dans une lutte si inégale contre l'oppression germanique, a donné le plus bel exemple de ce que peut la valeur morale contre la force brutale. Aux affinités qui unissent la nation tchèque au peuple russe, l'attitude des troupes tchécoslovaques en Russie est venue ajouter un nouveau lien. La Russie conservera à ces vaillantes troupes une double reconnaissance: au milieu de la tourmente qui sévit en Russie, ils se sont tenus à l'écart de la guerre civile, estimant que ce n'était pas leur rôle d'y participer; mais lorsqu'ils ont eu conscience que leur intervention était nécessaire au salut de la Russie, ils n'ont pas hésité à affronter la lutte et à verser leur sang. Ils ont ainsi donné une nouvelle et éclatante preuve de la solidarité slave.

Il m'est d'autant plus agréable de Vous adresser ces lignes que de préêieux souvenirs personnels viennent encore renforcer mes sympathies pour Votre nation et Votre cause. Lors du Congrès Slave de Prague en 1908, j'ai été témoin de la puissance du mouvement national tchèque et je me rappelle avec émotion le cordial accueil que Vos compatriotes ont bien voulu nous faire, à mes collègues russes et à moi.

Avant de clore cette lettre, je tiens à Vous exprimer encore une fois mes vœux les plus chaleureux pour la libération prochaine et l'avenir prospère de la nation tchèque.

Veuillez me croire votre dévoué

Signé: Maklakoff. ■■

Jours de triomphe.

La journée du 30 juin restera inscrite en lettres d'or dans notre histoire nationale. Le 24 mai, à Rome, au pied du monument au Roi Libérateur, l'Italie nous a promis, en présence de tout le monde politique des Pays Alliés, de vaincre et de nous libérer. Le général Stefânik a reçu de l'Italie et des représentants des Pays Alliés des témoignages de sympathie, d'adhésion et des vœux pour la réalisation de notre indépendance.

La journée du 30 juin marque un nouveau triomphe. Ce jour-là, le Président de la République française prononçait un discours dont l'importance dépasse toutes les déclarations faites jusqu'ici à notre sujet. II aura d'inappréciables conséquences.

Il convient tout d'abord d'en bien marquer la portée politique. Par ce discours, le chef de l'Etat français fait de la question tchécoslovaque une question de politique internationale. Il nous place ainsi au rang des autres Alliés et fait remarquer qu'en nous joignant aux Alliés, nous leur avons donné une nouvelle preuve qu'ils luttent pour le Droit et la Vérité. Il joint ainsi notre problème aux buts généraux de la présente guerre et précise définitivement que notre libération doit être un des buts de guerre des Alliés.

Un deuxième point important du discours porte sur ce que nous avons fait pour nous-mêmes et pour les Alliés au cours de la guerre. C'est pour nous une extrême satisfaction de voir combien est apprécié l'effort de nos soldats. Dans notre patrie, nos chefs politiques verront quels fruits porte leur politique honnête et courageuse, quelle estime leur a acquise leur fermeté, et cela les encouragera à persévérer, coûte que: coûte, dans la même voie.

Cependant le Président de la République française fait allusion à des faits dont tout Tchèque et tout Slovaque sera vivement touché. Il cite les paroles prononcées en 1 870 par nos députés : le peuple tchèque est un petit peuple, mais son âme n'est pas petite. C'est là une pensée qui caractérise toute notre action au cours de cette guerre. Le monde entier le constate aujourd'hui, et jusqu'à nos ennemis. Notre Nation sera toujours fière d'avoir une fois de plus, dans cette terrible crise, montré au monde sa grande force morale. Nous sommes fiers de constater que nous vivons une période glorieuse pour notre Nation tchécoslovaque. En rappelant 1870, le Président de la République a renforcé en nous cette idée et l'a fait définitivement entrer dans l'histoire.

Il faudrait analyser longuement le discours du Président pour en apprécier toute la portée. Qu'il nous suffise pour l'instant de constater que c'est la première grande déclaration politique profonde, précise et claire du chef de l'État qui s'est le plus distingué pendant cette guerre. Aussi ce discours restera-t-il à jamais comme un des documents les plus sacrés de toute notre Nation.

La lettre de M. St. Pichon, ministre des Affaires étrangères, est un acte d'un caractère purement diplomatique. Il a, dans une certain sens, une portée plus grande encore, car il légalise les arguments du Président et, au nom de tout le gouvernement français responsable, il proclame l'indépendance des Pays Tchécoslovaques.

C'est, dans notre histoire contemporaine, le premier document de ce genre, d'une haute portée diplomatique et internationale. C'est une étape considérable dans notre lutte. C'est la consécration de nos aspirations et de nos plans par la réalisation complète de nos revendications; c'est non seulement la reconnaissance absolue de nos droits, mais aussi la reconnaissance pratique de l'existence de notre État national.

Ce document, parlant du Conseil National Tchécoslovaque, emploie pour la première fois le terme de gouvernement tchécoslovaque. Il reconnaît donc pleinement notre souveraineté nationale. Jusqu'ici aucun État n'avait tant fait pour nous. La France a été la première, par cet acte, à proclamer notre indépendance et notre souveraineté.

La lettre du ministre des Affaires étrangères prend une portée plus grande encore par le fait qu'elle montre que le gouvernement français reconnaît le droit historique de notre État. Celui qui a suivi les luttes politiques que nous avons soutenues avant la guerre, saisira ce que représente pour la politique de notre pays une compréhension aussi nette de nos problèmes politiques. Il est hors de doute que, dans notre patrie, les nôtres sauront utiliser cet important succès contre nos ennemis.

Il ressort de là que cette lettre reconnaît expressément le droit de notre nouvel État à posséder toutes les régions qui, jadis, faisaient partie de la Bohême. C'est d'une importance capitale, surtout quant aux Allemands et aux Magyars.

Il est hors de doute qu'un document de ce caractère, qui apprécie ainsi la lutte que les nôtres mènent chez nous, insufflera à nos hommes politiques une nouvelle audace et de nouvelles forces.

Il reste encore deux points importants. Le ministre des Affaires étrangères déclare, au nom du gouvernement français, que la France, au moment des décisions définitives, apportera tous ses efforts au triomphe de notre cause. C'est là un engagement solennel. Dans cette guerre, la France a été pour nous un auxiliaire, un ami comme nous n'en avions jamais connu. Elle pratiquait, ce faisant, une politique idéale et absolument désintéressée. La France tiendra parole à notre égard, nous en sommes fermement convaincus et il

est bon que les nôtres, dans notre Patrie, le sachent aussi.

Dans sa conclusion, le ministre des Affaires étrangères parle de notre collaboration avec la Pologne li- Ve et avec la Yougoslavie. Nous sommes cordialement heureux que les Alliés aient si bien compris notre politique future. C'est celle que l'on pratique chez nous .et qu'ici nous pratiquons nous-mêmes. Nous sommes tout particulièrement heureux de voir que la victoire de notre cause marque en même temps la victoire de la cause polonaise et de la cause yougoslave.

Le triomphe politique que marquent les deux importants documents dont nous venons de parler, se trouve renforcé par l'adhésion que la Grande-Bretagne a apportée à cet acte. Le télégramme de M. J.-A. Balfour, ministre des Affaires étrangères, confirme absolument les déclarations des deux hommes d'État français. C'est donc une solennelle adhésion de la Grande- Bretagne. L'adhésion des Etats-Unis s'affirme dans la très importante note de Lansing sur la libération des Slaves d'Autriche-Hongrie.

Nous pouvons donc dire que nous avons remporté une victoire politique complète. Nous avons donc le -devoir d'apporter aujourd'hui nos plus sincères remerciements à tous ceux qui ont contribué à nous assurer ce succès. C'est là, en effet, une victoire due à la concorde, à la loyauté, à l'énergie et à la solidarité.

Il ne nous reste plus qu'à continuer comme nous avons commencé et bientôt nous nous retrouverons tous dans nos pays tchèques et slovaques libérés.

Edouard Benes.

Le drapeau tchécoslovaque.

J'ai regretté de ne pouvoir accepter l'invitation à la cérémonie de la remise des drapeaux qu'avait bien voulu m'adresser le Conseil National des Pays Tchèques. J'aurais tenu à témoigner pour ma part ceux qui luttent si vaillamment pour l'indépendance de leur patrie toute mon amitié et toute mon admiration.

Les Tchèques ont aujourd'hui cause gagnée auprès de l'opinion publique et auprès des gouvernements des pays alliés. Le président de la République n'a pas seulement consacré, par la remise des drapeaux, la création de l'armée des Tchécoslovaques, ce qui impliquait déjà la reconnaissance par la France de leur liberté nationale. Cette reconnaissance est devenue officielle et publique par la lettre qu'a adressée M. Pichon au secrétaire du Conseil National, M. Benes. Le Conseil National apparaît ainsi comme le véritable gouvernement provisoire de la nation tchèque en lutte pour ses droits.

M. Balfour a associé l'Angleterre à cet acte; et voici que d'Amérique arrive une déclaration officielle de M. Lansing marquant l'accord complet qui existe sur ce sujet entre tous les gouvernements de l'Entente. Afin qu'aucun malentendu ne soit possible, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères déclare « que l'attitude des Etats-Unis signifie que tous les membres de la race slave doivent être complètement libérés du joug austro-hongrois ».

Ceux qui prétendaient nous opposer l'attitude réservée du président Wilson se sont trompés. En janvier dernier, il avait pu user de formules prudentes à l'égard de l'intégrité austro-hongroise. Il a renoncé maintenant à cette situation illogique: L'indépendance des nationalités devient, pour lui aussi, une revendica-

tion essentielle. Il ne saurait, en effet, exister de Société des Nations autrement qu'entre nations libres. Une Société d'Etats oppresseurs ne pourrait avoir ni durée ni solidité.

Ainsi, tardivement peut-être, mais sans aucun doute possible, les gouvernements des pays alliés se sont déclarés pour l'indépendance des nations opprimées. Ils ne se bornent plus à des manifestations oratoires. Une lettre comme celle de M. Pichon constitue un acte diplomatique dont il est facile de dégager dès maintenant les conséquences juridiques.

Ce que l'opinion française connaît moins, c'est toute la longue série d'efforts qui a permis d'obtenir ces résultats, c'est l'esprit de sacrifice, c'est la foi inébranlable en l'avenir, qui soutiennent les héros de l'indépendance de la Bohême. Ils sont les dignes fils de ceux qui, depuis des siècles, dans ce quadrilatère montagneux du centre de l'Europe, ont constitué en plein germanisme une vaillante avant-garde slave.

Il y a environ trois ans, lorsque les premiers prisonniers thécoslovaques attestaient en Russie leur volonté de se retourner contre l' Autriche-Hongrie, lorsque, résolus à lutter contre les Allemands, ils demandaient à l'autorité militaire française de les aider à se constituer en armée, je me souviens du scepticisme avec lequel on accueillait parfois ici les télégrammes de notre attaché militaire à Petrograd.

A Paris, à Petrograd, à Washington, malgré sa santé débile, malgré sa blessure, inlassablement, Stefânik affirmait qu'il y avait là pour l'Entente une force incomparable. Sans grande conviction, les gouvernements alliés laissaient faire. Les premiers régiments tchèques étaient constitués en Russie. On sait aujourd'hui avec quelle ténacité, contre les agents allemands ou contre les bolcheviks, en dépit de toutes les difficultés, ils maintiennent leur organisation. Ils vont être — puisque aussi bien l'Entente hésite encore — le

premier noyau autour duquel viendront se grouper les forces de libération de la Russie.

Plus tard, à Petrograd, c'était avec Masaryk, le véritable chef du mouvement, le savant respecté et aimé de tous, tant pour son courage tenace que pour son esprit politique, que j'avais la fierté de signer les premiers contrats pour la venue en France des prisonniers tchèques et pour la constitution de leur armée sur le front occidental.

Enfin, qui ne connaît ici ce bon artisan de liberté et de démocratie qu'est notre camarade Benes? Calme, tenace, lucide, il poursuit avec modestie l'œuvre de négociation et d'organisation entreprise depuis le début de la guerre. La cérémonie de dimanche a dû être pour lui la plus belle et la plus certaine des récompenses. Quand il revoit par la mémoire toutes les difficultés surmontées, il peut être fier de son œuvre.

Mais pourquoi faut-il que la démocratie française, qui a si souvent vibré à tous les appels de liberté, pourquoi faut-il que le socialisme, qui ne pourra jamais construire d'Internationale solide que sur l'indépendance de toutes les nations, demeurent indifférents, sinon hostiles, à tant de valeureux sacrifices?

Ah! sans doute, c'est toujours la crainte de prolonger la guerre, c'est toujours la crainte d'augmenter le nombre des conditions à imposer à l'ennemi, comme si, l'ennemi vaincu, toutes les conditions de la paix juste ne devaient pas se trouver liées les unes aux autres, comme si l'on pouvait arbitrairement découper, dans l'œuvre du droit, des parties à défendre ou à négliger. Quel aveuglement et quelle abdication!

Pour nous, nous continuerons à soutenir que le socialisme français ne peut pas abandonner ceux qui prouvent, par leurs efforts mêmes, qu'ils sont dignes de la liberté. Nous continuerons à soutenir que les causes nationales sont partie intégrante de l'effort socialiste. Nous serons sûrs enfin de bien servir la cause

de la démocratie et de la liberté en coordonnant, dans le monde entier, toutes les puissances d'action et de révolution contre le militarisme des Empires centraux. Et voici que de Bohême, où toutes les forces du socialisme, oubliant les divisions anciennes, se sont associées dans la lutte pour l'indépendance, une preuve nouvelle nous est venue que nous sommes dans la bonne voie.

Albert Thomas.

Le drapeau tchèque.

Une large plaine, doucement ondulée, qui fait songer aux vagues harmonieuses d'un océan apaisé; presque de tous les côtés, à l'horizon lointain, une ceinture de bois verdoyants; la lumière radieuse d'une magnifique journée d'été; au ciel, pas un nuage. Partout un grand silence de recueillement; on dirait l'attente d'un miracle. Par instant, les bouleaux et les chênes frémissent sous le souffle du vent. A l'ouest, la plaine se redresse en pente plus rapide, sans arbres, fraîche, éclatante et joyeuse; un admirable paysage de France, d'une simplicité magnifique, hospitalier et tendre, accueillant et serein. Les Vosges ne sont pas loin ; tous, nous songeons aux frères qui, là-bas, nous attendent, ployés sous la botte allemande, espionnés, persécutés, et qui, sous l'œil des bourreaux, tendent vers nous leurs mains suppliantes. Dans les âmes, un sentiment profond de force et de sécurité; dans les yeux de tous, une volonté invincible, et la joie qui suit les sacrifices définitifs. Nous venons de traverser d'admirables campagnes, grasses d'une prochaine et riche moisson. Nous songeons à d'autres campagnes, non moins riches, aussi belles jadis, et que la férocité d'un ennemi impitoyable a transformées en déserts; à nos soldats

qui, depuis quatre ans, luttent pour refouler l'ennemi et qui, au prix d'indicibles souffrances, ont sauvé ce coin de notre pays de l'abominable souillure de l'invasion, — et aussi à ces milliers de tombes où sont ensevelies nos âmes. Dormez en paix, morts héroïques, vous nous avez dicté notre devoir et nous ne vous trahirons pas; vos ossements sacrés font à la patrie une frontière que les assauts les plus furieux n'ébranleront pas.

De cette terre, engraissée de notre sang et arrosée de nos pleurs, une moisson sortira, la plus magnifique qu'ait encore vue l'humanité.

Le drapeau flotte, rouge et blanc, presque le nôtre, puisque ce sont les couleurs d'Alsace. La Marseillaise s'élève, chantée par des voix dont l'accent trahit l'origine étrangère, — par là même plus grandiose et plus splendide. On dirait le cri des peuples encore asservis qui réclament notre appui et qui accourent nous apporter leur aide. Généraux à têtes grises, aspirants à peine sortis de l'enfance, une même pensée remplit les cœurs et enflamme les regards: la victoire ou la mort. Dans le ciel, très haut, un aéroplane. Il rend plus présente la pensée de l'ennemi. On est tenté de s'agenouiller et de baiser cette terre de France, inépuisable en héros, si souvent foulée, déchirée, meurtrie, toujours plus belle dans la couronne de son éternelle jeunesse et de sa luxuriante splendeur.

Après la Marseillaise, le chant national tchécoslovaque monte vers le ciel en vastes nappes religieuses. Les compagnies défilent, anciens volontaires de la Légion étrangère, vétérans de l'Artois et de Carency qui, en entrant dans la nouvelle armée tchèque, ont obtenu l'honneur de conserver la fourragère; échappés de la retraite serbe et de la terrible traversée des montagnes

albanaises; déserteurs de l'armée autrichienne, qui ont bravé dix fois la mort pour ne pas servir la cause des ennemis de leur race. Parmi ces milliers de soldats, pas un qui n'ait acheté par un acte d'héroïsme l'honneur de servir dans nos rangs.

Le souvenir me revient brusquement de la moue dédaigneuse de François-Joseph après les élections qui avaient envoyé au Parlement une majorité radicale et condamné toute pensée de compromis : « Singulière société que les Tchèques m'expédient là! » Pauvre niais ! Fier de compter parmi ses ancêtres une interminable séquelle de parjures, de banqueroutiers et de détrousseurs de grandes routes, comment aurait-il compris qu'une nation n'eût jamais été capable d'opposer à l'oppresseur une aussi tenace et infranchissable résistance qui n'y eût pas été préparée par de longues lignées de martyrs et de héros.

Ne nous étonnons pas que les Tchèques se joignent à nous pour briser la tyrannie teutonne et pour revendiquer contre les théories pangermanistes la liberté des peuples. Notre programme, leurs lèvres inexpérimentées l'ont balbutié les premières, voilé sans doute sous les formules théologiques, si net et si précis déjà pourtant que nous le reconnaissons sans peine à travers la phraséologie du XVe siècle. Les principes qui ont triomphé en 1789, c'est en Bohême qu'il faut chercher leur première origine. Quand nos pères ont démoli la Bastille, les idées qui les inspiraient leur arrivaient de Bohême, à travers l'Angleterre et les Etats-Unis. On va lire aux soldats tchèques un serment où ils jurent de rester fidèles aux souvenirs de 2i§ka et des Taborites; l'erreur serait grande de ne voir dans ces souvenirs historiques qu'une recherche de réthorique. Pour les Tchèques, le passé n'a pas cessé de vivre, parce qu'il demeure gros d'avenir. De Hus, qui meurt parce qu'il refuse

au Concile le droit de lui imposer une rétractation contre laquelle sa conscience se révolte, à la Constituante qui proclame la liberté de pensée, la filiation est visible. Plus de trois siècles avant la Révolution, les Taborites, fidèles à la pensée du martyr de Constance, qui avait dénoncé les abus du servage, essayent de briser la tyrannie des seigneurs et réclament pour les paysans et les ouvriers l'égalité civile et politique. Quand les Etats de Bohême se soulèvent contre Rodolphe II qui, en dépit de ses engagements, prétend supprimer leurs privilèges et les plier sous son autorité arbitraire, ils opposent à seâ ordonnances la thèse du contrat social et de la souveraineté nationale. En pleine guerre de trente ans, quand l'Europe se débat dans le sang et les larmes, au milieu d'une catastrophe déchaînée déjà par l'intolérance et l'ambition des Habsbourgs, le plus grand héritier de la pensée hussite, Komensky, — comme les législateurs de 1789, — condamne les guerres de rapine et de conquête et prédit l'aurore d'une ère de justice et de paix, où les peuples s'uniront pour réaliser sur la terre le règne de la fraternité et de l'amour.

Etablir l'origine et la marche des idées, en suivre le développement, en retracer les étapes, il n'est guère de problèmes plus complexes et plus délicats; les grands courants d'opinion qui emportent le monde civilisé sont sans cesse grossis par des affluents ou des sources souterraines dont nous n'arrivons pas toujours à déterminer l'apport et la direction. D'une façon plus ou moins active, tour à tour ou simultanément, les nations les plus diverses collaborent à l'œuvre du progrès général.

A ce travail de l'humanité qui, les pieds ensanglantés, haletante de misère, s'avance en trébuchant vers la porte de lumière, tous les peuples ne prennent pas une part aussi continue et directe. Certains d'entre eux, hésitants et comme endormis dans un esprit d'i-

nertie et de routine, ne répondent que lentement à l'appel de l'avenir, quand ils ne consacrent pas le meilleur de leurs forces à lui barrer la route. L'Allemagne, aux diverses époques de son histoire, nous apparaît ainsi comme un foyer de réaction et un centre de résistance aux idées nouvelles. Le besoin de régénération n'y agite guère les âmes et les initiatives y sont rares; elle est d'instinct traditionaliste, esclave des coutumes anciennes, comme indifférente aux chaînes qu'elle porte depuis longtemps. Quand, par fortune, quelqu'un de ses fils, pour une heure, échappe à la stagnation générale, elle ne le nuit qu'en rechignant, et elle a vite fait de hausser et d'anémier les doctrines libératrices, parce qu'elles sont contraires à ses instincts naturels et aux tendances essentielles de sa pensée, tandis que, par un phénomène opposé, chez les peuples d'avant-garde et épris de création, les tentatives mêmes de restauration dévient très rapidement, sous l'involontaire et irrésistible poussée de l'âme populaire, et lui deviennent un mobile de labeur fécond et de rajeunissement. Hus était surtout un Chrétien fervent et pieux qui voulait ramener l'Eglise aux pieds du Sauveur, et il eût été satisfait si la Papauté eût aboli les abus les plus criants; il n'en a pas moins donné naissance à l'Unité des Frères bohèmes qui, sans le vouloir et sans le savoir, a porté à l'ancien monde les coups les plus redoutables et semé quelquesune des doctrines sur lesquelles vit encore la société moderne. Luther est un des génies les plus larges qu'ait produits l'humanité; il n'a pas fallu dix ans pour dompter et domestiquer son âme, et pour faire du révolutionnaire de 1517 l'humble chapelain des princes. Qu'est devenu le protestantisme sous la direction de ses continuateurs? Une Eglise officielle et servile ; une bureaucratie égoïste et tatillonne, une école de platitude et d'abdication. Les germes d'affranchissement que la Réforme contenait virtuellement ne

se sont développés que sous l'action du protestantisme français et anglo-saxon.

C'est qu'entre les mains des Allemands, les conceptions les plus hautes s'avilissent et se corrompent. — La liberté de conscience devient le droit du prince d'imposer sa foi à ses sujets. — Stein et Hardenberg empruntent à la Révolution française leurs lois contre le servage. Résultat: les paysans sont dépouillés au profit des junkers qui arrondissent leurs domaines et établissent leur autorité sur des bases plus solides. — Herder, à moitié Slave, proclame l'égalité des peuples et entrevoit pour eux une ère d'émulation pacifique et féconde. Que font ses continuateurs de cette pensée de réconciliation et d'affranchissement? Une doctrine de guerre et de tyrannie: l'homme est l'esclave de ses origines et de sa race et le Germain a reçu de toute éternité la mission sacrée d'asservir et d'exploiter les peuples que leur malheur a placés dans son voisinage. — La Révolution française de 1848 envoie à l'humanité: un message de paix et de fraternité; le Parlement de Francfort, impuissant à briser ses propres chaînes, ne retrouve quelque courage que quand il est alléché par l'odeur du butin; les libéreaux qui le mènent sont prêts à tous les reniements, si leurs apostasies leur permettent de satisfaire leurs haines, et, de leurs mains débiles, ils lancent vers tous les coins de l'horizon7 leurs foudres de carnaval.

Leur haine hésite entre les Slaves et les Français. De quel côté porteront-ils leurs premiers coups? — D'où vient cette inextinguible fureur que la victoire même n'assouvit pas? Envie mesquine et basse? Convoitises féroces? Pusillanimité d'une imagination prompte à se forger de chimériques terreurs? — Sans doute; plus peut-être encore que par ces mobiles, les désirs sanguinaires de l'Allemagne s'expliquent par le sentiment de son infériorité native, de son irrémédiable stérilité, Le destin l'a rivée à une cause condamnée.

La révolte contre l'Eglise dont Hus donne le signal au XVe siècle, et la révolution de 1789 représentent deux crises décisives et deux étapes essentielles dans la marche de l'humanité vers un ordre nouveau. Louis Blanc, bien qu'il connût assez peu l'histoire de Bohême, avait eu l'intuition de l'étroite connexité de ces deux entreprises de libération, quand il commençait par Jean Hus osn histoire de la Révolution. Guillaume II n'a pas menti — une fois n'est pas coutume — quand il a parlé de la lutte engagée entre la conception germanique du monde et la conception anglosaxonne. Sa définition n'a le défaut que d'être trop étroite. La conception anglo-saxonne, c'est aussi celle des Latins et des Slaves. D'une part, l'Allemagne; de l'autre, le monde qui a couru aux armes plutôt que de se courber sous sa direction. Nous nous refusons à admettre que la force, même organisée, soit l'origine et la mesure du droit; que les peuples se classent par le chiffre de leurs canons; que Bismarck et Hindenburg soient des bienfaiteurs de l'humanité. Dobrovsky, Havlicek, Palacky et les grands acteurs de la Renaissance Tchèque ont reçu de leurs ancêtres et transmis à leurs descendants une autre échelle des valeurs.

En vain, nos ennemis entassent les cadavres; nos fronts ne s'inclineront pas devant les assassins de Miss Cavel et du capitaine Fryat, devant les égorgeurs de la Serbie et les pourvoyeurs de gibets, devant les sinistres et lâches meurtriers qui, ces derniers jours encore, pour se venger de leur défaite sur la Piave, ordonnaient le massacre des prisonniers tchèques.

Le régiment défile; figures bronzées et visages encore presque enfantins; le pas s'enlève, alerte et joyeux; les yeux rayonnent, illuminés d'une fièvre de foi et de résolution. — Allons, enfants de la patrie! —

Oui, nous sommes bien les fils de la même patrie, la patrie des hommes qui ne supportent l'esclavage ni pour eux-mêmes ni pour les autres et qui se sentent avilis s'ils entendent autour d'eux le cliquetis des chaînes.

Nous les entendons presque, les mugissements des féroces soldats. Mais nous apercevons déjà l'heure où sonnera enfin la délivrance si longtemps attendue et où le monde affranchi saluera d'un hymne d'allégresse la chute des Hohenzollern et des Habsbourgs.

C'est une loi éternelle de l'histoire, cent fois vérifiée. Jamais les réactions ne réussissent; la force est nécessaire pour assurer la victoire du droit, mais cette force, sous une forme ou sous une autre, c'est toujours du côté du droit qu'elle finit par se trouver. En vain, Martin V et Eugène IV prêchent la croisade contre les rebelles qui se groupent sous l'étendard du Calice; les bandes de paysans et d'ouvriers que Zizka a eu à peine le temps de dégrossir dispersent au premier choc les Chevaliers de Sigismond; de ce désastre du Zizkov, l'Empire ne se relèvera pas et, après vingt ans de combat, l'Eglise catholique avoue son impuissance et sollicite la paix des insurgés sur qui se sont brisés ses excommunications et ses interdits. — Les coalisés, servis par les fautes de Napoléon, peuvent bien en 1814 dicter leurs lois à la France épuisée; au lendemain de son écrasante défaite, le vaincu se relève roi, et nos principes reprennent leur marche triomphale au milieu des acclamations des foules. Quel est l'Evangile autour duquel se rassemblent aujourd'hui les peuples, sinon celui que nous avons prêché?

De ces soldats français et tchèques qui offrent leur vie à l'avenir de leur peuple et dont les yeux, en se fermant, reflètent déjà l'aube radieuse du monde nouveau qu'ils fondent, qui donc accepterait en échange de son lot de souffrances et de sacrifices la piteuse destinée des souverains qui, embarrassés dans leurs défroques impériales, trébuchant sur les cadavres, er-

rent sur les derrières des champs de bataille, somnambules ahuris que traînent dédaigneusement à leur suite les Hindenburg et les Ludendorf; hypocrites comparses qui n'ont même pas le courage d'avouer leurs forfaits et qui croient prouver qu'ils ont une conscience, quand, le soir du combat, ils dressent vers le ciel épouvanté leurs mains dégouttantes de sang et lan- .cent au monde leurs cyniques protestations: « Je m'ai pas voulu cela ».

Hohenzollern et Habsbourgs! Ils se valent les uns «t les autres. Faibles de cœur, pauvres d'esprit, tout au plus capables de balbutier les ordres que leur dictent leurs généraux, ils succombent sous le lourd fardeau de crimes qui ne sont qu'en partie les leurs. Ils sont marqués au front du signe de Caïn. Déjà, ils chancellent sur leurs jarrets et le jour approche où ils s'abattront, l'écume à la bouche et la rage au cœur, sous la malédiction du genre humain.

Le défilé se précipite, les pas frappent le sol, plus joyeux et plus sûrs; la musique éclate, allègre et vibrante et verse dans les âmes une ivresse de confiance -et d'espoir: Le jour de gloire est arrivé!

Ce jour, Tchèques et Français, nous l'aurons acheté par de dures souffrances; cette gloire, nous l'aurons acquise au prix des plus rudes sacrifices. Quand il se lèvera à l'horizon, ce jour de lumière et de splendeur, nous ne serons pas tous là. Ceux qui resteront se pencheront alors vers la terre où dormiront les vaillants soldats d'une cause sainte, et les morts tressailliront d'allégresse dans leur tombeau magnifique, en entendant claquer sur Prague affranchie, aux souffles venus du Krkonose et des Tatras, le drapeau tchèque, le drapeau national, blanc comme leur conscience et rouge comme leur sang.

E. Denis.

Deux scènes de l'histoire Tchèque.

Lors donc que nous serons rentrés à Hradschin, derrière le lion de Bohême, et que nous aurons more majorum jeté par la fenêtre les quelques fonctionnaires impériaux qui s'y seraient attardés, je pense que notre premier soin sera d'appeler les peintres nationaux qui couvriront les murs déjà illustres de la vieille demeure de Chares IV des scènes de la résurrection tchèque. Histoire immense dans l'espace, qui traverse d'un bout à l'autre pour le frapper d'admiration tout le vieux continent, de Paris à Vladivostock, et qui pourtant tient en quelques années. Miracle qui, parmi tant d'autres, étonne nos esprits en un temps, s'il en fut, bien fertile en miracles !

Cette histoire, s'il faut la raconter à la manière épique en une fresque unique et continue, ou, à la mode lyrique, en tableaux séparés, ce sera un grave souci pour le Premier Ministre des Beaux-Arts du Royaume — ou de la République — du Calice. Mais je sais qu'en tous cas ces deux scènes, dont je fus témoin fidèle, y doivent être fixées: la remise des drapeaux à la première armée tchécoslovaque en Italie et en France.

La premième de ces cérémonies eut pour théâtre ce monument de Victor-Emmanuel à Rome, qui ferme de sa pompe luisante et savonnée la place, gardée d'un côté par le vieux palais de Venise et agrandie, de l'autre, par le passage qui conduit au Forum de Trajan. Cet amas inexcusable de marbre et d'or, — trop de marbres et trop d'or, — œuvre d'un architecte que hantaient sans doute les souvenirs chimériques des sept merveilles du monde, se trouva ce jour-là, par

une fortune qu'on n'espérait pas, adapté à la solennité qu'on lui demandait d'encadrer.

L'armée tchèque était rangée sur les gradins qui montent vers le Capitole dissimulé. De la colonne Trajane voisine où s'enroule, fixé depuis des siècles, le tumulte ordonné et silencieux des ingénieurs compagnons de Trajan, semblait venir l'encouragement fraternel des Roumains. Le lion de Saint-Marc était sorti sur son balcon étroit. De sa bannière carrée tissée de pourpre sombre et d'or, aux larges franges somptueuses, il regardait son frère de Bohême, brodé sur son drapeau entouré de feuilles de tilleul. Lui aussi se souvenait de son sommeil d'un demi-siècle sous la servitude autrichienne. En levant la tête, au-dessus du marbre du monument d'une cruelle blancheur, on apercevait le sommet de l'église franciscaine d'Ara-Coeli, si pauvre et si Mère sous sa robe de bure, à la place même où la Sibylle révéla jadis à César Auguste la naissance d'un monde nouveau.

Sur la terrasse, au-dessus de l'armée, se tenaient toute l'Italie politique; le ministre français Henry Simon, arrivé la veille pour parler à l'Italie au nom de la France; l'Ambassadeur des Etats-Unis, Stefânik, brillant et clair dans son uniforme de Colonel de l'armée française, âtefânik n'était encore que lieutenantcolonel, car ceci se passait il y a plus d'un mois. Au centre, le Président du Conseil, Orlando, homme d'Etat paré de séductions, riche d'éloquence et d'une fine sensibilité, qui trouva toujours pour parler des Tchèques un langage d'une si juste émotion. Enfin, s'il se trouve un jour quelque moderne Ghirlandajo pour peindre les fastes innombrables de l'Italie en guerre, et s'il reproduit cette scène, qu'il n'oublie pas le Sous- Secrétaire d'Etat Romeo Gallenga, le plus informé, le plus avisé, le plus européen parmi les descendants de Nicolas Macchiavel; mais qu'il le place au premier rang, dans le coin de la toile, car le député de Pérouse garde cette souveraine élégance, cette harmonieuse sa-

gesse des jeunes gens que son quasi-compatriote Raphaël Sanzio peignait au bord de ces groupes mystiques dont il avait ravi le secret à son maître, l'incrédule Pérugin.

Lorsque Sychrava eut fini de traduire en tchèque le discours d'Orlando, le Ministre de la Guerre remit le drapeau à l'officier et aux deux soldats chargés de sa garde. Il y eut une minute unique: d'un geste spontané, les deux soldats s'agenouillèrent sur les marches pour baiser pieusement l'étoffe du drapeau. On assure que l'émotion gagna même le vieil homme d'Etat à l'esprit réaliste qui signa d'un cœur ferme la déclaration de guerre de l'Italie, et qu'on vit une larme aux yeux de Sidney Sonnino. Ce point toutefois est contesté.

Les troupes tchèques, Stefânik au milieu, rentrèrent par la Via Nazionale à leur caserne, parmi les acclamations et le délire de la foule romaine. Ce fut la journée de Stefânik. Un Slovaque fut, ce jour-là, roi de Rome. Ce héros, que se disputent la Bohême et la France, était venu du vieux pays slave porté par les ailes de la gloire.

A voir ces beaux soldats, aux mâles figures hus- -njd v\ ç gjBAÇipçui 9UIJ0J sp nusdnqo np sajjioo 'sojis me de faucon, je ne pus m'empècher de penser au dialogue éblouissant des deux aigles, dans le Régiment du Baron Madruce. Dix jours auparavant, ces jeunes gens étaient les plus Mères troupes de Charles Ier, empereur d'Autriche.,

L'aigle d'Autriche, l'aigle à la griffe rapace,

comptait sur leur vaillance pour défendre les domaines de l'oppresseur éternel de leur race.

L'électeur de Mayence, en passant, les bénit,

Et l'abbé de Fulda leur rit dans sa simarre...

Mais ils ont écouté l'autre aigle, « l'aigle montagnard », qui leur dit qu'en demeurant sujets de l'Au-

triche et soldats de l'Allemagne, ils « trahissent la liberté du monde ». Ils ont fait comme leurs grands camarades qui, dans le même moment, sont contraints d'arracher la Russie à l'internationalisme dégradant. Enfermée au centre de l'Europe, gardée de toutes parts par le germanisme, la Bohême parvient à changer de camp et court à la liberté.

...Un mois après, quelque part, en Lorraine, en un de ces lieux glorieux et modestes qui doivent garder l'anonymat jusqu'à la fin de la guerre. L'aile occidentale de l'armée tchécoslovaque est réunie là pour recevoir son drapeau des mains du Président de la République française. Un plateau un peu triste, aux ondulations molles avec l'encadrement plus dur et rigide des bois de sapins. Je ne sais pourquoi ce plateau lorrain me fait penser au camp du Tabor.

L'esprit de Jean Ziska flotte dans l'air. S'il voit cette scène, le vieux Chef Borgne, s'il sent tout près l'Allemand toujours oppresseur et toujours parjure, et ces Tchèques prêts à sauter sur le Germain, il doit penser que cinq cents années sont bien peu de chose pour changer la figure politique de l'humanité !

Respectueux du privilège de l'Historiographe de Bohême, je ne décrirai pas les pompes officielles de cette cérémonie imprévue. Je ne retiendrai pour ma part que l'épisode spontané. Car, ici, comme à Rome, il y eut un mouvement spontané, qui n'était pas prévu aux rites protocolaires, et par où sembla, mieux qu'à tout autre moment, s'échapper le sentiment populaire. Le serment que doit prêter chaque soldat est assez long et contient plusieurs paragraphes. Tous, deux doigts levés, écoutaient avec recueillement la formule que lisait en tchèque un officier. Dans le cours du serment, l'officier prononça les paroles « Nous jurons » (Pfîsahâme !) qui se trouvent dans îe cours du

texte. A ce moment, un cri unique interrompt l'officier. Des milliers de voix tchèques répètent: « Nous jurons » (Pfîsahâme !). La voix du peuple, impatiente, n'a pas attendu l'heure fixée par le protocole. Les soldats n'ont pas voulu que leur serment fût silencieux.

Pas de fête slave sans musique: pendant que les baïonnettes tchèques s'assemblaient pour la revue, après le serment, nous avons entendu le chœur des soldats. L'officier qui commandait ces chœurs, unit, à mon gré, le sens historique au sens musical, car il a eu soin d'entremêler la gravité des vieux hymnes hussites avec l'allégresse des chansons rustiques qui nous rappelaient les rythmes de Dvorak et la gaîté de la Fiancée vendue. Je propose de le nommer Chef des Chœurs de la République.

Les rangs rompus, nous allons faire un tour dans les baraquements de l'armée. Les quelques Tchèques, autochtones ou honoraires, qui sont là, suivent le Président Poincaré, ses trois ministres, et Bene§ qui a eu la joie inestimable de représenter sa patrie en cette journée. Les portes des cantonnements sont décorées de guirlandes et de dessins symboliques, lion tchèque, écussons morave, silésien ou slovaque. L'un de ces dessins nous arrête: c'est le portrait d'un homme à lorgnon, à la barbe pointue, avec ce regard sévère que les peuples prêtaient volontiers, dans l'antiquité, à leurs dieux protecteurs, comme l'attribut de la puissance. Par fortune, il y a parmi nous des hommes familiarisés avec les études épigraphiques et iconographiques. Par voie d'induction, nous reconnaissons Masaryk.

Un autre écusson me touche plus encore. Ceux-ci, en effet, ont peint au-dessus de leur porte le Calice noir sur fond grenat, ce Calice que la Bohême, aux temps de sa gloire irritée, éleva au-dessus de l'Europe entière.

Quand nous sommes rentrés chacun dans notre wagon, les deux dernières années de l'histoire tchè-

que ont repassé dans mon esprit, ces deux années qui se sont écoulées surtout à Paris et dont ces deux journées, l'italienne et la française, ont été le couronnement. J'ai revu les premiers mois de la guerre, les premiers messagers de Bohême, le passage trop rapide de Masaryk, l'arrivée de Benes... Qu'elle était petite alors, cette Bohême devenue grande parmi les Alliés!

Je m'attardais dans ces souvenirs, mon cher Benes, quand vous êtes venu me chercher en me reprochant affectueusement de ne pas me mêler à la joie commune en ce nouveau jour de gloire de votre patrie.

Etienne Fournol.

La remise du drapeau au

21ème régiment de chasseurs de

l'Armée Tchécoslovaque.

Le 30 juin restera pour la nation- tchèque une journée mémorable. Elle lui rappellera la renaissance de son armée et de sa liberté. Ce jour-là, en effet, par une belle matinée d'été, dans un coin qui confine à deux provinces d'autant plus françaises que l'Allemand les convoite davantage, la Lorraine et l'Alsace, le 21e régiment de chasseurs de l'Armée tchécoslovaque recevait des mains du Président de la République française le drapeau national offert par la Ville de Paris, et il entendait de la bouche du premier magistrat de la France des paroles dont l'écho fera, sur les bords de la Vltava et de la Véha, tressaillir d'aise le cœur des patriotes tchèques et slovaques.

Le 29 juin, à 9 heures et demie du soir, un train spécial emportait de Paris tous ceux qui devaient prendre part à cette émouvante cérémonie : le Président de

la République, accompagné de MM. Stephen Pichon, ministre des Affaires étrangères, Leygues, ministre de la Marine, et Lebrun, ministre du Blocus. Le ministre de la Guerre s'était fait représenter par les commandants Purnot et Mercier; le baron Degrand, secrétaire du ministre des Affaires étrangères et M. de Chauveron, secrétaire du Président du Conseil, accompagnaient les membres du gouvernement. MM. Franklin- Bouillon, ancien ministre, président de la Commission parlementaire des Affaires étrangères, Fournol, secrétaire de cette même commission, et notre ami M. Ernest Denis, représentaient le monde politique et le monde intellectuel. Le Conseil Municipal de Paris avait délégué M. Ernest Gay. Parmi les invités, on remarquait le général de Castelnau, commandant du groupe d'armées de l'Est, le général de Boissoudy, commandant la 7e armée, le général Archinard, commandant l'Armée polonaise de France, le général Vidalon, sous-chef de l' Etat-Major des armées alliées. Tous les Gouvernements alliés s'étaient fait représenter par leurs attachés militaires : la Grande-Bretagne, par le général Bowes et le commandant Baring, attaché britannique à l' Etat-Major de l'Armée tchécoslovaque; l'Italie, par les commandants Brancaccio et Papa di Castigliole; la Serbie, par le commandant Stefanovic et un officier d' Etat-Major; les Etats-Unis, par un représentant du général Pershing. Le Conseil National des Pays Tchécoslovaques était représenté par MM. Benes, Secrétaire-Général, Strimpl et Bozinov, et par le capitaine Husâk et le lieutenant Chalupa. La colonie tchécoslovaque de Paris avait délégué son président, M. Umirov. A la tête de l' Etat- Major de l'Armée tchécoslovaque se trouvait le général Janin, commandant en chef des troupes tchécoslovaques, le commandant Peyris, chef d' Etat-Major, et un groupe d'officiers français et tchécoslovaques.

Le 30, à 9 heures, les invités furent reçus à la gare par le général Janin, le préfet du département et le

maire de la commune. Un détachement du 21e régiment, sous les ordres du sous-lieutenant Balcar, rendit les honneurs au Président de la République. Ensuite, par les rues de la localité décorées d'arcs de triomphe, pavoisées aux couleurs françaises et tchécoslovaques, le cortège se dirigea vers le lieu de la cérémonie. Dans une première voiture avaient pris place M. William Martin, chef du Protocole et un officier d' Etat-Major. Derrière, suivait l'automobile présidentielle emportant le Chef de l'Etat et le ministre des Affaires étrangères. Une troisième voiture suivait, contenant M. Benes et le général de Castelnau. D'autres enfin emmenaient les invités tandis que sonnaient les cloches du bourg et que la population accourue en foule acclamait le cortège.

Les troupes tchécoslovaques attendent dans une prairie autour de laquelle se rangent les invités auxquels s'est jointe une délégation des Vétérans de 1870. Derrière, se presse la foule. Aux sons des hymnes français, tchèque et slovaque, les soldats tchécoslovaques, immobiles, présentent les armes. Sous la conduite du général janin, le Président de la République, accompagné de M. Bene§ et d'un groupe de hautes personnalités, passe sur le front des troupes. Après la revue, les hommes se livrent à divers exercices. Le général Janin les remercie d'un retentissant et cordial : Na Zdar ! auquel les soldats répondent d'une seule voix. Ensuite, d'une voix forte mais non sans émotion, M. Benes adresse au Président de la République le discours suivant:

Monsieur le Président,

Au nom du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques, au nom de notre armée nationale, au nom de notre nation tout entière, je me permets, Monsieur le Président, de vous exprimer nos sentiments de profonde reconnaissance pour l'honneur que vous nous faites de prendre part à la solennité d'aujourd'hui,

qui est pour notre nation une heure à jamais inoubliable et un événement d'une capitale importance historique.

C'est des mains du chef de la République Française que notre premier Régiment constitué sur le sol français recevra le drapeau tchécoslovaque offert par la glorieuse ville de Paris, par la grande capitale du monde. Cet acte est pour nous le couronnement de tout ce que la France glorieuse et immortelle a fait pour nous dans cette guerre. Elle a, dans la grande famille des nations libres, été la première à nous comprendre et à nous tendre la main. Elle a été la première, il y a quatre ans, à no»* accueillir avec ferveur, nous, malheureux exilés politiques et militaires, à manifester ses sympathies pour nos aspirations politiques. Elle a fait les premiers pas pour faciliter la constitution de notre armée nationale, symbole de notre souveraineté.

On pourrait se demander quel intérêt avait le grand et noble pays qu'est la France, à tourner ses regards fraternels vers cette Bohême perdue presque sans espoir au milieu des Empires Germaniques et quels mobiles poussaient la France à des actes dont la solennité d'aujourd'hui est l'expression la plus significative.

Lorsque la catastrophe mondiale a éclaté, la France martyre et envahie est immédiatement devenue la conscience du monde, l'expression du droit et de la justice, l'incarnation de toutes les valeurs morales que le monde connaît.

Le petit peuple de Bohême et de Slovaquie, devant cet effroyable spectacle, à l'ouest et à l'est de l'Europe, s'était d'abord enfermé en soi-même pour commencer à agir: Sa tradition était idéaliste. Il ne pouvait accepter la religion de la violence prêchée et pratiquée par nos ennemis communs. Solidement uni, fortement organisé} admirablement préparé moralement, il se dressa comme un bloc de rocher au milieu de l'Europe Centrale contre les violateurs de toute loi humaine. Sans relâche, sans lassitude, sans défaillance, il travaille depuis quatre ans à la ruine des ennemis de la France. Ses fils les plus valeureux, forcés de combattre tout d'abord pour leurs oppresseurs, passent de l'autre côté et demandent à devenir les soldats du Droit et de la Liberté.

Des faits uniques au monde se produisent alors: une Nation et un Etat commence à se créer sur le territoire allié. De tous les coins du monde arrivent des soldats tchécoslovaques. Ils se battent en France et en Russie, dans l'armée anglaise, dans l'armée américaine et dans l'armée italienne, dans l'armée serbe et parmi les Roumains. Ils créent une armée considérable en Russie. Voyant leurs espoirs déçus de ce côté, ils se tournent vers le seul salut possible: vers leur seconde patrie, vers la France. La campagne la plus extraordinaire du monde commence: la campagne tchécoslovaque en Sibérie, Anabase moderne, tout du monde inconnu jusqu'à présent. Des soldats, poussés par leurs traditions, par leur amour de la justice et du droit, de la liberté et de l'idéal, tentent l'impossible pour venir sur ce sol sacré défendu par les glorieux soldats de la Marne, de l'Yser et de Verdun.

Ils étaient jusqu'alors presque inconnus, ils ne demandaient rien, sinon d'être compris: les mêmes idées, les mêmes principes, les mêmes conceptions qui ont fait de la France le centre du monde moral, poussaient le peuple tchécoslovaque à ces exploits extraordinaires chez lui et chez les Alliés.

Voilà ce qui lie si intimement la Bohême à la France, voilà ce qui caractérise la guerre menée par les Tchécoslovaques, voilà pourquoi la France devait nécessairement porter intérêt à notre cause.

Tout notre passé est tel, tout notre avenir sera animé des mêmes désirs et du même idéal. Au XVe siècle, les combattants de Dieu, les célèbres soldats hussites, parcouraient l'Allemagne en défenseurs de la liberté de conscience; au XXe siècle, les combattants du droit parcourent le monde tout entier pour défendre les mêmes principes.

Le peuple qui, dans cette guerre, a su ainsi prouver son existence, qui a si bien su gagner la sympathie de la France et de ses Alliés, le peuple de Bohême et de la Slovaquie, peut compter sur V appui de ses amis le jour du règlement des comptes définitif. La présence du chef de la France, la présence des représentants des Puissances Alliées à cette solennité est une

garantie que ses droits à l'indépendance sont compris et sont appuyés.

Dans la catastrophe actuelle, malgré le triomphe fictif de la brutalité et de la violence, deux sortes de choses seules comptent: l'énergie et l'honnêteté d'une part, la foi inébranlable dans la justice et la vérité de sa cause Vautre part. Nous avons prouvé que Vune et Vautre sont de notre côté. C'est par ces qualités que nous voulons nous rapprocher de la force et de la grandeur de la France; et c'est pourquoi nous nous croyons dignes d'être les frères d'arme des soldats de la Marne et de Verdun. Cette conscience de notre force morale, cette certitude d'être appuyés par la France glorieuse, par l'Angleterre indomptable, par Vltalie amie, par la Grande République Américaine et les autres Alliés, nous poussent à nous considérer déjà comme libres et indépendants. Nous sommes sûrs qu'avec vous nous triompherons, parce que nous avons conscience de notre propre force et parce que nous avons la foi dans vos principes.

Monsieur le Président,

C'est sur le territoire de la France que nous avons essayé de constituer notre patrie. Notre petite armée en France est le noyau d'une seule et unique armée tchécoslovaque, qui se bat actuellement sur trois champs de bataille et qui représente toute notre nation. Toute cette armée de cent mille hommes et toute la Bohême et la Slovaquie nous regardent et nous écoutent aujourd'hui avec émotion, et avec fierté, avec un amour et un dévouement infinis. Elles répondront bientôt à nos paroles d'aujourd'hui.

Veuillez remettre ce drapeau à notre armée, expression de notre souveraineté et de notre indépendance. Elle le portera de victoire en victoire comme jadis l'ont fait nos aïeux. Elle le portera couvert de gloire dans notre chère patrie, au jour du triomphe commun de la France et de la Bohême.

L'orateur se tourne alors vers les soldats et, en tchèque, d'une voix plus ferme, leur adresse la parole. Il leur parle en toute sincérité, sans cérémonie, les

yeux dirigés vers l'Orient comme s'il avait voulu que, là-bas, par delà des Vosges, ses paroles eussent été entendues par le peuple qui souffre dans les Pays tchécoslovaques :

Soldats de V Armée Tchécoslovaque,

Mes Frères bien-aimés,

La journée d'aujourd'hui restera inscrite en lettres d'or dans l'histoire de la Nation Tchécoslovaque. Vous allez recevoir des mains du Président de la République Française un drapeau qui symbolise notre liberté et notre souveraineté nationale. Vous allez le recevoir en présence de Représentants des Gouvernements Alliés, ce qui prouve que les Alliés reconnaissent nos aspirations nationales.

Notre cœur se remplit de joie en pensant à tout ce que nous avons fait au cours de cette guerre avant d'arriver à ce triomphe. Il est inutile de vous dire pourquoi nous luttons: vous êtes une Armée de volontaires qui ont surmonté de nombreuses crises morales avant d'atteindre la journée d'aujourd'hui; vous êtes une Armée de proscrits qui, sur leurs boucliers, ont inscrit ces grandes paroles: « La victoire ou la mort ». Vous êtes une Armée de patriotes, réellement prêts à mourir plutôt qu'à retourner dans une patrie non libérée.

Nous ne parlerons donc pas des buts que nous poursuivons. Je voudrais pourtant m' arrêter brièvement sur deux choses. Dans les Pays Tchèques et en Slovaquie, notre Nation tout entière soutient une lutte grave et pénible, mais elle la soutient avec persévérance et ténacité et elle jure de tenir jusqu'au bout.

Tout ce qui, dans notre Patrie, vit et sent, tourne vers vous un regard plein d'amour et d'admiration, de ferveur et de pieux recueillement, plein d'un dévouement et d'une affection sans bornes. Vos mères et vos femmes prient pour vous et vous vénèrent; dans le moindre village, on parle de vous et les villes sont pleines de légendes sur nos héros modernes. Nos gens pleurent de plaisir en apprenant que de nouveau sur tel ou tel front nos soldats se battent.

Au moment même où chez nous la Nation se livre à une telle lutte et nourrit de tels sentiments, nos frères qui sont en Sibérie accomplissent des exploits qui attirent les yeux du Monde entier, qui nous acquièrent de la gloire, et qui font connaître le nom de Tchécoslovaque jusque dans les coins les plus retirés du monde. En même temps aussi, ceux des nôtres qui sont en Italie, prennent part à des combats. Eux aussi concourent à la grande défaite de t Autriche-Hongrie, eux aussi répandent par le monde la gloire du nom des Tchécoslovaques.

C'est en ces heures que vous recevez notre drapeau national. En ces heures, vous devez vous souvenir de tous les héros qui se sont battus dans la Légion Etrangère de l'Armée Française, dans les Armées Anglaises, Américaines et Serbes; en ces heures, nous devons tout particulièrement nous souvenir de notre glorieux combat à Zborov, de la grande victoire des Tchécoslovaques remportée au moment même où s'apprêtait la chute de la Russie slave. La solennité d'aujourtfhui est pour nous comme une commémoration de cette victoire.

Ces souvenirs nous obligent à faire un examen de conscience pour savoir si nous avons bien su résister aux épreuves. Nous pouvons, mes frères bien aimés, avec la plus grande joie, nous dire que oui. Nous avons su respecter l'honneur et la dignité de la Nation: nous avons fait preuve d'honnêteté, d? énergie, et d'amour pour la vérité; nous avons poursuivi notre idéal, même lorsque nous étions menacés d'extermination; nous avons fait preuve de fidélité et de dévouement envers nos Alliés; nous avons également donné des preuves de nos qualités militaires et de notre bravoure. Nous avons honorablement défendu la place que nous occupons parmi les premières nations slaves. Par les actes que vous accomplirez sous les plis de ce drapeau, vous montrerez quelle place vous méritez ^occuper dans les rangs immenses de vos Alliés.

Jurons aujourd'hui, Frères, d'être dignes dans nos luttes futures des vaillants combattants politiques de notre Patrie; jurons de nous rendre dignes de tous ceux de nos frères qui combattent dans les Pays Alliés; jurons de choisir plutôt la mort que de retourner dans une Patrie non libérée.

Les représentants des Etats Alliés entendent notre serment, qui est une réponse au serment prononcé par les nôtres à Prague, le 13 avril. Soyons-leur reconnaissants de nous avoir facilité de prendre part à cette juste lutte; soyons-leur reconnaissants d'avoir compris notre but et de nous avoir accueillis parmi eux comme des Alliés égaux à eux.

Notre Nation a été reconnaissante à ceux qui ne Pont pas abandonnée dans le malheur et dans la souffrance. Nous n'oublierons pas non plus ceux qui nous aurons aidés à nous libérer et à triompher. A ce triomphe de notre grande cause, à ce triomphe de la noble France et de ses Alliés, nous crions aujourd'hui de tout cœur « Na Zdar ! »

Le drapeau que, la veille, une garde d'honneur avait apporté de Paris, est alors remis au Conseil National.

Une brise légère fait flotter l'étendard dont les couleurs vives, sœurs des couleurs de l'Alsace: rouge et blanc, mettent une flamme sur le bleu du ciel. Les troupes acclament à longs cris enthousiastes ce symbole de la patrie absente, de la patrie qu'ils veulent délivrer. Lorsque les acclamations se sont apaisées, le Président de la République prononce, d'une voix vibrante, le retentissant discours — qu'on a pu lire plus haut.

Les paroles du Président, coupées des fréquents applaudissements qui éclatent de toute part, sont traduites aux troupes par le lieutenant Chalupa.

Ensuite, pendant que joue la musique du régiment, le drapeau est remis au colonel Philippe, commandant du 21° régiment de chasseurs tchécoslovaque, qui en confie la garde au sous-lieutenant Kleinberg. Puis, sur un ordre du général Janin, les hommes font passer l'arme sur l'épaule gauche et, la main droite levée, répètent le fier serment que lit le capitaine Otokar Husâk:

Rompant pour toujours les liens qui nous atta-

choient aux Habsbourgs et à la monarchie austro* hongroise, nous souvenant des iniquités impunies commises depuis des siècles à notre égard, nous, soldats de V armée révolutionnaire, créée hors de notre Patrie, prêtons devant notre Nation et devant le Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques un serment solennel.

Sur notre honneur national, tout ce qui nous est cher comme hommes, comme Tchèques et comme Slovaques, nous jurons de lutter aux côtés de nos Alliés, tant que notre Nation tchèque et slovaque ne sera pas réunie en un État indépendant, maître absolu de ses destinées.

Fidèles au souvenir immortel de nos martyrs, de nos chefs, dont l'héroïsme a su jadis triompher de l'Allemagne, nous promettons de ne jamais fuir ni lutte ni danger; d'obéir aux chefs, de vénérer nos drapeaux et insignes; de ne jamais implorer la grâce de l'adversaire ni nous rendre les armes à la main; d'aimer et de secourir nos compagnons comme des frères et de sa-r crifier jusqu'à notre vie pour la liberté de notre Patrie.

Librement nous le jurons, et nous saurons tenir notre serment.

Ces viriles paroles, qui disent la ferme résolution de tous ces hommes, sont ponctuées par les mâles accents du chant populaire Les Tchèques d'autrefois qui disent le désir d'égaler les héros tchèques de jadis. Le Président de la République, touché, salue ces vaillantes troupes et présente à M. Benes ses félicitations. Les généraux présents expriment, eux aussi, leur admiration au général Janin.

Après divers mouvements, le gros des troupes quitte la prairie et gagne une hauteur. Un groupe de chanteurs s'assemble alors autour du sous-lieutenant Rytif et, avec cœur, entonne les hymnes nationaux tchécoslovaques, la Marseillaise et divers chants populaires. Ensuite, musique en tête, toute la troupe, en un défilé imposant, descend des hauteurs et vient faire la haie sur le passage du cortège officiel qui, sous la conduite du général Janin, s'en va visiter le cantonnement.

A 1 1 heures, les invités, aux sons de la Marseillaise et des hymnes tchèque et slovaque regagnent la gare. A 14 heures, le train quitte la station. Dans le wagon-salon, où les invités ont pris place, la conversation roule sur la vaillance de la nation tchécoslovaque qui, au cours de la guerre, a si bien montré sa vitalité.

Le général Janin,

Le général Janin sera sans conteste l'une des personnalités importantes qui prendront une place marquante dans l'histoire de notre révolution nationale et même dans l'histoire de notre nation. Il a été nommé commandant en chef notre armée nationale légalement unifiée dans tous les pays alliés. II est donc le chef de notre armée aussi bien de Russie que de France et d'Italie. C'est donc là pour nous un fait capital et qui, vu notre mouvement national, confère au général Janin une situation fort importante.

Le général Janin est né en 1863 d'une famille alsacienne-lorraine. Son père était médecin militaire dans l'armée française. Sa mère, âgée de 78 ans au début de la guerre, est Alsacienne. Elle fut emprison-

née en Allemagne, puis expulsée et envoyée en France. Cette origine alsacienne-lorraine rend le général Janin plus proche de nous: chacun sait que notre politique tchèque est favorable à l'Alsace-Lorraine et que les populations de ces provinces annexées sont plus que d'autres aptes à nous comprendre.

Le jeune Janin fit de brillantes études au lycée de Versailles. Il entra ensuite à l'école de Saint-Cyr d'où il sortit dans les premiers. Après avoir été pendant quelque temps au 130e de ligne, il fut nommé lieutenant-instructeur à Saint-Cyr. Il entra ensuite à l'Ecole supérieure de guerre dont il fut l'un des élèves les plus remarqués. A sa sortie, il parcourut les premières étapes de sa carrière militaire comme capitaine, commandant, puis lieutenant-colonel à l'état-major général. Il se distingua par son travail et ses capacités parmi les officiers français qui, depuis 1870, ont contribué à réorganiser l'état-major français. Pendant le temps qu'il était attaché à l'état-major de l'armée, il remplit des fonctions importantes (il fut, en particulier, officier d'ordonnance du général de Boisdeffre, chef d'état-major général, puis du général Donop, inspecteur d'armée.

Au moment où la guerre a éclaté, M. Janin était colonel du 66e de ligne. Dès le début des hostilités, on lui confia le commandement de la 35e brigade, à la tête de laquelle il prit part d'abord aux combats livrés près de Nancy, puis aux glorieuses batailles de la Marne et de l'Yser.

A cette bataille de l'Yser, à la suite d'un séjour prolongé dans les tranchées, il tomba gravement malade et dut être évacué. Rétabli, il fut nommé aidemajor général au Grand Quartier Général et chargé de l'organisation de l'artillerie, de l'aviation et du matériel de guerre. Il fut enfin nommé major-général. Il fut alors fort apprécié comme collaborateur du maréchal J offre qui le tenait en haute estime.

En avril 1916, le général Janin fut nommé chef de la mission militaire française en Russie. Il était envoyé dans ce pays au moment où la situation s'y dessinait sérieuse, au moment où la Russie était en pleine crise et où se préparait la révolution. Le général Janin était particulièrement désigné pour cette mission, en raison de son passé et de ses travaux. Depuis longtemps, en effet, le général Janin s'occupait des choses slaves et particulièrement des choses russes. Dès sa jeunesse il avait, à l'école de guerre, étudié la langue russe, et s'était sérieusement occupé de la littérature russe. Son professeur de russe était notre éminent ami Louis Léger, qui lui avait inculqué l'amour des choses slaves, ce dont le général Janin garde à son professeur un souvenir reconnaissant.

C'est ainsi que le général Janin fut amené à s'occuper des questions slaves. Il possède de ces questions une connaissance réellement très grande, jointe à un remarquable savoir philologique et à une érudition profonde. Beaucoup de spécialistes pourraient envier l'expérience qu'il a des choses russes et slaves. Inutile de rappeler qu'outre les questions russes, lse questions polonaises ne lui sont point étrangères et que, surtout, l'histoire de notre nation lui est aussi chère que familière. Il continue, d'ailleurs, à s'occuper de toutes ces choses à l'étude desquelles il revient sans cesse. Sa table de travail est toujours surchargée d'ouvrages sur les questions et les problèmes slaves.

Tout cela n'a rien d'étonnant si l'on considère que, dans sa carrière militaire, le général Janin fut maintes fois mêlé aux affaires russes. En 1892 il fut attaché à la mission russe envoyée en France et fit depuis plusieurs longs séjours (quatre fois) en Russie en mission militaire. En 1912, il fut envoyé à l'Académie militaire de Petrograd où il resta un an comme instructeur pour introduire dans l'armée russe les méthodes françaises.

Pendant son séjour en Russie au cours de la guerre, le général Janin put constater avec douleur que la Russie courait à sa décadence. Il attira souvent L'attention sur ce fait, appréhendant le pire. Il passa la période qui précède la révolution à Mohylev, d'où il suivait toutes les opérations de la guerre et les événements qui annonçaient la révolution. Il quitta la Russie à la fin de 1917, au moment où apparaissait la décadence et où s'annonçait la fin de la Russie militaire.

Le général Janin commença à s'intéresser à la cause tchécoslovaque en 1916, lorsque M. R. Stefânik, envoyé en mission en Russie, organisait notre action militaire en vue d'envoyer notre armée en France. Dès cette époque, le général Janin porta la plus grande attention à notre action et nous prêta son plus dévoué concours. Il n'a cessé depuis lors de s'intéresser à notre cause. Il vit souvent nos soldats au front, sachant facilement les distinguer au milieu des Russes. Il assista aux combats de Zborov où il vit nos soldats à l'œuvre. En raison de tout ce que nous avons fait dans l'ordre militaire, il tenait nos hommes en haute estime et, lorsque le Conseil National le lui demanda, il coopéra avec plaisir à l'organisation de notre armée, à laquelle aujourd'hui il consacre toute son énergie.

Comme homme, le général Janin est plein d'aménité, d'un commerce agréable, d'une rondeur toute militaire. Il est sincère et énergique, d'idées franches, et ferme dans ses convictions. Sa remarquable expérience militaire, appuyée sur une profonde érudition théorique, lui a valu un rôle important dans la guerre actuelle.

Le général Janin, d'autre part, se rend fort bien compte qu'il est à la tête de l'armée d'une nation qui veut conquérir sa liberté politique et nationale. Il connaît la valeur de notre nation et sait que nos hommes

son tdes soldats de la liberté, de l'idéal, du droit et de la justice. Un général alsacien-lorrain est plus apte que quiconque à saisir ce fait. Aussi les liens qui le rattachent à nous et qui nous rattachent à lui sont-ils des plus solides.

Nous sommes certains que le général Janin conduira notre armée révolutionnaire au succès et à la victoire, qui sera inscrite en lettres d'or dans les annales de la nation tchécoslovaque.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

M. T.-G. Masaryk à M. S. Pichon.

A la suite de la lettre de M. Pichon du 29 juin, adressée au Conseil National, M. Masaryk a envoyé à M. Pichon la dépêche suivante:

« Je m'empresse de vous prier d'exprimer au Président de la République Française nos plus cordiaux remerciements pour la noble position prise par la reconnaissance de notre Conseil National comme représentant du futur gouvernement de l'État Tchécoslovaque. »

Nous adressons les mêmes remerciements à Votre Excellence.

Ainsi la France est la première à reconnaître l'importance de l'État Tchécoslovaque pour la réorganisation de l'Europe orientale et de l'Europe en général. La France avait été la première à promettre son aide à notre Nation et elle a tenu sa promesse à la conférence qui définit les buts de guerre dans la note au Président Wilson. De nouveau, la France est la première à proclamer solennellement le droit de notre Nation à l'indépendance.

Cette proclamation faite en termes clairs signifie le démembrement de ï Autriche-Hongrie, réduisant V Allemagne à ses propres forces. L'État Tchécoslovaque indépendant implique et renforce l'unité et la liberté des Polonais, des Yougoslaves et des Roumains. Le démembrement de V Autriche-Hongrie est nécessaire à ï Italie et à ces justes buts nationaux. L'État Tchécoslovaque indépendant est le coup final porté au Berlin-Bagdad pangermanique. La barrière antigermanique formée par l'État Tchécoslovaque, la Pologne, la Yougoslavie, la Roumanie et l'Italie est également la meilleure aide pour la Russie et ses petites nations actuellement sous la griffe pangermanique qui cherche à s'assurer la voie vers Bagdad non seulement par Prague, mais aussi par Kief et la mer Noire. Séparée des Allemands et des Magyars, la Russie peut se développer à l'abri de l'intervention directe de l'Allemagne.

En proclamant l'indépendance des Tchécoslovaques, la France a fait preuve non seulement de sa perspicacité politique, mais aussi de sa générosité qui fait singulièrement contraste à la politique mesquine avide et vile de l'Allemagne à l'égard de la Russie sans défense.

Vive la France, patrie de la Démocratie européenne.

T.-G. Masaryk, Président du Conseil National tchécoslovaque.

Les Tchécoslovaques d'Italie au Général Janin.

A l'occasion de la remise du drapeau au 21e régiment tchécoslovaque, les Tchécoslovaques d'Italie ont adressé au Général Janin la dépêche suivante:

Les Tchécoslovaques d'Italie expriment dans ce jour solennel au grand patriote et ami précieux le Général Janin, commandant l'Armée tchécoslovaque, leur profond respect et gratitude et le prient de vou-

loir bien transmettre aux combattants groupés sur le glorieux sol de la France autour de Vunique drapeau national, leur salut affectueux et fraternel.

Signé: STEFÂNIK.

Le Général Janin a répondu dans les termes suivants :

]* ai communiqué aux troupes tchécoslovaques de France groupées autour du drapeau national symbole de la Patrie une et indivisible, le salut de leurs frères. Je vous adresse en leur nom leurs remerciements chaleureux que je vous prie de transmettre aux troupes tchécoslovaques d'Italie et j'y joins avec les miens pour les sentiments que vous m'exprimez, l'assurance de tout mon dévouement à la cause tchécoslovaque et l'expression à votre endroit de ma vive et cordiale affection.

Général Janin.

Le Général Graziani au Général Janin.

Le Général Graziani, commandant le corps tchécoslovaque en Italie, a adressé au Général Janin, commandant en chef de l'Armée tchécoslovaque, le télégramme suivant :

A l'occasion de l'anniversaire sacré du 14 juillet > l'armée tchécoslovaque en Italie qui vient de donner d'éclatantes preuves de sa valeur militaire, envoie à son généralissime l'expression de son dévouement.

Général Graziani.

Le Général Janin lui a répondu comme suit:

Vivement touché de votre télégramme, je vous adresse l' expression sincère de mes remerciements et vous prie de les transmettre au Corps tchécoslovaque d'Italie. Un détachement des Tchécoslovaques servant

en France a défilé aujourd'hui parmi les troupes alliées au milieu de l'enthousiasme général

Général Janin.

Le Conseil National aux Troupes tchécoslovaques de France.

Mon Général,

Je vous prie de vouloir bien faire part aux troupes tchécoslovaques, en France, du message suivant du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques:

Au moment de notre retour de Darney, où a eu lieu le 30 juin, l'inoubliable cérémonie de la remise du drapeau au 21e régiment tchécoslovaque et où nous avons entendu le magnifique discours de M. le Président de la République, à l'heure où nous avons pu apprécier les termes inoubliables de la lettre de M. le Ministre des Affaires étrangères, reconnaissant notre indépendance nationale et donnant au Conseil National l'autorité d'un organe politique souverain, je m'empresse, mon Général, de vous exprimer les sentiments de profonde reconnaissance que le Conseil National nourrit à votre égard, ainsi qu'à l'égard de vos officiers £t de nos magnifiques soldats.

Vous avez pris en mains, Mon Général, l'instruction et l'organisation de nos soldats. Vous et les officiers de votre Etat-Major, vous vous êtes dévoués à cette tâche avec la sympathie et l'amour qui sont dictés par la compréhension complète des sentiments et des idées des hommes qui ont été confiés à vos soins. Vous y avez consacré tout votre temps, toute votre activité, votre grande intelligence et vos incomparables connaissances militaires aussi bien que votre grand attachement à la cause slave et tchécoslovaque.

Je ne peux que vous prier de vouloir bien agréer de notre part, ces quelques paroles de reconnaissance sincère, dévouée et émue.

Il nous est un devoir très agréable d'exprimer les mêmes sentiments à vous, Officiers français de nos régiments. Votre tâche -est particulièrement difficile. Vous vous êtes mis au travail avec

le plus grand dévouement et vous êtes arrivés aux résultats qui ont été si hautement appréciés lors de la cérémonie du 30 juin. Vous avez surmonté de très grandes difficultés et vous méritez de ne pas être oubliés le jour où nous cueillerons les fruits de notre laborieux travail. Permettez-moi, mon Général, de mentionner particulièrement, au moins cet admirable soldat qu'est le colonel Philippe, qui a une large part au succès de nos régiments. On ne pourra jamais l'oublier.

Le Conseil National a le devoir tout particulier de s'adresser aussi à vous, Officiers tchécoslovaques, pour apprécier les efforts surhumains que vous avez déployés dans l'organisation de notre armée nationale. Vous êtes de véritables guides moraux de nos braves soldats, vous devez être des éducateurs à la fois militaires, politiques, nationaux et patriotiques, vous devez être les soutiens de nos soldats aux moments sombres et tristes, comme leurs guides et leurs chefs aux moments de joie et de contentement. Votre tâche est la plus lourde de toutes. Très souvent nous devons faire appel à votre esprit de dévouement infini et de patience patriotique. Vous avez donné jusqu'à présent des preuves innombrables de votre grand patriotisme et de dévouement à notre cause sainte. N'oubliez jamais la haute mission qui vous est dévolue dans notre première armée nationale et la Nation vous en sera à jamais reconnaissante.

A vous, nos braves soldats tchécoslovaques, nous exprimons nos saluts et nos sentiments d'amour et de reconnaissance d'une façon particulièrement chaleureuse. Vous êtes aujourd'hui le symbole de tout ce que la Nation tchécoslovaque désire et réclame. Vous êtes l'exemple le plus frappant de cette énergie et de ce dévouement tchécoslovaque que vous avez montré en Russie, en Sibérie, en Italie et en France et qui est reconnu dans le monde entier. Vous êtes de véritables soldats de liberté. Vous portez haut, aujourd'hui, le drapeau de notre idéal national en face de nos ennemis séculaires. Vous les portez sous des circonstances très difficiles; et nous apprécions bien les grands sacrifices que vous avez déjà apportés et que vous aurez encore à subir pour la grande cause que vous défendez.

C'était au lendemain de la solennité du 30 juin et de votre

magnifique défilé devant le Président de la République, à la veille de votre entrée dans les tranchées, que la France a déclaré solennellement l'Indépendance des Pays Tchèques et Slovaques, rendant hommage au lion tchèque et aux trois montagnes slovaques. N'oubliez jamais cette journée historique à laquelle vous avez eu le grand privilège d'assister \et rappelez-vous toujours que vous êtes dès à présent les soldats d'un Etat libre tchécoslovaque, reconnu par les Alliés.

Paris, le 3 juillet 1918.

Au nom du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques,

Le Secrétaire Général:

Edouard Benes.

ÉCHOS ET NOUVELLES

Les Tchécoslovaques à la fête du 14 juillet.

La célébration du 14 juillet était cette année plus qu'une fête nationale française. C'était une vraie fête des Alliés, car tous les peuples, toutes les nations qui se sont rangés autour de la France dans la lutte de la Démocratie contre le despotisme germanique, avaient tenu à y participer. La nation tchécoslovaque y figurait aussi par les représentants du Conseil National et par un bataillon de l'Armée tchécoslovaque dont le drapeau flotta fièrement à travers Paris.

Dès le 13, les journaux du soir avaient annoncé qu'un bataillon tchécoslovaque était venu du front. Ils avaient décrit aux Parisiens les signes distinctifs de l'uniforme des « nouveaux alliés » : béret bleu de roi, parements de même couleur au col de l'uniforme bleu horizon, et les initiales O.S. sur la patte des épaulettes. Les journaux ajoutaient que le détache-

ment tchécoslovaque apportait avec lui le drapeau récemment remis par le Président de la République.

La journée du 14, avec son ciel voilé, sa température fraîche, propice à la marche des troupes, débuta par une prise d'armes dans la vaste avenue du Bois de Boulogne. Devant les troupes alliées rassemblées, en présence des représentants de tous. les États coalisés, parmi lesquels M. Edouard Benes figurait au nom du Conseil National des Pays Tchécoslovaques, le Président de la République remit solennellement les insignes de la Légion d'honneur et la médaille militaire à un grand nombre d'officiers et d'hommes de troupe. Parmi les nouveaux décorés, les Tchécoslovaques eurent la joie de compter plusieurs des leurs. Le capitaine Husâk et le lieutenant Voeu furent faits chevaliers de la Légion d'honneur, tandis que les sergents Kalous et Klofta recevaient la médaille militaire.

Les décorations remises et les honneurs rendus, le Président de la République passe en revue les troupes qui défilent. D'abord viennent les Français. Ils sont suivis des Belges, dès Anglais, des Américains, des Italiens, des Grecs, des Portugais, des Polonais et des Serbes. Les Tchécoslovaques viennent ensuite, précèdent la cavalerie française et les troupes maritimes. En tête des soldats tchécoslovaques marche le lieutenant Kleinberg portant le drapeau récemment remis à l'armée, et accompagné de sa garde. Derrière, la musique, puis les troupes d'allure martiale avec leurs bérets bleus. Les assistants les acclament. Les ovations se feront plus vives encore, plus nourries lorsque le défilé, se rendant à la place de la Concorde, parcourra les rues. « Vivent les Tchécoslovaques ! Vivent les Tchèques! » crient ceux qui les reconnaissent. « Vivent les Alliés! Vivent les Chasseurs! » crient d'autres. Et les soldats tchécoslovaques passent en chantant. De temps en temps, une voix amie perce, la voix de quel-

qu'un qui se souvient des fêtes de gymnastique, qui se rappelle les vaillants Sokols: « Vivent les Sokols! Na zdar! » Et partout les fleurs pleuvaient.

L'enthousiasme grise les soldats de la jeune camée. L'émotion les gagne, car ils sentent toute la haute signification de cette consécration populaire, car, suivant les plis de leur propre drapeau, dans les rangs de leur propre armée, ils sont fiers de la grande tâche qu'ils vont accomplir, et ils sont heureux de voir Paris acclamer en eux leur belle patrie, ces Pays Tchécoslovaques pour la libération desquels ils ont déjà consenti à sacrifier leur vie.

« Nous aurions pu marcher encore deux heures, déclarent unanimement ces hommes. Nous ne sentions pas la fatigue tant nos cœurs étaient pénétrés de joie.

— J'ai bien entendu les ovations, nous dit un autre, mais je n'ai rien vu, car j'avais les larmes aux yeux. »

Ce fut en effet une belle journée que celle où Paris fêtait ainsi ces vieux amis devenus de nouveaux alliés. Partout où les Tchécoslovaques se montraient, ils étaient l'objet de l'attention générale. Partout leur fière tenue attiraient les regards, et ils pouvaient, du fond de leur cœur, répéter les deux vers de la Marseillaise:

Allons, enfants de la Patrie,

Le jour de gloire est arrivé.

« L'Entente et les Slaves occidentaux ».

La Nârodni Politika du 1 1 juin écrit sous ce titre :

« Le dimanche 9 juin, tous les journaux ont publié la nouvelle fournie par le Bureau de Correspondance officiel de Vienne, daté de Genève 7 juin, dont voici le texte:

« Selon une dépêche de Paris, le Conseil de Guerre interallié a décidé, dans sa séance du 3 juin à Versailles, de proclamer le but de guerre suivant, pour la réalisation duquel s'engagent à combattre la France, la Grande-Bretagne et l'Italie :

« Création d'Etats indépendants pour les Polonais, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves.

« En même temps, les Gouvernements alliés ont pris note de la déclaration faite par le Secrétaire d'Etat Lansing, que les Etats-Unis envisagent avec sympathie les efforts des Tchécoslovaques et des Yougoslaves et qu'ils s'associent à ladite déclaration en exprimant leurs plus vives sympathies pour les aspirations de ces Nations.

« Cette nouvelle, piursuit la Nârodni Politika, est d'une importance politique primordiale, surtout pour l'Autriche-Hongrie et ses peuples. Voilà pourquoi la plupart des journaux viennois l'accompagnaient dès dimanche de commentaires.

« Le Fremdenblatt, par exemple, disait que c'est la première fois que la France, l'Angleterre et l'Italie se déclarent officiellement partisans des Etats indépendants tchécoslovaque et yougoslave.

« Dans ces conditions, il est d'un grand intérêt d'établir que le texte fourni par le Bureou officiel de Vienne n'est pas conforme à la vérité. En effet, le Bureau « Wolff » a publié dès le 8 juin dans les journaux allemands un texte différent que voici :

« L'Agence Havas annonce de source officielle: « A une réunion tenue à Versailles, les présidents du Conseil des trois pays alliés de France, de Grande-Bretagne et d'Italie sont tombés d'accord pour faire les deux déclarations suivantes:

« POLOGNE. — La création d'un Etat polonais uni et indépendant avec libre accès à la mer constitue une des conditions d'une paix durable et juste et d'un régime de droit en Europe.

« TCHECOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES. — Les gouvernements alliés ont pris note avec satisfaction de la déclaration faite par le Secrétaire d'Etat des Etats-Unis et désirent s'y associer en exprimant leur plus vive sympathie pour les aspirations nationales des peuples tchécoslovaques et yougoslaves vers la liberté. »

« Quelle est donc, de ces deux versions, celle qui répond à la vérité? Il résulte des commentaires publiés par deux journaux étrangers que la dépêche de l'Agence Havas, dans les pays de l'Entente et neutres, est connue selon la version reproduite par Berlin.

« En effet, les Basler Nachrichten écrivent, selon le Prager Tagblatt du 9 juin, que:

« ...la conférence de Versailles aurait rédigé sa proclamation concernant la liberté de la Pologne d'une façon très précise; par contre, la partie concernant les Tchécoslovaques et les Yougoslaves est vague et indécise, probablement parce que l'Entente ne voulait pas s'engager définitivement pour des buts difficilement réalisables. »

Le Corriere délia Sera écrit à son tour (selon la Gazette de Francfort du 8 juin) que :

« ...la déclaration de l'Entente concernant les Tchécoslovaques et les Yougoslaves a été rédigée d'une façon si peu claire, parce que les gouvernements alliés n'ont pas réussi à se mettre d'accord pour une formule plus précise. »

« Or, ce n'est qu'hier, 10 juin, que le Bureau officiel de Vienne a avoué que sa version n'était pas exacte, et il fournit enfin un texte identique à celui de « Wolff » ou Havas, sans toutefois accompagner cette rectification d'un seul mot d'excuse ou d'explication.

« La question qui se pose à notre presse est: « Comment le Bureau officiel de Vienne expliquera-t-il la différence existant entre sa première version et le texte exact d'Havas? »

« Comment se peut-il que le Bureau officiel de Vienne renseigne le public d'une façon manifestement fausse sur des événements d'un si haut intérêt?

« Si c'est une manœuvre, personne n'y comprendra rien. Si c'est une négligence, on ne saurait en commettre de plus coupable. Car il n'existe guère de question où l'intérêt des nations d'y voir parfaitement clair soit plus grand que celle-là. »

« Car il existe une différence énorme entre la version de Vienne et celle de Berlin. Selon Vienne, l'Entente aurait compris formellement les Etats indépendants Tchécoslovaques et Yougoslaves parmi ses buts de guerre; selon Berlin (et Havas), elle a simplement manifesté ses sympathies pour les efforts tchécoslovaques et yougoslaves.

« Soulignons encore, ajoute la Nârodni Politika, le fait curieux que ni Berlin ni Vienne ne nous a appris quel fut la teneur de la déclaration des Etats-Unis, à laquelle se réfère la déclaration de Versailles. »

Les autres journaux tchèques publient des commentaires analogues.

Il résulte de ces commentaires:

1° Que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ont soigneusement caché aux peuples de V Autriche-Hongrie la déclaration de Lan-

sing, parce qu'elle aurait détruit la légende répandue par les officieux de Berlin et de Vienne de la prétendue austrophilie des Etats-Unis.

2° Que le gouvernement autrichien a exploité la rédaction vague de la déclaration de Versailles pour une manœuvre sournoise, consistant à susciter d'abord, par une déclaration plus favorable, des espérances qu'elle se proposait de changer ensuite en déception par la publication du texte exact.

3° Que l'opinion publique tchèque, tout en devinant la manœuvre, tout en saluant avec joie le revirement des idées des Etats-Unis, — n'en ressent pas moins un certain regret que l'Entente ait fourni encore une fois à V Autriche-Hongrie le moyen de suspecter la sincérité des intentions de l'Entente en- Un Congrès Pangermaniste à Vienne.

Suivant la Zeit du 17 juin 1918, un congrès des Allemands d'Autriche (Deutscher Volkstag) a eu lieu à Vienne, à l'Hôtelde- Ville, le 16 juin. Il réunit plusieurs milliers de personnes et était présidé par le maire de Vienne, le Dr Weisskirchner. Une autre séance fut tenue à la Cour des Arcades sous la présidence des premiers adjoints au maire de Vienne, MM. Hierhammer et Hoss.

Au nombre des orateurs figuraient: le Dr Weisskirchner, maire de Vienne; le Dr Eger, député allemand à la Diète de Carniole; Léop. Kunschak, député allemand à la Diète de la Basse- Autriche; Heinrich Mataja, député de la Basse-Autriche au Reichsrat; Charles Wolf et Pacher (du parti radical allemand), écrivains et députés au Reichsrat.

Pendant le congrès, l'Hôtel-de-Ville de Vienne était pavoisé de drapeaux tricolores pangermanistes : noir, rouge et jaune; à la sortie du congrès, les participants entonnèrent des chants pangermanistes, et entre autres: la Wacht am Rhein.

Voici les principales décisions prises par le congrès:

1° L'alliance de l'Autriche-Hongrie avec l'Allemagne doit être indissoluble ;

2° L'allemand doit être la langue officielle de l'Administration autrichienne, ainsi que la langue de l'Etat;

3° Aucune école de langue tchèque ne peut être admise en Basse-Autriche (en Basse- Autriche vivent plus de 600.000 tchécoslovaques) ;

4° Trieste doit rester port allemand;

5° Le Tyrol doit demeurer uni et indivisible ;

6° Les aspirations des Tchécoslovaques et des Yougoslaves à un Etat indépendant doivent être énergiquement combattues;

7° La Galicie doit obtenir une situation spéciale, afin qu'en Autriche les Allemands soient en majorité. Dans ce but, les districts germanisés de la Galicie occidentale doivent être rattachés à la Silésie, et ainsi rester directement soumis à l'Autriche;

8° Les exigences des Allemands des Pays Tchèques doivent être immédiatement satisfaites.

Parmi les discours les plus remarqués, celui du maire de Vienne mérite d'être signalé:

« Si l'Autriche ne veut pas cesser d'exister, a-t-il dit, elle doit laisser librement respirer sa population allemande. »

Commentant ces paroles, le journal tchécoslovaque Dëlnické Listy, de Vienne, écrit le 18 juin:

« L'allemand érigé en langue d'Etat, l'assurance de la majorité allemande par la séparation de la Galicie, le reniement des droits de la minorité tchèque en Basse-Autriche, l'assurance de la suprématie allemande sur toute la ligne, voilà ce que les Allemands d'Autriche appellent: « Respirer librement! »

Notons que les principaux organisateurs du congrès, comme MM. Weisskirchner, Mataja, etc., sont des chrétiens-sociaux, dont on a toujours vanté le fier patriotisme autrichien et qui passaient pour les principaux soutiens de la dynastie des Habsbourg.

L'Indépendance Day.

Le jour de la Fête Nationale américaine, si solennellement fêté dans toute la France, fera date dans l'histoire du mouvement tchécoslovaque. Ce jour-là, les drapeaux tchécoslovaques flottaient pour la première fois sur les édifices publics de France, et les couleurs blanc et rouge se mêlaient pour la première fois aux couleurs alliées.

Le secrétaire général du Conseil National, M. Benes, avait été invité à prendre place parmi les représentants officiels des gouvernements alliés. Ainsi, aux yeux de tous, se manifestait la reconnaissance du Conseil National, comme gouvernement provisoire du futur Etat Tchécoslovaque.

En province, où l'on célébrait, sinon avec autant d'apparat, du moins avec autant de solennité, la journée américaine, Y Effort de la France et de ses Alliés avait organisé une série de conférences, auxquelles prenaient part les représentants des peuples opprimés. C'est ainsi que M. Vratislas Trcka, délégué par le

Conseil National, avait été envoyé à Tours pour dire aux Tourangeaux tout ce que le peuple tchécoslovaque dut souffrir sous le régime des Habsbourgs, des Allemands et des Magyars, et pour exprimer sa grande reconnaissance envers la France et son admiration pour le magnifique effort des Etats-Unis, qui brisera bientôt toutes les chaînes qui meurtrissent encore les peuples.

Les conférenciers, M. Trcka, M. Potocki, Polonais, M. Peroni, Italien et M. Gibbons, qui représentait le peuple américain, ont, à la gare de Tours, été présentés par M. Simon au Préfet de l'Indre-et-Loire et au Maire de Tours. Ils se sont ensuite rendus à la résidence du général américain Kernan, où fut servi un déjeuner. Après avoir, dans l'après-midi, assisté aux jeux de l'armée américaine, les délégués sont allés au Théâtre Municipal qu'emplissait un public choisi qui, par ses applaudissements, a témoigné sa profonde sympathie pour les peuples représentés par les conférenciers. M. Chautemps, maire de Tours, a trouvé des paroles chaleureuses pour qualifier les souffrances de notre peuple. L'intérêt avec lequel le conférencier tchécoslovaque a été écouté prouve combien le public s'intéresse à une nation si longtemps et si mal connue.

Kramâf expulsé.

Der Tiïrmer, revue allemande de Stuttgart, écrit dans son numéro 18, et sous ce même titre, l'article suivant:

« Cela ne sonne-t-il pas comme une fanfare? Ne semblet-il pas que le gouvernement soit désormais décidé à empoigner le traître condamné, puis gracié? Nous secouons la tête, en lisant la dépêche de Vienne annonçant cet acte d'une énergie inouïe, si différent des procédés en usage jusqu'alors: « Le Dr Kramâf a été expulsé par la police de Prague pour une durée indéterminée. » Mais, immédiatement après, suit une phrase rassurante: « Il séjourne actuellement dans une petite localité des environs de Prague. » Donc, pas de raison de s'inquiéter. Kramâf reste au milieu de ses chers et fidèles Tchèques.

» Kramâf fut l'organisateur et l'âme des récentes manifestations de haute trahison à Prague, contre l'Etat autrichien et en faveur des Etats de l'Entente qui sont en guerre avec la monarchie. Même si son amnistie pour ses crimes antérieurs ne pouvait plus être annulée, les événements de Prague fournissent au gouvernement des raisons juridiques irréprochables pour demander compte à Kramâf de cette haute trahison renouvelée et pour s'assurer de sa personne.

» Mais Kramâf reste Kramâf, et il poursuit tranquillement et en liberté son métier de traître.

» Si c'est ainsi que l'on pense inaugurer la nouvelle ère, saluée avec tant de joie par les Allemands inoffensifs et incorrigibles, si c'est là « la poursuite énergique des machinations de haute trahison envers l'Etat », alors nos frères allemands d'Autriche feraient mieux de s'épargner toute peine ultérieure et de ne se fier qu'à eux-mêmes, à leurs propres forces nationales.

» L'Union Tchèque a adopté, dans sa séance plénière tenue à Prague, une motion protestant contre le resserrement de l'Allemagne. Il faut rendre justice aux Tchèques: ils savent ce qu'ils veulent et ils savent également poursuivre leur but par des moyens appropriés. »

On voit qui commande à Vienne. Si donc de nouvelles persécutions ont lieu contre les chefs de la nation tchèque, on saura d'où vient le coup: Vienne a abdiqué ouvertement aujourd'hui.

Le Parti Radical et les nations opprimées.

Le Parti Radical et Radical-Socialiste qui, après le Congrès de Rome, avait déjà, en approuvant par un ordre du jour spécial les conclusions de cette importante conférence, témoigné de son attachement à la cause des nations opprimées par l'Autriche- Hongrie, vient d'en donner une nouvelle preuve. Le 30 juin, en effet, le jour même où le Président de la République remettait son drapeau à l'armée tchécoslovaque, le Comité exécutif de ce parti, réuni en séance plénière, recevait solennellement les délégués du Comité National Polonais, du Conseil National des Pays Tchécoslovaques, du Comité Yougoslave et du Conseil National des Roumains de Transylvanie.

La séance était présidée par M. Charles Debierre, sénateur. De nombreux membres du Parlement étaient présents. Notons: MM. Maurice Faure et Henri Michel, sénateurs; MM. Puech, Renard, Dalbiez, Accambray, René Renoult, Bokanowski, Bouffandeau, Deshayes, Victor Peytral, députés.

Les représentants des nations opprimées sont introduits et présentés au Comité exécutif par M. Louis Ripault. L'assistance tout entière se lève pour leur souhaiter une chaude bienvenue. Au nom du parti, M. Charles Debierre accueille par de chaudes paroles M. Erasme Piltz, délégué du Comité National Polonais, M. V. Trôka, représentant du Conseil National des Pays Tchécoslovaques, M. Ivo de Giulli, du Comité Yougoslave, et M. Dra-

ghicesco, sénateur, délégué du Comité National des Roumains de Transylvanie.

Chacun des hôtes du Parti Radical expose brièvement la situation et les aspirations de sa Nation et lit une déclaration. Au nom du Conseil National des Pays Tchécoslovaques, M. Trcka s'exprime ainsi :

Nous déclarons que la Nation tchécoslovaque revendique la liberté et V indépendance complète pour les quatre pays tchécoslovaques: Bohême, Moravie, Silésie et Slovaquie.

La Nation tchécoslovaque ne veut plus vivre sous le joug étranger, mais elle veut vivre sa propre vie nationale, de façon à se montrer digne de son grand passé de haut idéal démocratique.

L'exposé et la déclaration des délégués sont coupés de fréquents applaudissements. En des paroles vibrantes, M. Ripault répond aux orateurs.

Le président donne ensuite lecture de l'ordre du jour présenté par le bureau:

Le Comité exécutif du Parti Républicain Radical et Radical- Socialiste, après avoir entendu les délégués des nations opprimées,

Enregistre avec satisfaction leurs déclarations, les félicite des résultats obtenus pour l'union générale par le congrès de Prague, approuve de nouveau les résolutions prises au congrès de Rome et adresse aux soldats polonais, tchécoslovaques et yougoslaves qui se battent sur tous les fronts, pour la liberté des peuples, contre nos ennemis communs, l'hommage de sa reconnaissance.

Mis aux voix, il est adopté par acclamations.

Avant de se séparer, la réunion, à l'unanimité, adopte encore en hommage aux Américains la motion suivante présentée par M. Fabius de Champville:

« La réunion plénière des membres du Parti Radical et Radical-Socialiste, profite de la fête nationale des Etats-Unis qui aura lieu le 4 juillet prochain, pour charger le bureau du Comité exécutif d'exprimer au peuple américain, à son gouvernement et à ses vaillantes troupes, la reconnaissance émue de la nation française.

« Elle lui demande aussi d'unir, par cette manifestation de profonde sympathie, les combattants valeureux qui luttent à nos côtés, nos amis Anglais, Italiens, Portugais, Polonais, Serbes, Grecs et Tchécoslovaques. »

La séance est levée à 18 heures.

Magyarisation des écoles en Hongrie.

Les Tchécoslovaques, les Roumains et les Serbes de la Hongrie possédaient encore un petit nombre d'écoles libres où l'esprit national pouvait être cultivé et maintenu. Grâce à de violentes luttes, les nations non-magyares avaient pu défendre leur seul rempart — les écoles libres. Ils ne le peuvent plus.

Suivant la Narodni Politika du 14 juin, le ministre hongrois de l'instruction publique, le comte Zichy, se prépare à transformer toutes ces écoles en écoles publiques. Cela signifie que les nations non-magyares de la Hongrie n'auront plus le droit d'entretenir des écoles nationales à leurs propres frais. Sous l'administration centrale de l'Etat magyar, toutes les écoles deviendront un instrument de magyarisation.

La confiscation à Brezova, en Slovaquie, d'un fonds privé, qui devait servir à l'établissement d'un lycée slovaque, a été le prélude de ce nouvel acte de terrorisme magyar. Le comte Zichy ne fait que poursuivre les projets de l'ancien ministre hongrois de l'instruction publique, le comte Apponyi. Les évêques roumains ont déjà été informés que la nouvelle loi entrerait en vigueur après les vacances.

Nouvelles persécutions politiques en Bohême.

Le directeur de la police autrichienne à Prague a interdit le congrès du parti démocratique tchécoslovaque du droit d'Etat, dont le chef est le Docteur Kramâf. Le congrès devait avoir lieu les 28-30 juin. La police donne comme motifs de cette interdiction que:

1° Le parti tchécoslovaque démocratique du droit d'Etat est le principal promoteur du mouvement hostile à l'Autriche- Hongrie ;

2° Que les assemblées de ce parti ont toujours donné lieu à des manifestations dangereuses pour l'Etat autrichien, et qui menaçaient la paix et l'ordre public.

L'arrêt d'interdiction a été remis au Dr Aloïs Rasin, à Prague. Le parti a adressé un recours à la Staatshalterei de Prague, mais celle-ci a confirmé l'arrêté de la police.

Le parti interjette un appel à la nation, déclarant qu'une telle façon de procéder de la part des autorités autrichiennes ne fera qu'affermir l'union et la volonté unanime de la nation tchécoslovaque de combattre pour sa liberté et son indépendance.

La récolte menacée par les froids tardifs.

La fin du mois de mai et les premiers jours du mois de juin ont vu dans une grande partie de l'Europe Centrale une forte dépression de la température qui a causé de graves dommages aux récoltes.

Suivant les journaux tchécoslovaques de Prague et de Brno (Brunn), les régions suivantes sont atteintes:

Les environs de Kœnigstadtl en Bohême (à 70 km. à l'est de Prague).

En Moravie: les environs d'Olmutz, de Znaim, de Lundenburg, de Gôding et d'Iglau.

Suivant les journaux de Hongrie, les départements suivants ont le plus souffert.

Szatmar, Bihar, Hajdu, Szabolcs, Szilagy, Ugocsa, Bereg, Marmaros.

D'après la nouvelle suivante, publiée dans le Prager Tagblatt du 6 juin, nous pouvons juger que les perturbations atmosphériques se sont fait sentir jusqu'en Prusse:

« La région de Berlin et de Potsdam a souffert cette nuit d'une tempête si violente, qu'on n'en avait pas constaté une pareille depuis des années. Des champs entiers de courges, de pois, de haricots, de tomates et d'autres fruits sont dévastés. Après minuit, le thermomètre marquait presque 4° au-dessous de zéro. »

Un correspondant de Lundenburg (Moravie du Sud, frontière de la Basse-Autriche) écrivait à son journal Venkov le 27 mai (publié le 31/V):

« Personne ici ne se souvient de pareils gels. La récolte du maïs et des pommes de terre est tout-à-fait anéantie. Des champs de maïs, de pommes de terre et de haricots sont gelés. Comme il n'a pas plu dans notre région depuis six semaines, les semailles de printemps ont complètement séché. Les prairies sont desséchées, de même que l'orge et le trèfle. »

Suivant les informations de la presse, on peut considérer comme compromises:

1° Toutes les céréales, semailles hivernales et semailles de printemps;

2° Les pommes de terre;

3° Les légumineuses.

Les semailles d'hiver ont souffert également du ver. Suivant les nouvelles publiées, 14.000 ha. de champs ensemencés en Moravie ont été anéantis par le ver.

Les fourrages et la betterave ont souffert des sécheresses du mois de mai.

Les deux tiers de la Monarchie contre l'Autriche.

Le système d'approvisionnement par l'administration a échoué. Ce système suppose d'abord une vive conscience favorable à l'État: Elle nous fait défaut. Il serait ridicule de nous faire des illusions à ce sujet. Les deux tiers de l'État marchent simplement contre lui et ne sont nullement disposés à le seconder dans ses mesures. La meilleure administration ne peut rien faire contre une résistance passive des peuples. (Et notre administration est loin d'être irréprochable.)

Ainsi s'exprime le docteur Lodgmann, député allemand au Reichsrat autrichien, dans le Prager Tagblatt du 7 mai. Comme il a raison !

L'Autriche rendra-t-elle les prisonniers russes ?

Suivant la réponse du ministre de la Landwehr autrichienne, M. Czapp, aux députés tchécoslovaques, les prisonniers russes ne pourront pas rentrer avant le mois de septembre. Il n'est pas sûr qu'ils retournent dans leur pays dans l'automne de cette année. Les délégués autrichiens chargés de conclure à Petrograd un accord à ce sujet sont revenus sans avoir terminé les négociations. La question reste donc ouverte.

Vu le manque de main-d'œuvre en Autriche, celle-ci aura besoin de prisonniers russes, surtout pour les travaux des champs et dans l'industrie de guerre. Il est donc probable que l'Autriche- Hongrie gardera les prisonniers russes au moins jusqu'à la fin de cette année.

« Seule l'Allemagne peut garantir la sûreté de l'Autriche-Hongrie ».

Le Prager Tagblatt, organe allemand de Prague, écrit en date du 14 mai:

« Certains milieux ennemis rêvent encore de voir une Autriche-Hongrie amie de l'Entente. Tous ces fantasques oublient que l'Autriche-Hongrie est entourée d'États nationaux homogènes qui revendiquent certaines parties de la Monarchie. L'Entente ne pourrait donc, malgré toute sa bonne volonté, garantir l'existence de l'Autriche-Hongrie.

Qui veut V Autriche-Hongrie, doit vouloir son alliance avec l'Allemagne. »

Main-mise de l'Allemagne sur le charbon des pays tchécoslovaques.

En 1916, les pays tchèques produisirent environ 340 millions de quintaux de charbon, ce qui constituait 85 % de la production totale de l'Autriche. La Bohême, à elle seule, exportait avant la guerre à peu près 70 millions de quintaux en Allemagne, c'est-àdire près du tiers de sa production totale. (La Bohême, uniquement, produit à peu près 230 millions de quintaux, ce qui revient à dire une quantité équivalente à celle de la Belgique).

Bien que, depuis la guerre, l'exploitation accusât en Bohême une baisse très sensible, l'exportation de charbon des pays tchèques en Allemagne a augmenté dans une forte proportion. Nous nous souvenons qu'au commencement de l'année 1917, le ministre de Saxe, le comte Witztum, fit un séjour à Vienne en vue" d'activer l'exportation du charbon tchèque en Allemagne, surtout afin de procurer à l'industrie saxonne un charbon dont le transport serait le plus court. A cette époque, et pour les mêmes raisons, ce ministre étudia à Vienne la question des canaux et voies navigables de la Bohême.

Aujourd'hui, nous apprenons qu'un accord vient d'être conclu, concernant particulièrement deux districts du nord de la Bohême. D'après cet accord spécial, il a été convenu que:

Pendant les mois de mars et d'avril 1918, l'Allemagne a le droit d'importer de la Bohême:

Par mois, 275.000 tonnes de lignite provenant des districts de Most-Duchcov ; 8.000 tonnes de houille provenant du district de Kladno, ce qui fait un total de 2.820.000 quintaux de charbon, provenant uniquement de ces deux districts. La quantité totale exportée pendant ces deux mois sera donc de: 5.660.000 quintaux de charbon.

Ainsi se dessine le plan allemand visant à accaparer l'exploitation des richesses minières des pays tchèques avoisinants.

Exploitation économique de la Bohême.

(Les accapareurs allemands).

On a récemment découvert à Beroun, près de Prague, qu'un wagon à destination de l'Allemagne, et dont l'étiquette portait qu'il transportait du ciment, contenait en réalité des denrées alimentaires. |

On y a trouvé : 3.150 kilos de farine blanche, 1.700 kilos d'huile,

1.400 kilos de riz, de maïs et de petits pois^ 700 kilos de saucisson, 19 caisses remplies de viande salée.

Une enquête a permis de constater que plusieurs wagons pareillement chargés, avaient déjà franchi la frontière allemande. Des stocks préparés pour l'exportation ont été ouverts à Kralové Dvûr (Bohême orientale).

Une visite officielle aux Tchécoslovaques.

Le lendemain de la remise à Rome du drapeau à l'Armée tchécoslovaque, M. Henri Simon, ministre des Colonies, M. Nelson Page, ambassadeur des Etats-Unis, et M. Etienne Fournol, secrétaire général de la Commission parlementaire d'action à l'étranger, accompagnés du colonel étefânik, se sont rendus à la caserne Ferdinand de Savoie. Ils ont été accueillis au son de la Marseillaise, jouée par la musique militaire tchécoslovaque, dans la cour de la caserne, où le bataillon tchécoslovaque était rangé.

Après un discours de bienvenue, prononcé par le général Oraziani, commandant le corps d'armée tchécoslovaque en Italie, le ministre français des Colonies a pris la parole et a salué les Tchécoslovaques au nom du Gouvernement français. M. Nelson Page s'est associé à ce salut comme représentant du gouvernement américain. M. Etienne Fournol termina la solennité par un discours éloquent, qui alla droit au cœur de tous les assistants ; il y évoqua le lointain pays tchécoslovaque qui attend de ses fils fidèles et héroïques sa libération. Il affirma que la France et ses Alliés n'abandonneraient jamais la grande nation tchécoslovaque, qui doit recouvrer son indépendance et sa liberté.

A TRAVERS LA PRESSE

Revue de la Presse Française et étrangère.

La remise du drapeau à l'Armée tchécoslovaque a permis à la presse française d'exprimer sa sympathie à la cause de la nation tchécoslovaque. Nous avons pu, avec une réelle satisfaction, constater qu'à part de très rares exceptions, l'Autriche-Hongrie ne compte plus aucun partisan dans le monde du journalisme français. Tous les grands journaux de Paris, en effet, et tous ceux de la province, à quelque parti qu'ils appartiennent, ont applaudi à l'acte généreux du gouvernement français et commenté avec une visible satisfaction le mémorable discours du Président de la République française.

Le Journal des Débats, où M. A. Gauvain, avec sa rare perspicacité, a toujours réclamé une politique nette à l'égard des nationalités d'Autriche-Hongrie, a donné le branle, dès le 30 juin en publiant un article de tête de M. P. de Quirielle. Il est revenu sur la question le 3 juillet. Le Temps a, lui aussi, dès le premier jour, consacré des commentaires favorables à l'acte du gouvernement français. Le 1er juillet apportait une véritable moisson d'articles. Le Journal, le Petit Journal, Figaro, Excelsior (qui donnait une photographie du drapeau), le Matin, le Gaulois, Oui, la Liberté, et une foule d'autres, souhaitaient la bienvenue au « nouvel allié ». La Victoire, où, dès le 21 juin, M. Georges Bienaimé avait définitivement présenté les Tchécoslovaques aux lecteurs, le Radical, sous les signatures de MM. Louis Ripault et C. Brouville, la Petite République, l'Eclair, disaient l'importance de la décision prise en haut lieu d'agréer les Tchécoslovaques dans les rangs de l'Entente. Dans l'Action Française ellemême, M. J. B. (Jacques Bainville), malgré ses sympathies pour l'Autriche des Habsbourgs, approuvait l'entreprise des Tchécoslovaques de lutter les armes à la main pour la conquête de leur indépendance.

En province, du Nord au Midi, de la Dépêche de Toulouse, de l'Express du Midi, ou du Petit Méridional et de l'Eclair de Montpellier, au Phare de Calais, en passant par YEclaireur de Nice, le Salut Public, de Lyon, la Liberté du Jura, l' Ouest-Eclair, de Rennes, et d'autres encore de tous les points de la France, tous les journaux ont salué le nouveau drapeau qui flotte aujourd'hui sur le front français et participera à la grande victoire du Droit.

La presse étrangère n'a pas montré moins de sympathie. L'Idea Nazionale, le Corriere délia Sera, la Perseveranza, bref tous les journaux d'Italie, la Belgique et tous les journaux belges, le Daily Mail, le Times et toute la presse anglaise, le New- York Herald et tous les organes américains, ont salué le nouvel allié.

Il n'est pas jusqu'aux neutres, depuis le Journal de Genève, la Gazette de Lausanne et autres journaux suisses, jusqu'à l'Iberia de Madrid, qui n'aient enregistré avec sympathie la création d'une nouvelle armée nationale qui vient apporter son aide à la libération des peuples.

Le Gérant : l. matiiiku.

Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St. -Martin, Paris.

La NationTchèque

Revue bi-mensuelle

4° Année 1er Septembre N° 5.

La Grande-Bretagne

et les Tchécoslovaques.

Le Gouvernement britannique a fait publier le 1 1 août 1918 la déclaration suivante:

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