II. — Organisation économique des Pays Tchèques
Au moment où le peuple tchèque voit poindre l'heure de sa libération politique, on pourrait se demander si des ressources trop insuffisantes, un asservissement économique trop étroit ne seraient pas susceptibles de rendre cette indépendance illusoire. Une rapide étude de la situation économique de la Bohême va nous amener, sous ce rapport, à une conclusion des plus satisfaisantes, en nous montrant qu'il n'est peut-être pas, en Europe, de petite nation aussi favorisée au point de vue du groupement de toutes les ressources matérielles et d'un sain équilibre entre les productions agricoles et industrielles.
De tout temps, les Tchèques eurent la réputation d'excellents agriculteurs. La nature même de leur pays les porte aux travaux de la terre ; les vastes plaines du centre de la Bohême, à l'humus fertile, bien irriguées, sont de fécondes nourricières ; elles continuent à tenir la première place parmi les régions agricoles de l'Autriche, comme le prouvent les statistiques de 1913 :
Produits par hectare
DE terre cultivée
Moyenne en Autriche en Bohême
Froment 15 q'" 22 q'*
Seigle 13.8 » 18.7 »
Orge 16 » 22.2 »
Avoine 14.1 » 19.6 »
Cette supériorité des rendements n'est pas due uniquement à la fertilité naturelle du sol, mais plus encore aux méthodes perfectionnées qu'ont su adopter les cultivateurs tchèques. Ils ont intelligemment développé l'enseignement technique et, partisans hardis de la culture intensive, ils n'ont pas hésité à faire appel à toutes les ressources que la science actuelle mettait à leur disposition. Ils se sont plus spécialement orientés vers la culture des produits utilisés par l'industrie nationale, comme l'orge et le houblon, qu'ils exportent aussi en Allemagne, la
betterave à sucre, etc. Les choux destinés à la fabrication de la choucroute, le raifort, la graine de trèfle, le colza, les fruits, pommes, poires, etc., fournissent les éléments d'une exportation avantageuse, surtout en Allemagne.
Des prairies abondantes et plantureuses favorisent l'élevage du bétail, qui, en se développant, a donné naissance à des industries annexes : la laiterie, la fromagerie, la fabrication du lait concentré et du lait en poudre pour l'exportation. Les porcs abondent et la charcuterie est l'une des branches les plus florissantes du commerce tchèque.
L'industrie tchèque est d'origine plus récente. Le fameux général Waldstein, lui donna une première impulsion au XVII* siècle, en cherchant à ne dépendre, pour l'équipement de ses troupes, que des produits du pays. Mais ce fut surtout sous le règne de Marie-Thérèse que le gouvernement impérial s'efforça de développer l'industrie en Bohême. Les Tchèques restèrent longtemps insensibles à ses encouragements ; paysans orgueilleux de leurs terres, ils méprisaient les usiniers, et si les fils trop nombreux quittaient les champs paternels, c'était pour devenir maîtres d'école, avocats du curés. Ainsi, jusqu'au milieu du XIX" siècle, ils abandonnèrent aux allemands et aux juifs l'exploitation de leurs richesses nationales.
Mais vers 1850, une baisse considérable des prix des produits agricoles amena les paysans tchèques à risquer une partie de leurs économies dans les entreprises industrielles. L'élément allemand avait déjà pris une avance considérable et les débuts furent durs. Les Tchèques obtinrent d'abord quelques succès dans les industries qui se rattachent à l'agriculture comme la sucrerie, la meunerie, la brasserie, la distillerie ; et, bientôt, l'émulation s'éveillant, ils se lancèrent dans la construction des machines agricoles, la métallurgie, toute la grande industrie. Ce réveil économique a fait naître cette classe moyenne tchèque, laborieuse et entreprenante, la base même de l'édifice social dans le royaume de Bohème ; la lutte contre les Allemands, limitée jusque-là au terrain linguistique, s'étend maintenant au domaine économique, et les deux mouvements, se favorisant l'un l'autre, font reculer le germanisme.
En 1873, une crise économique violente paralyse momentanément l'activité industrielle tchèque ; mais elle reprend bientôt plus entreprenante que jamais. L'exposition de Prague, en 1891, permet de juger des résultats obtenus et sert de point de départ pour de nouveaux progrès. Au contact des concurrents étrangers, les industriels tchèques prennent conscience des lacunes de leur organisation et s'efforcent d'y remédier. Les fonds limités à la seule épargne nationale sont insuffisants, et la jalousie de Vienne ne se soucie pas de contribuer à l'essor d'une industrie rivale. Des banques sont alors créées pour favoriser le développement de l'industrie nationale, et, en 1908, une exposition régionale à Prague confirme les conquêtes des industriels tchèques sur leurs concurrents allemands dans toutes les branches de l'activité commerciale, jusque dans les industries extractives. Déjà, en 1900, le tableau de la
production industrielle en Autriche, proclamait cette victoire, en montrant que les Tchèques contribuaient à cette production pour 30 "/o, quoique le pourcentage de leur population ne soit que de 22 °/o.
Après ce bref exposé de l'histoire économique de la Bohême, nous allons passer en revue ses industries les plus importantes, et nous nous rendrons ainsi mieux compte de l'étendue de son champ d'action et des brillants résultats de cet effort d'un demi-siècle. Les Tchèques n'ont porté leur attention que tout récemment sur les grosses industries extractives, et la part qu'y prennent leurs capitaux n'y est pas encore prépondérante. Malgré cela, une banque tchèque, la Zivnobanka, peut déjà se glorifier d'avoir lancé plusieurs entreprises florissantes, comme les forges de Itradeck, près Rokycany, les mines de charbon de Usti (Aussig), et quelques autres houillères moins importantes. A côté d'elle, la municipalité de Rokycany s'est engagée dans l'exploitation de forges situées sur son territoire et lutte bravement contre les cartels allemands. Les ateliers de construction sont d'origine plus ancienne. Ils ont débuté par la fabrication des machines agricoles et des appareils pour les industries connexes, sucreries, brssseries, distilleries, spécialité toute indiquée dans un pays de culture. Un outillage perfectionné leur permet de soutenir avantageusement la concurrence des marques étrangères ; la moitié des machines employées dans l'empire proviennent des usines de Bohême, qui exportent leurs produits en Russie, dans les pays balkaniques, en Allemagne et jusqu'en Amérique.
Prague est devenu le centre de la construction mécanique: machines-outils, moteurs, locomotives, automobiles. Des usines de premier ordre, par leur importance et par leur réputation, occupent un personnel presqu'exclusivement tchèque ; dans quelques-unes, les capitaux allemands sont mélangés aux capitaux tchèques.
L'industrie électrique tchèque s'est acquise une réputation bien établie, par quelques perfectionnements qui ont amené une véritable révolution dans la technique électrique. Puis, c'est toute la série des petits objets en métal : boutons à compression, articles de nouveauté, ustensiles en fer émaillé, en aluminium, qui occupent des milliers de mains, soit dans les fabriques, soit à domicile.
La céramique, la verrerie, la cristallerie de Bohême, -sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de rappeler ici leurs qualités artistiques. De leur côté, les bijoutiers tchèques jettent avec succès sur le marché mondial toute une série de bibelots élégants, tandis que la taille des pierres précieuses et l'industrie du grenat de Bohème conservent leur vieille renommée.
Les richesses forestières de la Bohême sont immenses et les Tchèques n'ont pas laissé longtemps aux Allemands le monopole de leur exploitation. Ils trouvent là une matière première bon marché pour une ébénisterie recherchée pour l'originalité de ses lignes et son exécution irréprochable.
L'industrie textile est de tradition dans les régions montagneuses de la Bohème. Après une longue crise, elle
s'est adaptée aux procédés modernes et est ea train de renaître plus vivace que jamais. Elle fournit des produits de toutes les catégories, depuis la toile la plus grossière jusqu'à la lingerie de luxe. Ses débouchés, en dehors de la monarchie, étaient surtout en Russie ; l'élévation des droits de douane a fait baisser l'exportation dans cette contrée, mais les commandes de plus en plus fréquentes des pays balkaniques, de l'Angleterre et de l'Amérique, ont largement compensé ce recul momentané.
L'industrie de la laine et de la soie se développe lentement, par suite de la concurrence allemande, mais la fabrication de la jute progresse rapidement.
Mentionnons en passant les broderies tchéco slovaques qui, par leur caractère artistique, l'originalité de leur dessin et de leur coloris, séduisent tous les connaisseurs.
L'industrie alimentaire est des plus florissantes, en particulier la sucrerie et la brasserie. Ce sont deux des sources les plus importantes de la richesse du pays, et l'exportation de la bière et du sucre est sonsidérable, grâce aux perfectionnements qu'ont su réaliser les ingénieurs tchèques dans l'outillage.
Les sucreries qui, au début, constituaient une série de petites industries locales aux mains de petits propriétaires de la région, se sont vues dernièrement accaparer par de grandes sociétés viennoises, constituées par la haute banque allemande. Il y a là un péril auquel il faudra trouver un remède après la guerre.
La renommée de la bière de Plzen (Pilsen), nous dispense de faire son éloge. Plzen possède quatre grandes brasseries qui produisent annuellement 1.600.000 hectolitres de bière ; pour trois de ces usines, les capitaux sont en partie allemands, la quatrième est exclusivement tchèque. On trouve également à Prague et dans ses environs un certain nombre de brasseries qui travaillent pour l'exportation.
Les distilleries sont généralement reliées à des exploitations agricoles, et la fabrication de l'amidon avec la fécule de pomme de terre est centralisée sur les plateaux de la frontière est.
Enfin, d'importants capitaux tchèques sont engagés dans la minoterie, la confiserie, la fabrication des conserves, dans l'exploitation des eaux minérales. La charcuterie est en voie de devenir un des commerces d'exportation les plus importants de la Bohême; le jambon de Prague en particulier, jouit d'une renommée méritée.
Signalons aussi une industrie d'art, la polygraphie, qui a pris un grand développement en Bohême, grâce aux progrès que quelques techniciens bien connus des hommes du métier, comme Husnik, Vilim et Klic, ont fait faire aux méthodes de reproduction.
Le commerce a naturellement suivi de près l'heureuse évolution de l'industrie tchèque et ses succès ont été plus ou moins marqués dans telle ou telle branche, suivant les progrès de la production. Le petit commerce a joué dans cette lutte économique entre Tchèques et Allemands un rf.le qui n'a pas été négligeable. Le commerce de détail fut pendant longtemps aux mains des Allemands et des Juifs
qui s'approvisionnaient exclusivement aux fabriques allemandes. Les Tchèques ont dû évincer petit à petit les boutiquiers allemands des villes de Bohême pour assurer à la production nationale ses débouchés naturels.
Maintenant, essayons de comprendre comment le peuple tchèque, en moins de soixante ans, a pu reconquérir l'exploitation de toutes les richesses de son patrimoine, et tâchons de nous rendre compte de la méthode qui, en dehors de la ténacité vaillante et intelligente de la race, a permis un si formidable effort. C'est, selon nous, à la parfaite organisation de l'instruction technique que la nation tchèque doit principalement cette belle victoire industrielle. Au dessous des écoles polytechniques de Prague et de Brno, s'étagent une série d'institutions techniques, écoles supérieures de commerce et d'industrie, écoles secondaires de commerce, écoles professionnelles spécialisées, où, du haut en bas de la hiérarchie, des futurs directeurs d'usines aux petits apprentis, tous les soldats de cette armée industrielle viennent puiser les rudiments de leur métier ou se mettre au courant des derniers perfectionnements que les inventeurs étrangers y ont apporté.
Les chambres de commerce, en particulier celle de Prague, surveillent de près cet enseignement, le subventionnent, créent des musées technologiques, organisent des expositions périodiques de produits des différents métiers, donnent des conférences techniques pour les ouvriers, accordent des bourses de voyage, encouragent chaque initiative.
Une organisation intelligente et souple du crédit a permis d'apporter l'appui de capitaux suffisants à ces techniciens expérimentés. La banque du royaume de Bohême est à la tête de l'armature financière tchèque ; elle joue un rôle prépondérant dans les opérations d'escompte, prête au trésor et aux communes, accorde des crédits à long terme sur de bonnes garanties aux sociétés agricoles ou industrielles pour des entreprises d'intérêt général, comme des lignes locales de chemin de fer. La banque de crédit hypothécaire de Bohême qui, avec la précédente, a été créée par l'initiative de la Diète de Bohême, fait des avances sur gages immobiliers. Au dessous d'elles, les «Caisses générales d'Avances », sortes d'institutions mutualistes, au nombre de 780, avec un capital total de 900 millions de couronnes, accordent des crédits importants à leurs membres. Un autre groupe de sociétés de crédit mutuel, très nombreuses mais de moindre importance, a sa clientèle spéciale parmi les petits industriels et les agriculteurs. Enfin, le peuple trouve dans les Caisses d'épargne des institutions qui lui assurent un placement sûr et avantageux de ses économies. En 1900, leur fonds de roulement total s'élevait à presque 1 milliard.
Depuis 1873, un certain nombre de banques se sont créés sous la forme de sociétés anonymes. Parmi elles la Zivnobanka, ou Banque industrielle de Prague, mérite une mention spéciale pour l'aide puissante qu'elle a donné au développement de la grande industrie tchèque.
Actuellement, on peut évaluer à environ 4.300 millions de couronnes le montant des valeurs et des capitaux mobiliers gérés par l'ensemble des établissements financiers de Bohême et de Moravie; et l'on peut dire que les banques tchèques ont su jouer dignement et au mieux des intérêts
généraux du pays leur rôle de dépositaires de la fortune publique.
Si les chefs d'industrie et les directeurs des banques ont pu réaliser de tels progrès en si peu d'années, il ne faut pas oublier qu'ils doivent une grande partie de leur succès aux qualités de l'ouvrier tchèque. Celui-ci intelligent, tenace, débrouillard, doué du sens artistique, a su seconder avec discipline les efïorts de ses guides. Le travail industriel à domicile est encore fort répandu en Bohème, surtoutcomme complément, en hiver, aux occupations agricoles. Cela constitue une main-d'œuvre bon marché qui permet de résister avantageusement à la concurrence étrangère.
En examinant la distribution des ouvriers tchèques dans les divers métiers, nous voyons que 43 0/0 travaillent à l'agriculture, 36 0/0 dans l'industrie et l'exploitation des mines, 9,3 0/0 dans le commerce et les transports, 110/0 dans les services publics et des carrières diverses. On ne peut guère désirer une meilleure répartition des activités d'un peuple.